Jean de La Taille

Les corrivaux, comédie





Texto utilizado para esta edición digital:
La Taille, Jean de. Les corrivaux, comédie. Édité par Silvia Hueso Fibla pour la Bibliothèque munérique EMOTHE. Valencia: EMOTHE Universitat de València, 2025.
Encodage du texte numérique pour EMOTHE:
  • Hueso Fibla, Silvia

Note sur cette édition numérique

Cette publication fait partie du projet I+D+i «EMOTHE: Second Phase of Early Modern Spanish and European Theatre: heritage and databases (ASODAT Third Phase)», référence PID2022-136431NB-C65 financé par MICIN/AEI/10.13039/501100011033 et FEDER/ERDF.



LES PERSONNAGES

RESTITUE, jeune fille
NOURRICE, sa nourrice
PHILADELFE, jeune homme
EUVERTRE, jeune homme
CLAUDE, serviteur
FELIPPES, serviteur
ALISON, chambrière, vieillarde
BÉNARD
GÉRARD
FRÉMIN, picard
JAQUELINE, vieille dame
LE MÉDECIN
PHILANDRE, maître du guet de la ville
GILLET, valet
FELIX, valet

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE.

RESTITUE, jeune fille, et sa NOURRICE.

RESTITUE.
1Or, tu as, ma Nourrice, entièrement ouï le secret de mon cœur, et ce qui causait mes complaintes, qu'il m'a fallu te découvrir à la fin, ne te pouvant rien celer, quand je m'efforcerai de ce faire. Mais, d'autant que la chose (ainsi que tu peux voir) m'importe, comme celle qui concerne et mon honneur et presque ma vie, ne t'émerveilles si jusqu’ici, t'ayant toujours tenue en suspens, j’ai différé à te la déceler, et si je te prie encore de la tenir tellement secrète que personne ne s'en puisse seulement douter que tu la saches, pour m'aider après en ce qu'il me sera de besoin.

NOURRICE.
2Vraiment voire, comme s'il y en avait d'autres à qui vous la puissiez plus surement communiquer qu'à votre Nourrice. Déa, je ne m'ébahis plus maintenant, si vous faisiez tant de difficulté de me le dire : aussi je ne savait que signifiait cela, Restitue, que depuis un mois en ça vous né faisiez autre chose que de vous plaindre, de vous tourmenter, et de faire des sanglots qu'on eut bien ouï du bout de la ville. Maintenant vous aviez à me dire je ne sais quoi, tantôt vous ne l'aviez plus, maintenant vous vous ravisiez, tantôt vous changiez d'opinion et rechangiez cent fois le jour. Ayant vu le temps que vous et moi menions une vie joyeuse, je croyais que vous fussiez devenue une vraie Religieuse, une toute sainte, une droite Madeleine. Aussi comme le monde avait déjà réputation de vous, il ne le faut point dire! «C'est la plus sage, la plus austère, la plus ceci, la plus cela, jamais on ne la voit rire, jamais ne sort de sa maison, jamais n'est amoureuse de personne: » mais à ce que je vois, c'est bien autre chose qui faisait que, du premier coup, vous n'osiez me dire votre maladie de neuf mois. Mais quoi, Restitue? Si n'en faut-il pourtant pleurer ni se déconforter ainsi : Et bien, c'est un enfant que vous aurez, Dieu merci, le monde au moins sera certain de ne faillir point de votre côté. Hé Jésus Maria, nous avons été (ce me semble) jeunes, et amoureuses notre part comme les autres : et si j’ai eu autrefois mon pelisson de seize ans aussi bien que vous, voire qu'on m'a (peut-être) autant rembourré que le votre, mais je n'entrais point en telles frénésies de désespoir comme vous faites.

RESTITUE.
3Hà, maudit soit le jour que jamais...

NOURRICE.
4Que servent toutes ces plaintes, et ces larmes? Mais plutôt, belle Dame, déchiffrez-moi par le menu par qui, quand, et comment vous avez laissé aller le chat au fourmage ?

RESTITUE.
5Premièrement, sache que c'est du fait de Philadelfe .

NOURRICE.
6De ce jeune gentilhomme qui se tient en notre maison ? Oui

NOURRICE.
7Mais, dites-moi, dites-moi comment?

RESTITUE.
8Aussitôt qu'il fut entré en notre maison pour y demeurer, selon que son père Bénard lui avait enchargé à son départ de Metz leur ville, il s'amouracha de moi.

NOURRICE.
9Ça a été un grand cas que je ne me suis aperçue de ceci.

