Jean de La Taille

Saul le furieux





Texto utilizado para esta edición digital:
La Taille, Jean de. Saul le furieux [1572]. Edité par José Enrique López Martínez, pour la collection EMOTHE. Valence : ARTELOPE Universitat de València, 2017.
Adaptación digital para EMOTHE:
  • López Martínez, José Enrique (Artelope)

Note à cette édition numérique

Texte de base : Saul le furieux. Tragédie prise de la Bible. Paris, Fédéric Morel, 1572. Bibliothèque Nationale de France, Rés. Yf-3964.


L’ARGUMENT, PRIS DU PREMIER LIVRE DES ROIS

Le prophète Samuel avait un jour commandé à Saul - qui est le roi que Dieu élut jadis à la requête du peuple d’Israël - qu’il eût à mettre à sac et a mort non seulement les personnes, mais tout ce qui respirerait dans un ville nommée Amalec, à cause d’une vieille offense dont la divine Majesté se voulait lors ressentir. Ce que n’ayant du tout exécuté Saul, ains ayant par mégarde ou par quelque raison humaine réservé le plus beau bétail - comme en intention d’en faire sacrifice a Dieu - et ayant pour quelque respect sauvé vif d’un tel massacre Agag, le roi de ces Amaléchites, il ne cessa depuis d’être en la malegrâce de Dieu, d’aller en décadence, et de perdre par intervalle son sens ; lui, qui avait eu du commencement tant de triomphes, de biens et d’honneurs. Tant qu’à la fin Dieu lui suscite ici un puissant ennemi, à savoir Achis, roi des Philistins, et lui advinrent les pitoyables choses que facilement, tout cela présupposé, on entendra assez par le discours de la tragédie.


LES PERSONNAGES

LE ROI SAUL
JONATHE, [fils de Saul]
ABINADE, [fils de Saul]
MELCHIS, [fils de Saul]
LE PREMIER ÉCUYER, [de Saul]
LE SECOND ÉCUYER, [de Saul]
LA PYTHONISSE, nécromancienne
L’ESPRIT DE SAMUEL
UN SOLDAT AMALÉCHITE
UN GENDARME
DAVID
LE CHŒUR, OU L’ASSEMBLÉE DES PRÊTRES LÉVITES

ACTE PREMIER

SAUL, tout furieux, JONATHE, ABINADE et MELCHIS.

SAUL
Las, mon Dieu, qu’est ceci ? Que vois-je, mes soldats ?
Quelle éclipse obscurcit le ciel de toutes parts ?
D’où vient déjà la nuit et ces torches flambantes
que je vois dans la mer encontre val tombantes ?
5
Tu n’as encor, Soleil, parachevé ton tour :
pourquoi doncques pers tu ta lumière en plein jour ?

JONATHE
Mais, Sire, qui vous trouble ainsi la fantaisie ?
Est-ce doncques l’humeur de cette frénésie
qui parfois vous tourmente et vous yeux éblouit ?

SAUL
10
Sus doncques, cependant que la lune reluit,
chargeons nos ennemis ! Sus donc, qu’on les saccage,
qu’on fasse de leurs corps un horrible carnage,
qu’on aille de leur sang la plaine ensanglanter !
Ne les vois-je pas là parmi l’air voleter ?
15
Allons après, afin que de mon cimeterre
je les fasse tomber présentement par terre.
Mais n’en vois-je pas trois qui me regardent tant ?
Ça, que de mon épieu, puis qu’ils vont m’épiant,
je les enferre tous !

JONATHE
Mais que voulez-vous dire,
20
de vouloir furieux vos trois enfants occire,
et moi, votre Jonathe ? Or voilà l’insensé
qui dans son pavillon tout à coup s’est lancé,
et qui m’eût fait outrage en sa folle colère
comme s’il n’était plus le roi Saul, mon père.

ABINADE, MELCHIS, JONATHE.

ABINADE
25
Oh, que cette fureur le prend mal à propos,
tandis que nous avons la guerre sur le dos !
Ah, que n’est or ici la puissante harmonie
de ta harpe, oh, David, pour chasser sa manie !

MELCHIS
Mais David n’est ici, et dit-on qu’il s’est mis
30
pour servir d’un chef même au camp des ennemis.

JONATHE
Non, non, toute l’armée à la fin s’est défaite
de lui, tenant sa foi et sa loi pour suspecte,
et s’en va maintenant en son bourg Sicelec,
qu’on dit être pillé par la gent d’Amalec,
35
et s’il en a vengeance il ne tardera guères
qu’il ne vienne en ce lieu.

ABINADE
Mais n’oyez-vous, mes frères,
le retentissement dont se plaignent les vaux,
et le hennissement que font tant de chevaux ?
N'oyez vous point le cri, le bruit et la tempête
40
du camp des Philistins qui contre nous s'apprête ?
En voyant de si près flamboyer l'appareil
d'Achis, notre ennemi, faut-il avoir sommeil ?

MELCHIS
Mais las, que ferons-nous ? Le Roi ne peut entendre
au maniement public.

JONATHE
C'est à nous à le prendre,
45
en laissant notre père hors de son sens aller
et parlant maintenant de ce qu'il faut parler.
Pensons doncques à nous, et avec diligence
épluchons les moyens pour nous mettre en défense,
ressemblants au pasteur lequel d'un soin qu'il a
50
sur ses troupeaux paissants, jette l'œil ça et là
pour voir si devers lui le loup vient des montagnes,
ou s'il sort point des bois pour descendre aux campagnes.
Que si l'on est pesant, nos peuples recevront
une grande vergogne aujourd'hui sur le front ;
55
notre cité sera pleine de voleries,
nous serons exposés à mille moqueries ;
nos femmes aujourd'hui, nos enfants orphelins
seront devant nos yeux la proie aux Philistins.

ABINADE
Mais quoi, de les combattre aura-t-on le courage
60
vu qu'ils ont par sus nous de gens tel avantage ?

JONATHE
N'est-ce pas Dieu qui peut, en soufflant seulement
mille et mille escadrons défaire en un moment ?
Voudrait-il bien qu'on vît son arche vénérable
honorer de Dagon le temple abominable ?
65
Nous irons en bataille avec l'aide de Dieu,
plus seure que le fer, la lance et que l'épieu :
fussent ils cent fois plus, s'il prend notre défense
contre eux, ses ennemis, feront-ils résistance ?
Puis nous ne sommes pas aux armes apprentis,
70
qui tant de peuples forts avons assujettis :
témoins ces Philistins, témoins sont les Moabes,
et le cruel Naasés, et la ville de Iabes,
delivrée par nous ; témoin le dur courroux
de Dieu contre Amalec, executé par nous ;
75
témoins les rois de Sobe, et la gent idumée,
qui de ses palmes vit honorer notre armée.
Si doncques nous savons nos ennemis dompter,
qu'est-ce qui nous pourrait ores épouvanter,
ayant de notre part la querelle équitable ?
80
De défendre sa vie est-il pas raisonnable ?
Joint qu'encore la terre où sont nos ennemis
et tous les biens qu'ils ont nous sont de Dieu promis.
Ne nous tiennent-ils pas l'héritage fertile,
le terroir dont le miel et dont le lait distille ?

ABINADE
85
Mais vous savez aussi combien est le hasard
des batailles douteux pour l'une et l'autre part.

JONATHE
Nous vainqueurs, serions-nous vaincus des infidèles,
vaincus autant de fois qu'ils ont été rebelles ?
Ne vit-on pas leurs corps infecter les chemins
90
jusqu'aux murs d'Ascalon, et jusques dans leurs fins,
étant suivis de nous quand David fit sus l'herbe
choir l'orgueil et le tronc du géant trop superbe ?
Et de nos mains jadis s'en sauva-t-il aucun
quand nous fûmes contraints de les poursuivre à jeun ?
95
Devons nous donc pâlir de voir ici l'armée
qui nous fait qu'enrichir d'or et de renommée?
Vit-on pas un Samson apprêter aux mâtins
par un seul os fatal mil corps des Philistins ?
Donc ne faut que par nous lâchement se détruise
100
la gloire qu'on nous a de si longtemps acquise.

MELCHIS
Quoi ? Voulez-vous Jonathe, ainsi sans autre égard,
jouer de notre reste, et nous mettre au hasard ?

JONATHE
Nécessité nous force, et puisqu'il faut qu'on meure,
vaut-il pas mieux mourir vaillamment à cette heure
105
qu'attendre les vieux ans pleins d'oisive langueur,
ennemis de vertu, de force et de vigueur ?
Qu'on loue qui voudra la vieillesse débile
pour son grave conseil, pour son avis utile :
il n'est que l'ardeur jeune et d'avoir au menton
110
plutôt l'or que l'argent, voire encore deût-on
éprouver mil hasards et par mainte aventure
sacrer son nom heureux à la gloire future.
Hâtons-nous donc avant que le destin tardif
nous fasse languir vieux en un lit maladif,
115
et prodiguons dispos cette mortelle vie,
qui d'une autre éternelle après sera suivie ;
je me tuerais plutôt que de me voir si vieux
traîner dessus trois pieds mes jours tant ennuyeux,
aux hommes déplaisant, fâcheux, mélancolique,
120
et du tout inutile à la chose publique,
puis sans être à la fin ni honoré ni plaint,
dévaler aux Enfers comme un tison éteint.
Pour doncques n'envieillir, allons notre jouvence
et son printemps offrir par le fer de la lance
125
à l'immortalité, recevant mille coups,
plutôt en l'estomac qu'un seul derrière nous ;
allons mourir pour vivre, en faisant une élite
de mille morts, plutôt que de prendre la fuite ;
mordons avant le champ couvert de notre sang
130
que reculer un pas de notre premier rang.

MELCHIS
Là donc, mes frères chers, qu'une brave victoire
fasse de notre nom pérenniser la gloire,
ou recevons au moins un glorieux trépas
dont de mil ans le los défait ne sera pas :
135
car quand nous serons morts une dolente tourbe,
tenant sus notre corps la face longtemps courbe,
nous ira regrettant et vantant nos valeurs,
répandra dessus nous une pluie de fleurs.
Allons doncques, allons ! C'est une sainte guerre
140
s'armer pour le salut de sa native terre.
Ayons tous aujourd'hui la victoire ou la mort !

JONATHE
Mais ne sommes-nous pas tous d'un semblable accord ?

ABINADE
Doncques que tardons-nous? Eh, voulons-nous attendre
que ce fier roi Achis nous vienne ici surprendre ?
145
Mais par un contre-assaut montrons-lui qu'à son dam
il assaut ses vainqueurs.

MELCHIS
Voyons donc notre camp,
allant de rang en rang, et par un beau langage
faisons à notre peuple enfler tout le courage ;
faisons-lui tenir ordre, afin que le soldat
150
et tous nos gens soient prêts pour marcher au combat,
divisant à nous trois notre armée commune
et puis d'une bataille essayons la fortune.

ABINADE
Tenons les premiers rangs. Mais quoi ? Je sens mes pieds
être, ce m'est avis, à la terre liés.

JONATHE
155
Jà, jà mon cœur bouillant de donner la bataille
ne se peut contenir qu'à cette heure il n'y aille ;
mais mon pied m'a fait presque en chancelant tomber.

MELCHIS
Ne vois-je pas d'en haut un gauche éclair flamber ?

JONATHE
Ne laissons pas d'aller : est-il aucun présage
160
qui puisse abâtardir notre ferme courage ?
Non, non, sus donc marchons ! Et vous, oh, sacré Chœur,
priez Dieu cependant qu'Israël soit vainqueur.

LE CHŒUR DES PRÊTRES LÉVITES
Puisque nous prions pour tous,
d'aller en guerre avec vous
165
nous sommes exempts et quittes,
nous dis-je prêtres lévites.
Allez donc, princes heureux !
Allez, princes valeureux,
et par vos vertus guerrières
170
chassez hors de nos frontières
l'outrecuidé Philistin !
Allez, montrez le chemin
de combattre à vos gendarmes,
donnez premiers les alarmes ;
175
et puisque votre valeur,
votre sang et votre cœur
dès le berceau vous incite
au salut israélite,
montrez qu'à bon droit du Roi,
180
qui premier a par sa loi
la Judée assujettie,
votre naissance est sortie.
Mais toi, Jonathe, sur tous
le plus beau, gentil et doux
185
que le soleil voie au monde,
et en qui sur tous abonde
la grâce de tant de biens
que Dieu élargit aux siens ;
toi, dis-je, vertueux Prince,
190
à qui le courage grince
de batailler, tu seras
notre écu, et chasseras,
ébranlant ton cimeterre,
l'ennemi de notre terre :
195
comment tu fis l'autre fois
quand de lui tu triomphais,
et que tu pavais la voie
de son sang et de sa proie.
Mon Dieu ! Qu'on serait content
200
si tu en faisais autant
comme tu en fis adoncques !
Mais ne te verrons-nous oncques
dessus un char glorieux
revenir victorieux ?
205
Et la gent israélite
triompher sous ta conduite,
enrichie du butin
du rebelle Palestin ?
Tous ont déjà cette attente
210
de baiser la main vaillante
qui nous aura tant occis
de peuples incirconcis,
lors chacun d'un nouveau psalme
mercira Dieu de ta palme.
215
Oh, que puisses tu de bref,
portant sus ton noble chef
la couronne paternelle,
régir ton peuple fidèle !
Mais quoi qu'il en doive échoir,
220
oh, Dieu, soit fait ton vouloir !


ACTE DEUXIÈME

LE PREMIER ÉCUYER DE SAUL
Mon Dieu ! Quelle fureur et quelle frénésie
a naguères du Roi la pensée saisie !
Oh, spectacle piteux, de voir léans un roi,
sanglant et furieux, forcener hors de soi,
225
de le voir massacrer en son chemin tout homme !
Il détranche les uns, les autres il assomme,
d'autres fuient l'horreur de son bras assommant ;
mais or je l'ai laissé de sang tout écumant,
chu dans son pavillon, où sa fureur lassée,
230
lui a quelque relâche à la parfin causée.
Et dort aucunement, d'ici je l'ois ronfler,
je l'ois bien en rêvant sa furie souffler.
Il repaît maintenant son âme d'un vain songe ;
ores ses bras en l'air et ses pieds il allonge,
235
ores en soupirant rêve je ne sais quoi :
par ainsi son esprit de sa fureur n'est coi.
Ores sur un côté or sur l'autre il se vire,
pendant que le sommeil lui digère son ire ;
mais comme l'océan du vent d'où est soufflé
240
se tempête longtemps et devient tout enflé,
et jasoit que du vent cesse la rage horrible
son flot n'est pas pourtant sitôt calme et paisible,
ainsi de son esprit la tourmente et les flots
qu'émouvait sa fureur ne sont or en repos ;
245
car tantôt étendu, gisant comme une bête,
il regimbait du pied et démenait la tête.
Mais le voici levé, voyez comme ces yeux
étincellent encore d'un regard furieux !

SAUL ET L’ÉCUYER.

[SAUL]
Voilà le jour venu, jà l'aurore vermeille
250
a bigarré les cieux. Ça, ça ! qu'on m'appareille
mon arc, que je décoche à ces monstres cornus
qui dans ces nues-là se combattent tous nus.

L’ÉCUYER
Eh, quelle rêverie a troublé sa cervelle !

SAUL
Je veux monter au ciel : que mon char on attelle,
255
et comme les Géants, entassant monts sur monts,
je ferai trébucher les anges et démons,
et serai roi des cieux, puisque j'ai mis en fuite
mes ennemis, dont j'ai la semence détruite.

L’ÉCUYER
Mais que regarde-t-il ? Hélas, qu'est-ce qu'il fait ?
260
Je le vois tout tremblant, tout pensif et défait.
Oh, quelle face ardente ! Oh, Dieu, je te supplie
qu'avecques son sommeil s'en aille sa folie !

SAUL
Revenant a soi.
Mais quel mont est-ce ici ? Suis-je sous le réveil
ou bien sous le coucher du journalier soleil ?
265
Est-ce mon écuyer et la troupe lévite
que je vois ? Qu'ai-je fait qu'on prend pour moi la fuite ?
Mais qui m'a tout le corps soigneusement noirci ?
D'où sont ces pavillons ? Quel pays est-ce ici ?
Mais dis-moi où je suis, mon écuyer fidèle.

L’ÉCUYER
270
Ne vous souvient-il plus, oh, Sire, qu'on appelle
ce mont-ci Gelboé, où vous avez assis
votre camp d'Israël pour marcher contre Achis ?,
qui a campé ci près sa force philistine
pour du tout renverser votre armée voisine ;
275
contre qui jà vos fils avec une grand' part
du peuple son allés hors de notre rempart
pour donner la bataille : or qu'on se délibère
ou d'y pourvoir bientôt, ou d'avoir mort amère.
Reprenez votre force et votre sens rassis,
280
afin que ne soyons proie aux incirconcis.
Mais vous êtes muet et devenez tout blême ?

SAUL
Ah, ah, je sens, je sens au plus creux de moi-même
ramper le souvenir de mes cuisants ennuis
qui rafraîchit les maux où abîmé je suis.
285
Je sens dedans le cœur des pensers qui me rongent
et qui dans une mer de tristesses me plongent ;
au moins en sommeillant, poussé de ma fureur,
je trompais mes ennuis par une douce erreur.
Mais or que ferai-je ?, une fois Dieu me chasse,
290
me bannit et forclôt de sa première grâce.
Hélas, toujours le vent la grande mer n'émeut,
toujours l'hiver ne dure, et l'air toujours ne pleut :
tout prend fin ; faut-il donc que ta longue colère,
oh, grand Dieu, dessus moi sans cesse persévère ?
295
Je suis haï de toi et des hommes aussi,
j'ai cent mille soucis, nul n'a de moi souci.
Mais dis l'occasion d'une si grande haine,
dis la raison pourquoi j'endure telle peine !
Mais hélas, qu'ai-je fait, qu'ai-je las mérité,
300
que tu doives ainsi toujours être irrité ?

L’ÉCUYER
Ne vous souvient-il plus que Dieu, par son prophète,
vous commanda un jour de faire une défaite
sur tous ceux d'Amalec, qui nous firent arrêts
quand nous vînmes d'Égypte, et qu'il voulut exprès
305
qu'on n'épargnât aucun ? Mais quand vous ruinâtes
ce bourg, vous et vos gens de malheur pardonnâtes
au bétail le plus gras, et contre le vouloir
que Dieu par Samuel vous fit ainsi savoir,
tout ne fut mis à sac, ains par grand' courtoisie
310
au triste roi Agag vous laissâtes la vie,
plutôt que de souiller dedans son sang vos mains.

SAUL
Oh, que sa providence est cachée aux humains !
Pour être donc humain j'éprouve sa colère,
et pour être cruel il m'est donc débonnaire.
315
Eh, Sire, Sire las! Faut-il donc qu'un vainqueur
plutôt que de pitié use fier de rigueur,
et que sans regarder qu'une telle fortune
est aussi bien à lui qu'à ses vaincus commune,
égorge tant de gens ? Vaut-il pas mieux avoir
320
égard à quelque honneur qu'à notre grand pouvoir ?