RESTITUE.
10Si fut son amour de telle sorte, qu'en un instant il changea sa première intention de vaquer aux lettres et aux armes et autres exercices où s'adonnent les gentilshommes, et délibéra que je serais moi seule sa vacation et son étude, de sorte qu'il venait la plus part du temps deviser seul avec moi : mais que veux-tu que je te dis tant ? et pourquoi te conte-je mon malheur, puisqu'il n'y a plus de remède ?

NOURRICE.
11Et bien, s'il est allé seul en votre chambre, voire jusques dans votre lit (comme il est croyable), s'en doit on pourtant désespérer? Prenez que ce soient petites folies en amour que vous avez faites, peut-être sans y penser. Il faut seulement aviser que votre mère ni autre s'aperçoive du fait.

RESTITUE.
12C'est cela à quoi je te voulais prier que tu m'aidasses, et aussi de faire que je sois bientôt délivrée de cet enfant.

NOURRICE.
13J'y pourvoirai : mais dictes moi devant, n'y a il point pour le présent quelque promesse de mariage entre vous deux ?

RESTITUE.
14Et bien ! que veux-tu dire par cela?

NOURRICE.
15Je le dis, parce que ce ne serait point trop mal à propos, si les choses venaient bien à point, que vous prissiez à mari ce Philadelfe : ainsi cacheriez-vous votre honneur sous ce manteau de mariage, s'il venait à être entaché de quelque souillure. Mais qu'avez-vous à branler la tête? Je gage que vous ne lui avez point fait promettre la foi.

RESTITUE.
16Enda non : il ne m'est point souvenu de lui en tenir aucun propos : mais quand il me l'aurait promise, que me servirait cela?

NOURRICE.
17Vous voulez dire qu'il le pourrait nier, à cause qu'il n'y a pas de témoins, ou bien qu'il s'en pourra en aller quand bon lui semblera, d'autant qu'il est étranger.

RESTITUE.
18Ce n'est pas ce que je crain : il n'a garde de s'en aller, ma Nourrice, pour deux causes que je sais bien : il ne bougera toute sa vie de cette ville, et s'il est presque impossible qu'il me puisse épouser. Or, regarde où tu en es.

NOURRICE
19Comment me dites-vous cela, vu qu'il n'est en cette ville que pour un temps, et qu'il est de Metz en Lorraine, où se tient encore pour ce jourd'hui son père ?

RESTITUE.
20As-tu point encore entendu comme Philadelfe, quand il vint, apporta une lettre, par laquelle son père Bénard mandait à ma mère qu'après qu'il aurait vendu tous ses biens et mis fin à quelques procès qu'il avait , il s'en viendrait demeurer tout à fait en cette ville avec son fils ?

NOURRICE.
21Voire-mais, qui meut Bénard de quitter son pays ?

RESTITUE
22Que veux- tu que je te dis? Un homme qui est sur l’âge, qui est veuf, et qui est en continuelles guerres, fait-il pas bien de se retirer en une ville qui est paisible, bonne et sure, et quitter son pays, auquel il a reçu et reçoit journellement tant d'inconvénients, à cause de la guerre, par laquelle même (ainsi que m'a dit Philadelfe ) il a perdu une sienne fille, quand nos gens entrèrent dans Metz.

NOURRICE.
23Or bien laissons cela. Qui vous engardera d'épouser votre Philadelfe ?

RESTITUE.
24N'as-tu pas encore su qu'il a été si ingrat envers moi que de m'avoir laissée là, et qu'il a rangé du tout son amitié à la fille de ce Picard notre voisin ?

NOURRICE.
25Voulez -vous dire à Fleurdelys, fille du sieur FRÉMIN, lequel a quitté son pays, à cause des guerres, pour venir demeurer en cette ville ?

RESTITUE.
26Oui, te dis-je. Philadelfe aime sa fille, dont je crève de dépit. Encore s'il était seul à l'aimer, mais à ce que j’ai pu entendre, il y en a d'autres, même un jeune homme de cette ville nommé Euvertre, fils du Sire Gérard, qui l'aime aussi bien que lui, et est mieux aimé d'elle. Songe, Nourrice, le tort qu'on me fait.

NOURRICE.
27Ha c'était de ceci, dont Gillet, son vaunéant de serviteur me barbouillait, ayant bien bu, et nos noises étant apaisées, que nous avons coutumièrement ensemble. Il se plaignait à moi qu'il fallait qu'il fut toujours sur les pieds, tantôt pour aller deçà, tantôt pour aller delà, tantôt pour aller parler à un Claude, serviteur du père de Fleurdelys, duquel son maitre s'était accointé, à fin de l'aider en ses amours : lesquelles il ne me souvenait plus, si vous ne m'en eussiez ramentevue.

RESTITUE.
28Or parle maintenant. Ai-je raison de vouloir son alliance ?

NOURRICE.
29Je ne dis plus mot : toutefois vous n'avez que faire de vous tourmenter avant le temps. Je trouverai bien manière de sauver et votre honneur et votre fruit.

RESTITUE.
30Par quelle manière ?

NOURRICE.
31Dites à Dame Jacqueline, votre mère, que vous vous trouvez un peu mal disposée.

RESTITUE.
32Comme je suis de fait.

NOURRICE.
33Et que vous voudriez bien un peu prendre l'air des champs : je suis certaine que, selon sa coutume, elle vous enverra avec moi à Bellair votre métairie, qui n'est qu'à quatre lieues d'ici.

RESTITUE.
34Et bien que ferons nous là ?

NOURRICE.
35Nous trouverons mille moyens pour vous délivrer de votre enfant, sans que personne s'en puisse apercevoir, car je vous montrerai que je sais faire un tour de maîtrise.

RESTITUE.
36Votre avis me semble fort bon : allons épier le temps pour parler à ma mère.

NOURRICE.
37Ho, ho : mais n'est -ce pas ici celui dont il est question ? Il fait volontiers quelque menée : car il n'a été d'aujourd’hui en la maison.

RESTITUE.
38Laissons-le là, je te prie.

SCENE II.

PHILADELFE
39 Seul.Ha, je sais bien, Restitue, sans que plus tu me le donnes à entendre par te cacher ainsi de moi, que je te fais tort, portant amitié à autre qu'à toi : mais quoi? qui est celui qui ne connait les forces d'amour? Qui ne connait qu'il est aveugle, jeune et volage, sans loi et sans raison? C'est par lui que je n’ai non plus de repos que si j'avais le vif argent sous les pieds. Et pour cette cause, je n’ai fait que tracasser par toute la ville pour voir si je trouverais Claude, serviteur de ma cruelle maîtresse à fin qu'il me dise des nouvelles d'elle. Je suis contraint de pratiquer ce valet, pour être une bonne aide et sur moyen à mes amoureuses entreprises, lesquelles je ne puis plus différer, à cause que mon père sera ici de bref et, lui venu, toute commodité et tout moyen me sera retranché. Mais, ce qui me fait encore plus hâter, c'est que j’ai un Corrival, lequel il me faut devancer, si je puis, à ce qu'il n’ait, premier que moi, la jouissance de ma chère Fleurdelys. Mais, voyez venir à la bonne heure celui que je cherche.

SCENE III.

CLAUDE ET PHILADELFE .

CLAUDE.
40Le voici à la fin, Dieu merci.

PHILADELFE .
41Et bien, Claude, quelles nouvelles ?

CLAUDE.
42Fort bonnes. Voici le jour que vous avez le plus désiré.

PHILADELFE.
43Comment?

CLAUDE.
44J'ai tant fait que mon maître s'en ira aujourd’hui dehors, et devant qu'il soit une heure, je vous ferai entrer où sera votre bien-aimée Fleurdelys.

PHILADELFE
45. O que je suis aise !

CLAUDE.
46Maintenant avisez à votre fait.

PHILADELFE .
47J'y ai pourvu : car j’ai aposté deux miens compagnons qui me doivent aider en ceci : et de ce pas je m'en vais me tenir prêt à la rue pour entrer aussi tôt que vous aurez ouvert la porte. Mais, comment me pourras tu avertir quand ton maître sera parti ?

CLAUDE.
48Je vous ferai signe par la porte de derrière, que je laisserai tout exprès déverrouillée.

PHILADELFE .
49Quel signe me feras tu ?

CLAUDE.
50J'aurai une torche en main, et en ferai trois tours : cela vous signifiera le temps qu'il faudra entrer.

PHILADELFE.
51Mais n'y a-t-il personne en votre maison qui me puisse détourber?

CLAUDE.
52Ne vous souciez point de cela, il n'y a seulement qu'Alison, cette vieille chambrière, dont je trouverai bien moyen de m'en défaire.

PHILADELFE.
53C'est assez. Je m'en irai, cependant, d'ici à la rue, ou mes compagnons me viendront trouver. Au reste, Claude, tu sais bien les dons et présents que je t'ai promis, encore qu'il me soit impossible de te récompenser du moindre plaisir que tu me fais.

CLAUDE.
54Je vous prie, ne me parlez plus de cela. Le seul don, que je vous demande en cette affaire-ci, c'est que vous la teniez secrète et que vous fassiez de sorte qu'on ne se doute en rien de moi, qu'il semble qu'en ce cas je ne sois ni consentant, ni prêtant aide : mêmement quand vous entrerez dans la salle où la fille sera, Dieu sait comme je ferai de l'ébahi, de l'étonné, et de l'ignorant.

PHILADELFE .
55Je t'ai déjà dit que je tiendrai tout secret.