L’ÉCUYER
Gardez de parler, Sire, ainsi sans révérence,
du destin de là-haut, et par inadvertance
un plus grand châtiment du Seigneur n'accroissez,
mais plutôt sa justice humble reconnaissez,
325
sans accuser ainsi votre céleste maître.
Ne vous souvient-il plus de votre premier être ?
Songez en premier lieu que vous êtes le fils
d'un simple homme des champs qui était nommé Cis,
issu de Benjamin, race la plus petite
330
et la dernière encore du peuple israélite,
dont le moindre il était ; songez doncques au temps
que l'un de ses troupeaux s'égara par les champs,
en revenant au soir sans aucune conduite,
et qu'il vous commanda d'aller à la poursuite ;
335
songez qu'ayant longtemps par monts, par bois erré,
sans pouvoir rencontrer le bétail adiré,
enfin il vous advint l'aventure fatale
qui vous a fait avoir la dignité royale :
car le grand Samuel, prophète et gouverneur
340
d'Israël était lors attitré du Seigneur
à épier le temps que vous étiez en quêtes,
afin que vous ayant dit nouvelles des bêtes
il vous sacrât le roi des hommes hébrieux,
le premier et plus grand qui fut jamais sur eux.
345
Songez qu'ayant le règne il vous a fait acquerre
la victoire en tout lieu qu'ayez mené la guerre.
Songez premièrement que dès le premier an
entra dans vos pays un merveilleux tyran,
c'est à savoir Naasés, le roi des Ammonites,
350
qui bravant fourrageait vos bourgs israélites.
Il était si cruel et fier qu'aux hébrieux
qui se rendaient à lui il crevait l'un des yeux,
et voulait tout exprès n'arracher que l'œil dextre,
afin que la rondelle empêchant la senestre,
355
ils n'eussent plus d'adresse aux armes pour servir
à la chose publique ; il vous doit souvenir
qu'il vint assiéger la ville renommée
de Jabes, qu'un héraut après l'avoir sommée
pressa les citoyens d'aviser promptement
360
ou de se rendre serfs, perdent l'œil seulement,
ou d'attendre le sac et la mort douloureuse ;
et qu'iceux étonnes d'offre si rigoureuse
tôt dépêchèrent gens vous requérir secours,
ayant pour cet effet eu trêves pour sept jours.
365
Vous, inspiré de Dieu, levâtes une armée
comme vous de vengeance et d'ardeur enflammée,
et vîntes courageux délivrer la cité
d'un siège, d'un sac, et d'une cruauté.
Vous surprîtes Naasés, vous fîtes un carnage
370
de lui, de tout son camp, et de tout son bagage,
ce qui vous donna lors grand' réputation
et grand' autorité vers toute nation.
Songez après au temps que ces Philistins même
armèrent contre vous une puissance extrême,
375
qui en nombre semblait le grand sable des mers,
et que malicieux détournèrent nos fers
mêmes nos armuriers, afin que n'ayant lance
ni armes ne pussions leur faire résistance ;
songez qu'en tel état, n'étant accompagné
380
que d'un camp désarmé et d'un peuple étonné,
votre seul fils Jonathe avecques son adresse
hardi vous délivra d'une telle détresse :
n'ayant qu'un écuyer surprit les ennemis,
dont il en tua vingt qu'il trouva endormis,
385
et leur fit tel effroi que tous prirent la fuite,
jetant leurs armes bas ; vous donc à la poursuite
accrûtes le désordre, et avec leurs couteaux
vous les fîtes servir de charogne aux corbeaux.
Mais au lieu d'honorer Jonathe et sa vaillance,
390
il eut presque de vous la mort en récompense,
à cause de ce miel qu'il mangea, sans savoir
l'édit qui défendait de ne manger qu'au soir.
Et bref, songez un peu à tant d'autres victoires
que Dieu vous fit avoir, et qui sont prou notoires.
395
Doncques pour tant d'honneurs ce bon Dieu merciez,
et pour si peu de mal point ne l'injuriez,
qui vous a pourchassé de sa bénigne grâce
les sceptres que par fer et par feu l'on pourchasse.

SAUL
Je sais bien qu’aux mortels appeler il ne faut
400
de son arrêt fatal décidé de là-haut,
mais il a maintenant ému la Palestine
afin d’exécuter l’arrêt de ma ruine.
Donc je veux assouvir sa rigueur, et suis prêt
de mourir maintenant, puis que ma mort lui plaît.

L’ÉCUYER
405
Ne vous désespérez, mais avecques fiance
et bon espoir prenez vos maux en patience,
et vous ramentevez la haine qu’à grand tort
vous portez à David d’avoir fait mettre à mort,
avec toute sa race, Achimelec prophète,
410
à cause que David fit chez lui sa retraite,
et d’avoir deuil de quoi David et Jonathas
s’aiment fidèlement.

SAUL
Mon fils ne doit-il pas
haïr aussi celui qu’à bon droit je soupçonne
qu’il ne lui ôte un jour l’état de ma couronne ?

L’ÉCUYER
415
Mais sans tant déguiser les maux qu’avez commis,
priez Dieu qu’ils vous soient par sa bonté remis,
l’invoquant de bon cœur : à l’heure qu’on l’invoque
on gagne sa faveur, mais lors on le provoque
au juste accroissement de sa punition
420
quand on se justifie avec présomption.

SAUL
Ah, ne m’en parle plus ! C’est folie d’attendre
que le Seigneur daignât seulement me défendre
vu qu’ores il me hait, car si j’étais aimé
de lui comme devant, il m’eût or informé
425
de ce que je ferais : mais ni par les messages
des anges ou voyants, ni par aucuns présages,
ni par les visions qu’on voit à son sommeil,
il ne m’en a donné réponse ni conseil.
Samuel, Samuel, véritable prophète,
430
qu’ores n’es tu vivant ! Las que je te regrette,
car tu me dirais bien ce que faire il me faut !
Mais toi-même, Seigneur, réponds-moi de là-haut :
dois-je aller contre Achis ? Dois-je les armes prendre ?
Le vaincrai-je ou non ? Ou si je me dois rendre ?
435
Que de grâce ta voix m’annonce l’un des deux.
Mais puisqu’en te taisant répondre ne me veux,
je ne puis qu’espérer la victoire certaine
qu’auront tant d’ennemis, et ma honte prochaine.
Je suis tout éperdu pensant qu’ils sont si forts
440
et qu’on n’évitera l’horreur de cent mil morts.
Las, depuis que j’ai pris le royal diadème,
le soleil est venu en son cours quarantième,
et dois-je désormais me rempêtrer au soin
d’une guerre sur l’âge où j’ai plus de besoin
445
de paix et de repos ?

L’ÉCUYER
Mais laissons ce langage,
qu’il ne fasse faillir à nos gens le courage.

SAUL
J’ai l’esprit si confus d’horreur, de soin, d’effroi,
que je ne puis résoudre aucun avis en moi.
Voilà pourquoi je veux soigneusement m’enquerre
450
de ce qu’il adviendra de la présente guerre,
pour voir à nous sauver ou par honnête accord,
ou par mort violente, ou par un grand effort.

L’ÉCUYER
Vous voulez dons savoir une chose future ?
Mais on pèche en voulant savoir son aventure.

SAUL
455
La sachant on voit comme il s’y faut gouverner.

L’ÉCUYER
La sachant pensez-vous la pouvoir détourner ?

SAUL
Le prudent peut fuir sa fortune maligne.

L’ÉCUYER
L’homme ne peut fuir ce que le Ciel destine.

SAUL
Le malheur nuit plus fort venant à dépourvu.

L’ÉCUYER
460
Mail il cuit d’avantage après qu’on l’a prévu.

SAUL
Bref je saurai mon sort par l’art de nécromance.

L’ÉCUYER
Mais Dieu l’a défendu : même ayez souvenance
d’avoir meurtri tous ceux qui savaient ces secrets.

SAUL
Hier je dépêchai un écuyer exprès
465
pour sonder finement si en quelque village…
Mais le voici déjà qui a fait son message !

LE SECOND ÉCUYER
On m’a, Sire, averti qu’ici près est encor
une dame sorcière au lieu qu’on dit Endor,
qui sait transfigurer son corps en mille formes,
470
qui des monts les plus hauts fait dévaler les ormes.
Elle arrête le cours des célestes flambeaux,
elle fait les esprits errer hors des tombeaux,
elle vous sait tirer l’écume de la lune,
elle rend du soleil la clarté tantôt brune,
475
et tantôt toute noire en murmurant ses vers :
bref elle fait trembler si elle veut l’univers.

SAUL
Allons nous trois chez elle, et faut quoi qu’il advienne
que je conduise à chef cette entreprise mienne ;
puisque j’ai par son art à me rendre avisé
480
allons pour l’asseurer en habit déguisé.

LE CHŒUR DES LÉVITES
Oh, Dieu, qui francs nous rendis
du pénible joug d’Égypte,
et qui aux déserts jadis
nous as servi de conduite,
485
ayant dans l’onde abîmée
d’un tyran l’ire et l’armée ;
or de ces incirconcis
délivre ta gent fidèle :
ici leur camp ont assis
490
pour nous mettre à mort cruelle,
ce sera une grand’ honte
si leur force nous surmonte.
Ils publieront en tous lieux
que ta force est bien petite,
495
puisque sauver tu ne peux
ton cher peuple israélite,
et d’une telle victoire
ils se donneront la gloire.
Mais notre punition
500
en un autre temps diffère,
car la grand’ sujétion
nous donne assez de misère,
étant sujets d’un fol prince
qui régit mal sa province.
505
Israël donc est lassé
de ses premières demandes,
puisque tu es insensé,
oh, toi, qui premier commandes,
et qui encores appliques
510
ton esprit aux arts magiques !
Que maudit soit l’inventeur
de la magie première,
et qui premier enchanteur
trouva premier la manière
515
d’ouvrir les portes aux choses
que le Seigneur tenait closes !
Car vraiement non moins nuit
cette avant-science à l’homme
que le pernicieux fruit
520
de l’abominable pomme.
Garde, oh, Roi, qu’il ne te nuise
de parfaire ton emprise !
Maudits soient les nécromants,
maudites soient les sorcières,
525
qui s’en vont desendormant
les ombres aux cimetières,
violant les choses saintes
pour venir à leur atteintes !
Que la curiosité
530
de ces devins soit maudite,
qui à tort la dignité
des prophètes contre-imite,
en pipant les âmes folles
de leur vanités frivoles !
535
Soit qu’ils devinent par l’air,
par feu, par terre ou fumière,
ou par l’eau d’un bassin clair,
ou dedans une verrière,
ou par les lignes des paumes,
540
ou par mil autres fantômes.
Tels furent les enchanteurs
que l’Égypte encore prise,
et qui vains imitateurs
de ce que faisait Moïse,
545
par leurs arts pleins de blasphèmes
faisaient ses miracles mêmes.
Tels furent ceux que Saul
fit mettre au fil de l’épée,
et dont il n’échappa nul
550
qui n’eût la tête coupée :
mais lui-même - oh, grand’ folie ! -
il croit ore à la magie.


ACTE TROISIÈME

UN SOLDAT AMALÉCHITE ET LES LÉVITES.

[LE SOLDAT]
En quel danger de mort, et en quelle surprise
ai-je été ce jourd'hui ? Qui eût cru l'entreprise ?

LES LÉVITES
555
D'où s'en fuit cestui-ci ? D'où lui vient tel effroi ?
Pourquoi regarde-t-il si souvent derrièr soi ?

LE SOLDAT
Suis-je ici en seurté du danger des épées,
dont à grand' peine j'ai les fureurs échappées ?
Oh, David, trop heureux de surprendre aujourd'hui
560
ceux qui t'avaient surpris !

LES LÉVITES
Il faut parler à lui.
Mais dis-nous qui tu es, et d'où est la venue ?
Est-ce point quelque alarme à nos gens survenue ?

LE SOLDAT
Je suis Amaléchite, et si ne viens point or
de votre camp hébreu, qui n'a désastre encor ;
565
mais je viens, las, d'un camp, non plus camp, ains défaite
que sur ceux d'Amalec David naguère a faite.

LES LÉVITES
Quoi ? David n'est-il pas au camp des ennemis
qui l'ont fait chef entre eux ?

LE SOLDAT
Ils l'ont enfin démis.
Il est bien vrai qu'étant pour la grand' malveillance
570
du colère, Saul, toujours en défiance
au service d'Achis, comme désésperé
- ainsi qu'on voit souvent - il s'était retiré ;
mais les seigneurs du camp furent d'avis contraire,
de ne s'aider point d'un antique adversaire,
575
bien qu'on l'eût appointé, et que du roi Achis
il eût le bourg Sicelle assis dans ces pays,
ne se pouvant fier à un tel personnage,
qui ne pourrait complaire à son roi qu'au dommage
de leurs chefs ; cependant nous autres d'Amalec,
580
le sachant en tel lieu pillons son Sicellec,
qu'il trouve retournant presque réduit en cendre.
Mais je ne sais comment il a pu nous surprendre,
car ayant enlevé bétail, femmes, enfants,
vers notre région nous allions triomphants,
585
lorsque voici David avec ses gens de guerre
qui jà loin nous surprend en mangeant contre terre,
les uns ivres, et las, les autres endormis,
tant qu'il a ce jourd'hui nos gens en pièces mis.
Il reprend le butin ; sans plus, quatre cents hommes
590
s'en sont fuis comme moi sur des bêtes de sommes.

LES LÉVITES
Voilà ce qu'à bon droit vous aviez mérité.

LE SOLDAT
Mais voilà comment j'ai ce massacre évité.

LES LÉVITES
Mais où veux-tu, Soldat, t'en aller à cette heure ?

LE SOLDAT
Chercher en votre camp la fortune meilleure.

LES LÉVITES
595
Tu y peux donc aller, car les deux camps son prêts
de se charger l'un l'autre, et sont ici auprès.
Voici avec le Roi vêtu d'étrange guise
la dame Pythonisse. Oh, damnable entreprise !

LA PYTHONISSE, SAUL, LE PREMIER ET SECOND ÉCUYER.

[LA PYTHONISSE]
Quiconque sois, Seigneur, qui viens, comme tu dis,
600
au secours de mon art d'un étrange pays,
quel tort t'aurai-je fait, que tu viens ici tendre
un tel lacs à ma vie, afin de me surprendre ?
Es-tu donc à savoir les cruels châtiments
qu'a faits le roi Saul sur tous les nécromants ?

SAUL
605
N'ayez crainte de rien, oh, Dame : j'en atteste
le grand Dieu de là-haut, et la voûte céleste
que je tiendrai ce cas si secret, que le Roi
n'en pourra jamais être averti de par moi,
et qu'il ne te fera jamais chose nuisible,
610
mais plutôt tout honneur et bien, à son possible.

LA PYTHONISSE
Je ne veux que le taire en ceci pour loyer.
En quoi doncques veux-tu ma science employer ?

SAUL
Or tu as ma fortune et ma détresse ouïe,
et si doncques tu as de me servir envie :
615
fais-moi venir ici par charmes et par vers
l'esprit de Samuel du plus creux des Enfers,
afin qu'en ce soudain et important affaire
il me baille conseil sur ce que je dois faire.

LA PYTHONISSE
Ce n'est pas le premier que mon merveilleux sort
620
a rendu éveillé du somme de la mort,
et bien que le soleil ait la vingtième année
depuis que ce prophète est défunt ramenée,
je ne lairrai pourtant de contraindre aujourd'hui
son esprit à venir en ce lieu maugré lui ;
625
et ce par mes démons, desquels l'esclave bande,
forcée de mes vers, fait ce que je commande.
Ayant donc fait ici les invocations
j'irai faire à l'écart mes conjurations.
Oh, démons tout sachants, épars dessous la lune !
630
Si j'ai jamais de vous reçu faveur aucune,
si je vous ai toujours dignement honorés,
si je ne vous ai point dans un cerne enserrés,
venez tous obéir à ma voix conjurée ;
vous aussi, que je tiens dans ma bague sacrée
635
comme esclaves esprits, si j'ai appris de vous
tout ce que j'ai voulu, venez me servir tous ;
et vous, diables, lesquels fîtes au premier homme
goûter à ses dépens de la fatale pomme,
vous, gloire des Enfers, Satan et Belzébuth
640
qui faites aux humains commettre tant d'abus ;
et toi, Léviathan, Bélial, Belphégore,
tous, tous je vous appelle ! Et vous, anges encore,
que l'arrogance fit avecques Lucifer
culbuter de l'Olympe au parfond de l'Enfer :
645
si je vous ai voué dès le berceau mon âme,
si de vous seuls dépend de ma vie la trame,
venez faire un grand fait, faisant venir d'en bas
l'esprit d'un qui faisait de vous si peu de cas ;
montrez votre puissance à la semence humaine,
650
montrez si la magie est une chose vaine,
le faisant maugré lui, voire maugré son Dieu,
et les anges aussi, revenir en ce lieu ;
montrez si vous savez contraindre la nature,
et si chaque élément cede à votre murmure ;
655
montrez que vous pouvez les cieux ensanglanter,
les astres et Phébus, et la lune enchanter.
Venez donc m'aider, ainsi la grand' lumière
n'illumine jamais la journée dernière
en laquelle ici bas on n'habitera plus,
660
Dieu damnant les mauvais et sauvant ses élus ;
ainsi jamais jamais ne vienne ce messie
duquel on vous menace en mainte prophétie.
Esprit de Samuel, que tardes tu là-bas ?
Mais quoi ? Il semble à voir que tu ne fasses cas
665
de mon art, de mes vers, de moi ni de mon ire.
M'as tu donc à mépris ? Ne te puis-je donc nuire ?
Mais si notre fureur tu poursuis d'allumer,
je jure ce grand Dieu, que je n'ose nommer,
qu'à la fin tu viendras, car la hâte me presse.
670
Suis-je donc une vaine et folle enchanteresse ?
Ai-je donc désappris tout ce que je savais ?
Qui t'invoquerait donc d'une thessale voix,
prompt tu obéirais, et tu ris ma puissance !
Mais de vous, mes démons, si tardifs je m'offense,
675
que je peux châtier, s'une fois mon courroux
s'enflamme à votre dam ; aidez, donc, ou je vous...

LES LÉVITES
Mais où s'en court sans le Roi
cette dame enchanteresse,
qui de murmurer en soi
680
des vers furieux ne cesse,
et toute déchevelée,
où va-t-elle ainsi troublée ?

SAUL
Hélas, quelle horreur j'ai ! Jà tout mon poil s'herisse,
des hurlements que fait leans la Phytonisse,
685
qui veut faire en secret ses conjurations !
Que t'en semble, Écuyer ? Qu'est-ce que nous ferons ?
En l'oyant bien d'ici je sens dans ma poitrine
errer un avant-crainte, et le cœur me devine
je ne sais quel malheur. Las, ôtez-moi d'ici
690
foudres et tourbillons, mais venir là voici...

LE PREMIER ÉCUYER
Sire, que songez vous ? Voulez-vous donc parfaire
ce que vous savez bien être à Dieu tout contraire ?

LA PYTHONISSE
Tu m'as donc abusée, oh, misérable Roi,
qui sous un faux habit t'es pu celer à moi,
695
et duquel à la fin j'ai su toute la feinte !

SAUL
Je suis tel que tu dis, mais de moi n’ayez crainte.
Qu'as-tu vu ?

LA PYTHONISSE
Un esprit plein de divinité.
Oh, qu'en lui reluisait une grand' majesté !

SAUL
Comme est-il ?

LA PYTHONISSE
Il est vieil, d'un port moult vénérable,
700
grêle et tout revêtu d'un surplis honorable.

SAUL
Va, fais venir celui à qui tu as parlé :
c'est Samuel pour vrai, lequel m'a décelé.
Je suis plus que la mer ému quand pêle-mêle
la tourmentent les vents, la tempête et la grêle.
705
Mais quelle frayeur j'ai, que mes pauvres enfants
du combat où ils sont ne viennent triomphants !

LE PREMIER ÉCUYER
Las, qu'est-ce que je vois ? Bon Dieu, quelle merveille !
Quel fantôme est-ce là ? Song'ai-je, ou si je veille ?
Est-ce donc Samuel, que luisant en blancheur
710
cette sorcière amène ? Oh, que j'ai de frayeur !

LES LÉVITES
Permettez vous ceci, oh, Dieu, oh, Ciel, oh, Terre !

LA PYTHONISSE
Sire, il ne reste plus que maintenant s'enquerre
de ce que l'on voudra, car je vas redoubler
mes conjurations pour le faire parler.

LES LÉVITES
715
Là voilà qui encor regrommelle à l'oreille
de ce dolent esprit qui encor ne s'éveille
par ses murmures vains. Que n'as-tu obscurci
tes rayons, oh, Soleil, en voyant tout ceci ?
Oh, qu'on lui fait souffrir ! Mais le seigneur céleste
720
qui tel art tout contraire à sa grandeur déteste
ceci ne peut permettre.

LA PYTHONISSE
Or ça viens derechef,
et sans nous faire ici des signes de ton chef,
dis-nous d'un parler vif ce que le Roi doit faire,
et si ses trois enfants du combat militaire
725
viendront vainqueurs, ou non.

LES LÉVITES
Las, une froide peur
serre si fort du Roi la voix, l'âme et le cœur,
qu'il ne sait or par où commencer sa requête ;
mais le genouil en terre, il incline sa tête
devant la majesté de ce vieillard si saint,
730
qui secouant le chef, d'un parler tout contraint
va rompre son silence.

L'ESPRIT DE SAMUEL
Oh, maudite sorcière !
Pourquoi me fais-tu voir deux fois cette lumière ?
Fausse sorcière, hélas, qui par vers importuns
vas tourmentant toujours les esprits des défunts ;
735
qui dessèches toujours par ton faux sorcelage
les vaches et les bœufs de tout le voisinage ;
qui effraies toujours au son de quelque sort
les mères lamentant de leurs enfants la mort,
uses-tu donc vers moi de magique menace ?
740
Et toi, Roi, plus maudit, as-tu bien pris l'audace
de troubler le repos aux esprits ordonné,
vu qu'encores je t'ai d'autrefois pardonné ?

SAUL
Pardonne-moi encor, Prophète vénérable,
si la nécessité, et l'état misérable
745
ou je suis, me contraint de rompre ton sommeil,
afin qu'en mon besoin j'aie de ton conseil.
Or sache qu'il y a ci près une tempête
de Philistins armés pour foudroyer ma tête ;
les prophètes et Dieu, le Ciel, la Terre et l'Air,
750
conjurant contre moi, je t'ai fait appeler.

SAMUEL
Si Dieu, la Terre et l'Air conjurent ton dommage,
pourquoi me cherches-tu ? Que veux-tu davantage,
si par m'être importun tu ne peux reculer
aux maux qu'il plut à Dieu par moi te révéler ?
755
Mais tu veux, ajoutant offense sur offense,
que je prononce encor ta dernière sentence.
Sache doncques que Dieu est jà tout résolu
de bailler ton royaume à un meilleur élu :
c'est David, dont tu as par ta maligne envie
760
tant de fois aguetté la juste et droite vie.
Mais tes faits sur ton chef à ce coup recherront
car ton règne et ta vie ensemble te lairront.
Tantôt au bas Enfer je te verrai sans doute,
toi et ton peuple aussi, que Achis doit mettre en route.
765
Par ainsi tes enfants seront pour tes forfaits
tantôt avec leurs gens ruinés et défaits.
Encor après ta mort toute ta race entière
rendra compte au Seigneur de ta vie meurtrière,
car tes fils, tes neveux et ton genre total,
770
avec mille malheurs verront leur jour fatal.
Par trahison les uns recevront mort piteuse,
et le reste mourra en une croix honteuse,
et le tout pour autant qu'à la divine voix
obéi tu n'as point ainsi que tu devais,
775
qu’exécuté tu n'as sa vengeance dépite,
comme je t'avais dit, contre l'Amaléchite.

LES LÉVITES
Voilà l'esprit de Samuel
qui, au somme perpétuel,
ayant ses yeux clos lentement,
780
est disparu soudainement.

SAUL
Oh, le piteux confort à mon mal qui rengrege !
Oh, quel crève-cœur j'ai ! Retenez-moi, je, je, je !

LES LÉVITES
Oh, que maintenant est le Roi
en un merveilleux désarroi,
785
lequel gît tout évanoui
pour le propos qu'il a ouï.

LA PYTHONISSE
Mon triste cœur tu fends d'une douleur extrême,
oh, Roi plus malheureux que la misère même !
Mais reviens t'en un peu, vers chacun montre-toi
790
non point femme, mais homme, et non homme, mais roi.
Le cri, le pleur oisif et la complainte vaine
ne font que plus en plus augmenter notre peine.

SAUL
Oh, grandeur malheureuse, en quel gouffre de mal
m'abîmes-tu, hélas, oh, faux degré royal !
795
Mais qu'avais-je offensé quand de mon toit champêtre
tu me tiras, oh, Dieu, envieux de mon être,
où je vivais content sans malédiction,
sans rancœur, sans envie et sans ambition ?
Mais pour me faire choir d'un saut plus misérable
800
d'entrée tu me fis ton mignon favorable :
oh, la belle façon d'aller ainsi chercher
les hommes pour après les faire trébucher !
Tu m'alléchas d'honneurs, tu m'élevas en gloire,
tu me fis triomphant, tu me donnas victoire,
805
tu me fis plaire à toi, et comme tu voulus
tu transformas mon cœur : toi-même tu m'élus.
Tu me fis sur le peuple aussi haut de corsage,
que sont ces beaux grands pins sur tout un paysage ;
tu me fis sacrer roi, tu me haussas exprès
810
afin de m'enfondrer en mil malheurs après !
Veux-tu donc, inconstant, piteusement détruire
le premier roi qu'au monde il plut à toi d'élire ?

LA PYTHONISSE
Prends espoir : ta douleur, qui à compassion
pourrait fléchir un roc, un tigre ou un lion,
815
peut-être fléchira Dieu, qui est pitoyable.

SAUL
Oh, que cette heure-là me fut bien misérable,
quand de mon toit j’allai chercher quelque bétail !
On m’attitra bien lors tout ce malheur royal,
qui fait que mon vieil heur à présent je regrette !
820
Mais pourquoi changea-t-on ma paisible houlette
en un sceptre si faux, si traître et si trompeur !

LA PYTHONISSE
Eh, Sire, Sire, oublie - en m’oyant - tout ce pleur :
tu sais que j’ai été moi ton humble servante,
à tes commandements naguères obéissante ;
825
tu sais que j’ai pour toi mis ma vie en hasard,
qu’à toi ont été prompts mon labeur et mon art.
Si donc à ta parole en tout j’ai été prête,
ores ne m’éconduis d’une seule requête :
fais-moi cette faveur d’entrer chez moi, afin
830
de te renforcer mieux en y prenant ton vin ;
le soleil te voit vide et à jeun à cette heure.

SAUL
Que je mange pour vivre, et Dieu veut que je meure !
Ah, je lui complairai !

LA PYTHONISSE
Mais pour déplaire au Sort,
mange plutôt pour vivre, et puis qu’il veut ta mort.

SAUL
835
Mais par la faim au moins pourront être finées
et mes longues douleurs et mes longues années.

LA PYTHONISSE
Oh, vous, ses serviteurs, tâchez à le fléchir
pour le faire chez moi quelque peu rafraîchir.

SAUL
Celui ne doit manger à qui la mort est douce.
840
Mais où est-ce qu’ainsi maugré moi l’on me pousse ?

LES LÉVITES
Las, oh, Roi, que t’a profité
d’avoir contre Dieu suscité
du mort prophète le sommeil
pour lui demander son conseil ?
845
La faim, le long jeûne et l’horreur
de ta mort proche, avec la peur,
ont affoibli tes sens si fort
qu’on te mène hélas comme mort.
Quelle pitié ! Quel crève-cœur !
850
Eh, Dieu, que sa dure langueur,
sa misère et sa passion
nous donne de compassion !
Oh, qu’il nous fait grande pitié,
ne dégorgeant point la moitié
855
de mil et mil soupirs ardents
qu’il retient cachés au dedans !
Oh, que dur est l’arrêt cruel
Prononcé par toi, Samuel !
Tu as à lui et à ses fils
860
un trépas malheureux préfix.
Est-il au monde un tel tourment
que savoir l’heure et le moment
de la mort qui nous doit happer
sans que nous puissions l’échapper ?
865
Que fera maintenant le Roi
en tel trouble et en tel effroi ?
Quel remède tant soit subtil
à sa dure mort aura-t-il ?
Son futur trépas, quel qu’il soit,
870
d’un bon exemple servir doit :
de ne pratiquer un tel art
à tel prix et à tel hasard.
Ne savait-il pas bien que Dieu
l’avait au grand peuple hébrieu
875
par Moyse assez défendu ?
Ah, pauvre Roi, que songeais-tu ?
Ne savais-tu la dure fin
qu’eut celui qui en son chemin
fut empêché, non sans danger,
880
par le céleste messagerN
X
Nota del autor

Balaam (note de La Taille dans l’édition de 1572).

 ?
Mais puisque tout seul tu ne meurs,
on n’en doit tant faire de pleurs
qu’on n’aie de ton peuple ennui,
qui doit las mourir auhourd’hui !
885
Oh, Dieu, quels péchés, quels forfaits
si horribles avons-nous faits,
pour lesquels souffrir nous dussions
si horribles punitions ?
Faut-il donc que ton peuple ami
890
soit la proie de l’ennemi,
et que son corps paisse inhumé
le loup ou le chien affamé ?
Fais-tu cela pour éprouver
si nous sommes au temps d’hiver
895
aussi paisibles et contents
comme alors que rit le printemps ?
S’il est ainsi, ne murmurons,
mais patiemment endurons
tout cela qui vient de sa main,
900
soit rigoureux ou soit humain.
Le Roi est donc l’occasion
de cette malédiction,
et du désastre universel
qui doit accabler Israël.
905
Las, oh, Roi, que t’a profité
d’avoir contre Dieu suscité
du mort prophète le sommeil
pour lui demander son conseil ?


ACTE QUATRIÈME

SAUL, UN GENDARME se sauvant de la bataille, LE PREMIER ET SECOND ÉCUYER.

SAUL
Tu m’as doncques, Seigneur, tu m’as donc oublié,
910
donc en ton cœur scellé est ton inimitié
d’un sceau de diamant, plus doncques tu ne m’aimes ;
tu élis donc des rois de mes ennemis mêmes,
et bien aime-les donc et favorise-les ;
mais je vais, puisqu’ainsi en mes maux tu te plais,
915
finir au camp mes jours, mon malheur et ta haine.
Mais que veut ce gendarme accourant hors d’haleine ?

LE GENDARME
Sire, tout votre camp par les incirconcis
est rompu et défait, et vos trois fils occis.

SAUL
Mes enfants sont occis ! Oh, nouvelles trop dures ! 
920
Oh, qu’en brefs mots tu dis de tristes aventures !
Vrais donques sont les dits du sage Samuel.
Oh, Dieu, s’il m’est permis de t’appeler, cruel !
Mes gens et mes fils morts ! Mais compte-moi la sorte :
d’écouter son malheur le chétif se conforte.

LE GENDARME
925
Vous savez, Sire, assez que le superbe Achis
près ce mont Gelboé son camp avait assis,
et que vos fils, suivis du peuple israélite
s’étaient si près campés au champ jezraélite ;
or comme ce jourd’hui pour toujours approcher
930
l’ennemi vous venait sans cesse ecarmoucher,
vos fils nous donnant cœur attaquent de furie
l’ecarmouche, et s’en est la bataille ensuivie :
on n’oit que cris, que coups et que chevaux hennir,
on voit le prochain fleuve en pourpre devenir,
935
on ne voit que choir morts, on n’oit qu’« Alarme, alarme ! »,
on voit tout pêle-mêle et soldat et gendarme ;
chacun par sa finesse et vertu se défend :
l’un vainc, l’autre est vaincu, et l’autre est triomphant ;
la Fortune longtemps tint sa balance égale,
940
mais après, oh, malheur ! Soit que l’ire fatale
du Ciel nous ait causé ce sort malencontreux,
ou que nous n’étions pas assez de gens contre eux,
nous vînmes peu à peu reculer en arrière.
Incontinent vos fils, par menace et prière,
945
et par nous remontrer, incitent notre cœur
à reprendre sa place et première vigueur,
et pour nous faire avoir plus de force et prouesse,
ils fendent courageux des ennemis la presse
avec leur vaillant bras ; mais étant à la fin,
950
de la foule accablés, cédèrent au destin.
Et jà de vos enfants il ne restait à l’heure
que Jonathe, lequel sentant mainte blesseure,
sans vouloir se sauver, sentant son sang saillir,
sentant non le courage ains sa force faillir,
955
il rendit l’âme au Ciel par ses faits héroïques,
entre mille fer nus, et entre mille piques.
Et dans son poing ayant encor son coutelas
et les sourcils dressés il tombe mort, hélas,
sur le lieu qu’il avait de morts pavé naguère.

SAUL
960
Oh, lamentables fils ! Oh, défortuné père ! 
Faut-il que dessus vous tombe le triste fais,
des péchés et des maux que votre père a faits !

LE GENDARME
Adonc, voyant leur mort nous prenons tous la fuite,
car qui eût pu durer contre une telle suite
965
de gens comme ils étaient ? Les uns donc sont détruits
et le reste captif hors ceux qui s’en sont fuis.
Voici les ennemis lesquels après moi viennent,
qui vous mettront à mort si jusqu’à vous parviennent.
Quant à moi, je m’en vas me sauver quelque part.

SAUL
970
Que je m’en fuie donc ? Ou que je sois couard !
Venez, venez, plus tôt mes ennemis me prendre,
et que le même fer lequel a fait descendre
mes enfants aux Enfers, mes jours vienne achever.
Venez votre fureur en mon sang dessoiver.
975
Hélas ! Après mes fils, moi méchant dois-je vivre ?
Ne les devais-je pas plus tôt au combat suivre ?
Pourquoi vivrais-je plus étant de Dieu haï,
étant de mille maux tous les jours envahi ?
Mourons, car par ma mort dois être du prophète
980
la dure prophétie entièrement parfaite !
Mourons, mourons ! Et toi, mon écuyer loyal,
qui m’as servi toujours en mon bien, en mon mal,
je te prie, par l’amour que tu dois à ton maître,
et par la loyauté qu’en toi je connais être,
985
fais-moi ce dernier bien, si ton féal désir
continue toujours à me faire plaisir :
de grâce viens m’occire, et délivre ma vie
du mal insupportable où elle est asservie.
Voilà mon sein, ma gorge et par où tu voudras
990
je suis prêt d’éprouver la raideur de ton bras.

LE PREMIER ÉCUYER
Las, que voulez-vous faire ? Oh, la bonne nouvelle
qu’aurait Achis, sachant que cette main cruelle
vous eût chassé du corps la vie qui défend
qu’il n’est pas dessus nous, comme il veut, triomphant.
995
Il sait bien que toujours il n’aura la victoire
sinon par votre mort, aussi est il notoire
que vous nous pourrez bien toujours remettre sus.
Mais las, si vous mourez, nous serons tous déçus
d’espoir, et servirons au Palestin inique.
1000
Vivez donc, non pour vous, mais pour le bien publique.
Vous pourrez bien toujours revaincre et batailler,
mais notre fil coupé ne se peut refiler.
L’homme sage jamais son trépas ne désire ;
hélas, serait-il bon qu’on allât vous occire,
1005
et qu’après votre corps, à mil hontes sujet,
fût dévoré des chiens et des bêtes de Geth,
et que votre dépouille en ce lieu rencontrée
rendît la déité d’Astarot honorée.

SAUL
Mes fils sont morts pour moi : dois-je être paresseux
1010
et lâchement ingrat à mourir après eux ?
Dois-je doncques avoir pompeuse sépulture,
et les pauvres enfants seront aux chiens pâture ?
Et la pitié peut-être émouvera quelqu’un
de nous ensevelir dans un tombeau commun,
1015
où si les ennemis leur font ignominie,
je leur ferai partout fidèle compagnie.
Au moins ne dois-je pas soutenir leur méchef ?
Doncques de me tuer je te prie derechef.

LE PREMIER ÉCUYER
Il ne faut point qu’ainsi votre vertu succombe,
1020
ni que du premier choc de Fortune elle tombe ;
et si vous n’êtes point des ennemis vainqueur,
la Fortune vainquez d’un magnanime cœur.

SAUL
Oh, que le Ciel m’eût fait de faveurs libérales
si je n’eusse goûté de ces douceurs royales,
1025
et que j’eusse toujours chez mon père hors des flots
et des écueils du sort vécu seur en repos !
Mais maintenant, oh, Dieu, ces grandeurs je dépite !
Je remets en tes mains ma couronne maudite
dont tu m’as fait avoir le misérable honneur,
1030
sans l’avoir pourchassé, comme tu sais, Seigneur.
Heureuse et plus qu’heureuse est la basse logette,
qui n’est jamais aux vents ni aux foudres sujette !

LE PREMIER ÉCUYER
J’estimerais plutôt celui trois fois heureux
qui s’est désenfoui du peuple ténébreux,
1035
et de la sotte tourbe, à celle fin qu’il aie
un éternel renom par une vertu vraie,
comme vous, qui avez hors du vulgaire obscur
éclairci votre nom à tout âge futur,
et gagné par vos faits une éternelle gloire,
1040
dont le siècle à venir ne rompra la mémoire.

SAUL
Hélas, moi qui devant n’avais aucun défaut,
le Sort m’a élevé pour tomber de plus haut,
car en tout l’univers nul homme ne se treuve
qui sente plus que moi de ces faux tours l’épreuve.

LE PREMIER ÉCUYER
1045
Dieu sans cesse ne donne aux justes leur souhait,
ains parfois les châtie, et pourtant ne les hait.

SAUL
Dieu voudrait donc aux siens faire ennui et dommage ?

LE PREMIER ÉCUYER
Non autrement sinon pour sonder leur courage :
ainsi qu’on vit jadis qu’Abram il éprouva
1050
et notre vieil aïeul, qui joyeux retrouva
son Joseph plein d’honneurs ; mais durant leur détresse,
durant qu’ils haletaient sous le dur joug d’angoisse,
et durant leur fortune, étaient contre son choc
plus durs que n’est en mer contre les vents un roc.
1055
Ainsi ne vous laissez abattre à la fortune,
espérez que toujours viendra l’heure opportune
et maîtrisant constant l’inconstance du sort
montrez que vrayement vous êtes d’un cœur fort.
Dieu, peut-être, voyant votre constance ferme,
1060
bénin vous fera voire de vos travaux le terme.

SAUL
Arrière, espoir, arrière, une mort tôt sera
celle qui de mes maux le but terminera.

LE PREMIER ÉCUYER
Mais sachant votre mort fuyez l’heure mortelle.

SAUL
Mais je veux magnanime aller au-devant d’elle.

LE PREMIER ÉCUYER
1065
Ah, pourquoi voulez-vous l’espérance étranger ?

SAUL
Pour ce qu’elle ne peut dans mon âme loger.

LE PREMIER ÉCUYER
Vous aurez la fortune une autre fois meilleure.

SAUL
Oh, malheureux celui qui sur elle s’asseure.
Par ainsi je te prie derechef, derechef,
1070
par ton poignard fais-moi sauter du corps le chef,
ainsi semblable deuil tourmenter ne te puisse,
ainsi un meilleur roi après moi vous régisse.
Je crains qu’avec un ris ce peuple incirconcis
ne remporte l’honneur de me tuer ici.

LE PREMIER ÉCUYER
1075
Que ce grand Dieu plutôt écrabouille ma tête
de son foudre éclatant, avant que je m’apprête
de toucher votre chef, que Dieu a eu si cher
que même l’ennemi ne l’a osé toucher.

SAUL
Es-tu donc scrupuleux ? Mais de quoi as-tu crainte,
1080
si tu m’es impiteux par une pitié feinte ?
Bien, bien, puisque si fort de m’occire tu feins,
j’emploierai contre Achis et contre moi mes mains :
je vas rallier gens et leur donner courage,
je vas sur l’ennemi faire encor quelque charge.
1085
Je ne veux, abaissant ma haute majesté,
éviter le trépas qui préfix m’a été ;
je veux donc vaillamment mourir pour la patrie,
je veux m’acquérir gloire en vendant cher ma vie,
car ayant furieux maint ennemi froissé,
1090
ma main, et non mes pieds - si je reste forcé –
me fera son devoir.

LE PREMIER ÉCUYER
Las, de frayeur je tremble !
Vous voulez vous tuer ?

SAUL
J’ois, j’ois mes fils, ce semble,
qui m’appellent déjà ! Oh, mes fils, je vous suis !
Je m’en vas après vous !

LE PREMIER ÉCUYER
Déa, où s’est-il fui ?
1095
Soit qu’il veuille mourir, ou soit qu’il veuille vivre,
allât il aux Enfers, partout je le veux suivre.
Voudrait-il donc combattre et puis après mourir ?
Je ne le lairrai point, quoi qu’il veuille courir.

LE SECOND ÉCUYER
Oh, Roi, tu montres bien ton cœur être héroïque,
1100
de prévenir ta mort pour la chose publique,
sans la vouloir fuir : oh, Prince, vraiment fort,
qui vas en la bataille, où tu sais qu’est ta mort ! 
Ceux qui vont en la guerre espérant la victoire
méritent moins que lui et d’honneur et de gloire,
1105
lequel sachant mourir contre le Palestin,
court néanmoins hardi au-devant du destin.
Vous, rois aimant l’honneur, venez ici apprendre
combien pour la patrie il vous faut entreprendre,
méprisant les dangers et le certain trépas.
1110
Quant à moi, je suivrai ce prince pas à pas,
quand je devrai mourir d’une plaie honorable,
afin d’en rapporter nouvelle véritable.

LES LÉVITES
Oh, Roi, cent fois malheureux !
Es-tu bien si rigoureux
1115
à toi-même, et si rebelle
que tourner ta main cruelle
contre toi-mêmes, afin
d’importuner ton destin ?
As-tu donc le cœur si lâche
1120
que supporter il ne sache
les malheurs communs à tous ?
Doncques veux-tu par courroux,
par désespoir ou manie,
rompre à force l’harmonie
1125
que Dieu a formée en toi,
vu qu’il n’est rien à la loi
de Nature si contraire
que son chef-d’œuvre défaire ?
Pour ce l’âme jointe au corps
1130
ne doit point saillir dehors,
si Dieu, qui dans nous l’a mise,
n’a son issue permise :
ainsi comme le soldart,
sur peine de mort, ne part
1135
du lieu où la guerre on mène,
sans congé du capitaine.
Mais, mais fuyons de ces lieux,
qui nous seront ennuyeux
et à jamais exécrables !
1140
Fuyons ces lieux misérables,
sus qui ce jourd’hui sont morts
tant de gens vaillants et forts !
Mais quelle chose, oh, Gendarmes,
qui êtes morts aux alarmes
1145
pour nous, aurez-vous en don
de nous pour votre guerdon ?
Sinon de pleurs et complaintes,
des soupirs et larmes saintes,
telles que font les parents
1150
sus leurs héritiers mourants.
Donc, oh, valeureux Gendarmes,
qui êtes morts aux alarmes
- puisque nous n’avons loisir
vous faire plus de plaisir -
1155
recevez de nous ces plaintes,
ces soupirs, ces larmes saintes,
telles que font les parents
sus leurs héritiers mourants.


ACTE CINQUIÈME

LE SOLDAT AMALÉCHITE
Quelle pitié d’une gent déconfite !
1160
Quelle pitié de voir un peuple en fuite,
de voir les chiens qui se paissent des corps,
de voir les champs tous couverts d’hommes morts,
de voir les uns qui respirent encore,
comme on peut voir au camp d’où je viens ore,
1165
et d’où j’apporte un précieux butin
comme y étant couru à cette fin.
Quelle pitié d’y voir la folle gloire
de ceux qui ont d’autre côté victoire,
et d’y voir même Achis comme au milieu
1170
blasphémer - las ! - contre Saul et Dieu ;
d’y voir le cri, le bruit et l’allégresse
qu’il fait autour de son feu de liesse,
criant qu’il est de Saul aujourd’hui
victorieux, maugré son Dieu et lui ;
1175
et qu’inutile au Ciel ce Dieu réside,
puisque son peuple et son oint il n’aide
et qu’il appert qu’il n’est, qu’il n’est pas tel
qu’un Astarot, et pour ce à son autel
apprendre il veut les armes et la tête
1180
du roi Saul en signe de conquête.
Qu’est cestui-ci ? C’est ce David hébrieu,
qui vient du bourg de Sicelle en ce lieu
victorieux, car il vient de défaire
mes compagnons dont j’échappai naguère.
1185
Taisant cela, je lui vas présenter
ce qu’à Saul je viens courant d’ôter,
à celle fin que des dons il me fasse,
ou pour le moins que je sois en sa grâce.
Il vient à point, car d’un parler menteur
1190
je me feindrai du royal meurtre auteur.

DAVID ET CE SOLDAT AMALÉCHITE.

[DAVID]
À la parfin la gent amaléchite,
á la parfin a été déconfite :
elle a senti quelles sont nos valeurs.
Ainsi, ainsi advienne à tous voleurs !
1195
Mais qui pourrait te rendre dignes grâces
de tant de biens que sur moi tu amasses,
oh, éternel, qui toujours me soutiens ?
Mais qui es-tu qui devers moi t’en viens ?

LE SOLDAT
Je suis, Seigneur, soldat amaléchite,
1200
qui m’en viens or du camp israélite
vous supplier de recevoir - de moi,
votre vassal - la couronne du Roi.

DAVID
Las ! De quel roi ?

LE SOLDAT
Du Roi, votre beau-père
et votre haineux, lequel est mort naguère
1205
en la bataille en laquelle aujourd’hui
tout Israël est mort avecques lui.
Là se voyant chargé de mainte plaie,
en vain penché sur son glaive, il essaie
à se tuer, et comme il ne pût lors,
1210
pour sa foiblesse, outrepercer son corps,
m’apercevant et ayant su mon être,
il me pria d’aider à sa dextre,
« de peur - dit-il - que je ne sois ici
rencontré vif de quelque incirconcis,
1215
lequel me prenne et dessus moi exerce
sa tyrannie et cruauté perverse. »
Alors, voyant en quel mal il était,
et quelle angoisse au cœur il supportait,
voyant aussi l’ennemi le poursuivre,
1220
de telle ardeur qu’il ne pouvait plus vivre
je le tuai et trébucher le fis
dessus le corps de Jonathe, son fils.

DAVID
Saul est mort ! Las est-il bien possible ?
Oh, grand malheur ! Oh, Fortune terrible !
1225
Je ne veux plus vivre après Monseigneur,
dont j’ai reçu tant de bien et d’honneur.

LE SOLDAT
Mais qui vous fait ainsi vos habits fendre,
vu qu’on l’a vu souvent les armes prendre
encontre vous ?

DAVID
C’était l’esprit malin
1230
qui l’affligeait, car il n’était enclin
de sa nature à telle chose faire,
et ne fut oncques un roi plus débonnaire.

LE SOLDAT
C’était, hélas, votre ennemi mortel.

DAVID
Jamais, jamais, je le l’ai tins pour tel ;
1235
mais toi, méchant, n’as-tu point eu de crainte
d’oser toucher celui que l’huile sainte
avait sacré ? As-tu sans plus voulu
meurtrir celui que Dieu nous a élu,
vu que moi-même, étant mon adversaire,
1240
je ne l’ai fait quand je le pouvais faire ?
Et tu l’as fait, étant comme tu dis,
amaléchite et d’étrange pays ?

LE SOLDAT
Sire, il était en une telle presse
de Philistins, et en telle détresse,
1245
qu’il fût en bref de la vie privé
par l’ennemi, ou par lui captivé,
où il se fût tué de sa main même
pour mettre fin à ses peines extrêmes.
Moi, donc, piteux, je fis grâce à ses mains
1250
de ne toucher à leurs membres germains.

DAVID
Sus, sus, soldats empoignez-le sur l’heure
et le tuez ! Je veux, je veux qu’il meure !

LE SOLDAT
Qu’ai-je commis pour être ainsi puni ?

DAVID
Pour t’être au sang du Christ divin honni.

LE SOLDAT
1255
Mais dois-je donc souffrir la mort cruelle
pour la douleur d’une simple nouvelle ?
Je ne l’ai fait ni par inimitié
que j’eusse au Roi, ni par ma mauvaistié,
sinon afin que plaisir je lui fisse,
1260
et votre grâce aussi je desservisse.

DAVID
Tu parles en vain.

LE SOLDAT
Hélas, je vous requiers,
par ce grand Dieu, père de l’univers,
humble pardon, ainsi chacun vous prise
et le Seigneur ainsi vous favorise ;
1265
et dans vos mains le sceptre en bref tombé
dessous vos lois rende un chacun courbé.
Non, non, je n’ai - ce grand Seigneur j’en jure -
fait à l’Enfant de Cis aucune injure !
Il s’est occis, soi-mêmes s’est souillé
1270
dedans son sang, et meurtri je ne l’ai ! 

DAVID
Oh, malheureux, qui tes fautes allonges,
et par mensonge excuses tes mensonges !

LE SOLDAT
Mais mon mentir ne cause point de maux.

DAVID
Il n’est rien pis que les mensonges faux.

LE SOLDAT
1275
Bien, j’ai failli : mais quoi, dessus la terre
est-il aucun qui aucune fois n’erre ?

DAVID
Il faut, il faut ces vains propos laisser.

LE SOLDAT
Mais je ne pense en rien vous offenser ;
si toutefois vous y trouvez offense,
1280
usez vers moi de douceur et clémence.

DAVID
Tu pers ton dire.

LE SOLDAT
Et combien qu’il ne serve,
si ne mourrai-je avec la langue serve.
Oh, cruel homme, incivil, rigoureux,
qui dans l’horreur d’un antre ténébreux
1285
as resucé d’une fière lionne
avec le lait sa rage plus félonne.
Méchant, pervers, je ne crois que tu sois
celui qu’on dit en tous lieux si courtois,
mais j’ai espoir que cette tyrannie
1290
à la parfin ne sera impunie.
Je prie que Dieu, qui voit tout de son œil,
le foudre sien darde sus ton orgueil,
et s’il advient par le destin céleste
que tu sois roi, que la faim, que la peste,
1295
et que la guerre infectent tes pays,
que contre toi s’arment tes propres fils.

DAVID
Va, va, méchant, saluer la lumière
qu’ores tu vois, et qui t’est la dernière ;
et vous, amis, avec votre poignard
1300
qu’on me l’envoie aboyer autre part.
Tombe sur toi ce sang et cet outrage,
ayant porté contre toi témoignage.

LE SECOND ÉCUYER ET DAVID.

[LE SECOND ÉCUYER]
Oh, déconfort ! Oh, quel prince aujourd’hui
tu as perdu, Israël, plein d’ennui !
1305
Ah, Sort léger, flatteur, traître et muable,
tu montres bien que ta roue est variable !
Puisque celui que tu as tant haussé
est tellement par toi-même abaissé :
je dis Saul, que de rien tu fis être
1310
un empereur, et presque un dieu terrestre,
tant qu’il semblait aux étoiles toucher.
Mais maintenant tu l’as fait trébucher
du haut en bas, et soi-mêmes occire,
afin qu’il vît et lui et son empire
1315
chus en un jour, tant que l’infortuné,
pis que devant, est en rien retourné !
Oh, pauvre Roi, tu donnes bien exemple
que ce n’est rien d’un roi, ni d’un règne ample !
Tu montres bien qu’on ne doit aboyer
1320
aux grands États, ni tant nous employer
à mendier l’honneur de tyrannie,
puisque cela t’a fait perdre la vie !
Mais n’est-ce pas David qu’ici je vois,
tenant déjà la couronne du Roi ?
1325
Comme il l’œillade !

DAVID
Oh, couronne pompeuse !
Couronne, hélas, trop plus belle qu'heureuse !
Qui saurait bien le mal et le méchef
que souffrent ceux qui t’ont dessus le chef,
tant s’en faudrait que tu fusses portée
1330
en parement, et de tous souhaitée
comme tu es, que qui te trouverait
lever de terre il ne te daignerait.
Mais voici l’un des gens du Roi. Peut-être
qu’il sait comment il va du Roi, son maître,
1335
et comme on a défait au vrai les siens.
Ah, triste ami, d’où est-ce que tu viens ?

LE SECOND ÉCUYER
Du camp, hélas !

DAVID
Et bien, quelle nouvelle ?

LE SECOND ÉCUYER
Le Roi est mort d’une mort bien cruelle,
car il n’a su trouver onc des bourreaux
1340
pour lui finir et ses jours et ses maux,
et a fallu que de sa main propice
lui-même ait fait ce pitoyable office.

DAVID
Dis-tu qu’il s’est de lui-même défait ?
Oh, la pitié ! Mais conte-moi ce fait.

LE SECOND ÉCUYER
1345
Étant venu naguère sur l’issue
de la bataille, et la voyant perdue
et ses fils morts, d’un magnanime cœur
il s’avisa de laisser au vainqueur
par ses hauts faits une victoire amère.
1350
Il s’en court donc et donne de colère
dans l’ennemi, qu’il fausse vaillamment.
Et comme on voit un lion écumant
tuer, navrer et faire un prompt carnage
d’un bétail seul qui paît en quelque herbage,
1355
ainsi j’ai vu ce furieux Saul
casser, froisser, rompre et n’épargner nul.
Mais à la fin sur lui se rallièrent
quelques archers, qui honteux le chargèrent
avec leurs traits, dont il fut fort blessé
1360
en combattant, si qu’étant repoussé
il fut contraint de reculer en arrière ;
mais en courant, étant suivi derrière,
il rencontra de ses fils trépassés
les corps sanglants, et les tint embrassés.
1365
Mais lors voyant qu’il allait choir en vie
entre les mains de la force ennemie,
en regardant Jonathe avec sanglots,
il dit en bref : « Est-ce ici le repos,
- oh, mes enfants ! - que par votre prouesse
1370
vous promettiez à ma foible vieillesse ?
Est-ce ainsi qu’hériter tu devais
à notre sceptre - oh, Jonathe ! - autrefois
ma seule gloire, et ores ma misère ?
Mais il est temps que votre dolent père
1375
vous accompagne - oh, mes fils ! - plus heureux. »
Ayant ainsi fait ses plaintes sur eux,
jetant partout son œil félon et vague,
il se lança sur la meurtrière dague,
tant qu’il mourut.

DAVID
Oh, pitoyable roi !

LE SECOND ÉCUYER
1380
Mais ce qui donne à mon cœur plus d’effroi
c’est qu’aussitôt que la plaie mortelle
fut vue, hélas, de l’écuyer fidèle
- à qui le Roi avait devant en vain
requis le bras pour le tuer soudain -
1385
il se pâma, puis le poil il s’arrache,
et dans son sein les ongles il se cache ;
il se démène, il se meurtrit le front,
tout dépité ses vêtements il rompt ;
il crie, il hurle, et son maître il appelle.
1390
Mais quand il vit que la mort éternelle
avait ses yeux clos éternellement,
et que ses cris ne servaient nullement,
« suivons-le donc - dit-il - puisqu’il m’incite
à mépriser cette vie maudite ;
1395
mourons, mourons, et remportons l’honneur
d’avoir suivi son mal comme son heur ! »
Ainsi a dit, et s’enferrant la pointe
de son épée il a sa vie éteinte,
n’ayant le Roi en son adversité
1400
non plus laissé qu’en sa félicité,
mais finissant par la mêmes épée
que fut au sang de son maître trempée.
Digne vraiment, digne de tout honneur,
d’ainsi tomber aux pieds de son Seigneur,
1405
d’ainsi garder - non point comme un barbare -
sa ferme foi, si misérable et rare.

DAVID
Sois tu de Dieu - oh, Palestin maudit ! -
qui d’Israël tout le peuple as détruit.

LE SECOND ÉCUYER
Encor après une mort si horrible
1410
le fier Achis ne se montre paisible,
et tant s’en faut qu’il permette les os
du roi Saul prendre en terre repos,
que même il va en pièces - quel exemple
de cruauté ! - les mettre dans son temple ;
1415
si que les dieux qu’oncques vif n’adora
après sa mort il les honorera.

DAVID
Oh, Palestin enflé de vaine pompe,
garde-toi bien que l’orgueil ne te trompe,
et qu’à la fin le Sort pour ta fierté
1420
en ton malheur ne se montre irrité !
Oh, Gelboé, que ta cime arrosée
ne soit jamais de pluie ou de rosée,
et soient tes champs de l’avant-chien taris,
puisque sur toi tant de gens sont peris,
1425
puisque sur toi - oh, montagne maudite ! -
est mise à mort la fleur israélite.
Vous d’Israël les filles qui de moi
chantiez jadis, pleurez ce vaillant roi,
ce vaillant roi qui en diverses guises,
1430
enrichissant d’or vos robes exquises,
ne vous soûlait d’autre étoffe vêtir
que d’écarlate et de pourpre de Tyr.
De son sang, las, la campagne il a teinte,
comme n’étant sacré de l’huile sainte.
1435
Las, il est mort, et mon Jonathe aussi.
Oh, Jonathas, mon soin et mon souci !
Las, trépassé qu’avec toi ne suis-je :
je fusse mort heureux où je m’afflige
de mille morts ; tant me tourmente fort,
1440
en y pensant, ta violente mort !
Hélas, où est-ce beau corps tant aimable
et ce visage à chacun agréable ?
Ah, cher Jonathe, ami loyal sur tous,
l’amour de toi m’était cent fois plus doux,
1445
cent fois plus cher que la plaisante flamme
dont nous brûlons en aimant quelque femme.
Hélas, hélas, quand pourrai-je oublier,
cent fois ingrat, ce tien propos dernier,
quand tu me dis : « Oh, cher David que j’aime
1450
plus que mes yeux ni que ma vie même,
je vas mourir, et suis certain que Dieu
t’a confermé le Royaume Hébrieu,
mais si je meurs, je te prie de grâce
qu’il te souvienne après moi de ma race. »
1455
Toujours, toujours, de ce bienheureux jour
qui nous lia d’un réciproque amour
au cœur j’aurai la souvenance empreinte.
Et ne sera onc la mémoire éteinte
de tes bienfaits : souvent par propos doux
1460
tu m’as du père apaisé le courroux,
et quand pour lui j’errais, comme sauvage,
souvent d’avis, d’espoir, et de courage
tu m’as aidé, et bref, souvent pour moi
tu as ton père ému encontre toi.
1465
Ah, Jonathas, je serais bien barbare
et plus cruel qu’un Scythe, qu’un Tartare,
si t’oubliant je ne traitais les tiens
comme mes fils si à régner je viens ;
mais quel plaisir, sans toi, régnant aurai-je,
1470
puisqu’un tel deuil de toutes parts m’assiège ?
Mais pourquoi seul pleurai-je ? Qu’un chacun
pleure plutôt, étant ce mal commun,
car tu pers ores - oh, peuple israélite -
ton ferme écu, ta force et ta conduite !
1475
Combien, combien l’ennemi par sa mort
en deviendra dorénavant plus fort ?
Doncques, ami, sus une étrange terre
en ta jeunesse es-tu mort en la guerre
sans sépulture ? Oh, dure cruauté 
1480
des cieux malins ! Mais un heur t’est resté :
c’est d’être mort au milieu de l’armée,
changeant ta vie en une renommée
que tu auras mourant pour ton pays.
Au moins adieu, cher ami, je te dis,
1485
et garde encor notre amitié, de sorte
qu’après ta mort elle ne soit point morte,
qui de ma part vivra par l’univers
tant qu’on verra l’épitaphe et les vers
que j’en ferai. Mais ois, Saul, mes plaintes,
1490
mes vrais soupirs et mes larmes non feintes :
tu veux mourant accompagner ton fils,
pour n’être point séparés morts ni vifs ;
oh, que beaucoup auront sus vos envie
qui finisses vaillamment votre vie,
1495
qui par vos morts acquérez un renom
lequel doit rendre immortel votre nom ;
car on peut dire - étant tous deux par terre -
que sont éteints les foudres de la guerre.
Tu fus - oh, Roi - si vaillant et si fort
1500
qu’autre que toi ne t’eût su mettre à mort.

Fin de la tragédie.