CLAUDE.
56Si vous fissiez autrement, je parierais ma perte, et serais ruiné : d'autant que mon maître ne va coup à la ville qu'il ne nous recommande la fille mille fois.

PHILADELFE .
57N'as tu rien fait entendre à Fleurdelys de ma part ?

CLAUDE.
58Nenni certes, Philadelfe : car je sais bien que, si je lui voulais parler de votre amitié, ce serait abus, elle ne s'y arrêterait jamais.

PHILADELFE .
59C'est un merveilleux cas. Suis-je si contrefait, et de si mauvaise grâce, qu'elle ne me puisse aimer? Suis-je si contraire, et dissemblable à elle, et à ses complexions, que nous ne puissions ci après vivre ensemble en amitié ?

CLAUDE.
60Je ne sais quel dissemblable : si ce n'était que je vous ai ouï dire que vous n'aviez point de sœur, je croirais qu'elle vous fut de quelque chose, tant elle vous ressemble. Mais ne me voulez-vous autre chose ?

PHILADELFE .
61Non : mais as -tu point vu mon valet que j'avais envoyé, il y a trois heures, pour te chercher ?

CLAUDE.
62Je ne l'ai point vu.

PHILADELFE.
63Il se sera amusé quelque part à ivrogner.

SCENE IIII.

GILLET, valet de Philadelfe ; PHILADELFE.

GILLET.
64Vraiment je serai bien un grand sot, pendant que mon maître démène une vie amoureuse, si de ma part je ne me jetais aussi sur l'amour : non point de la sorte qu'il fait, car il est de ces amoureux transis, qui ne s'amusent qu'à une, et sont deux ou trois ans à lanterner, sans qu'à la fin ils viennent au point. Aujourd'hui qu'il m'a envoyé chercher Claude, je me suis à bon escient ébaudi sur l'amour.

PHILADELFE .
65 Ho voici mon homme. Je me veux un peu retirer pour voir sa façon de faire.

GILLET.
66Car quand j’ai vu que de prime face je n’ai point rencontré mon homme, je me suis embarqué très bien en cette prochaine hostellerie.

PHILADELFE .
67 Voici mon compte. Par Dieu je t'en punirai bien.

GILLET.
68Auquel lieu, après que d'intrade j’ai bu seulement six ou sept fois, je descends en la cuisine (car je suis plus amoureux d'y être que les Salamandres dans le feu), je trouve céans la chambrière de l'Hóte, belle comme un ange.

PHILADELFE .
69 Vraiment voire : c'est une brave damoiselle.

GILLET.
70Elle m'a plu bien fort. Pour le faire court, nous accordons nos pièces ensemble : car penserait-on qu'il y eut chambrière si huppée et si farouche qui m'osât contredire, à moi dis-je, qui suis, je ne dirai point?

PHILADELFE .
71 O le beau personnage que c'est !

GILLET.
72De ma nature, je ne me veux point vouer à une seule sainte, et quand je trouve des chausses de même mon pourpoint, je les prends. Aussi la bonne souris at-elle pas plus d'un trou à se retirer ? Ainsi par tous les Diables, faut-il faire, non point s'amuser, comme les amoureux de Carême, à faire l'Alchimie en amour et en tirer la quinte-essence, et qui se trouvent toujours après avoir bien fantastiqué, les mains pleines de vent.

PHILADELFE .
73 Tu parles proprement, ainsi qu'il appartient à un tel homme que tu es.

GILLET.
74 Hà voici mon maître. Je changerai propos, sans faire semblant de l'avoir vu.

PHILADELFE .
75Et viença, pendard, d'où viens tu ?

GILLET.
76D'où vous m'aviez envoyé, Monsieur.

PHILADELFE .
77As-tu trouvé Claude ?

GILLET.
78Oui.

PHILADELFE .
79Tu as menti, méchant, il m'a dit une fois qu'il ne t'avait point vu. Ce galant-ci ne bouge des Tavernes, assure-toi qu'aujourd’hui je te... Mais il faut bien devant faire autre chose. Il m’a fait oublier ce que je lui voulais dire. J'ai tant d'affaires, que je ne sais auxquels attendre. Hà, voirement, va-t'en chez Camille et François, leur dire ainsi que le jour et l'heure est venue que je leur avais dite l'autre jour : partant qu'ils s'en viennent pour l'affaire qu'ils savent en la rue prochaine du logis de Frémin, avec tout l'équipage qu'il faut. Cours vite, es-tu revenu ? Que grognes-tu entre tes dents, maraud que tu es ? Ne bouge. Je serais encore plus bête de bailler quelque message à cet ivrogne-ci. Il vaut mieux que j'y voie moi même. Seulement viens me trouver tantôt en la rue, après que tu auras fait quelque provision d'armes pour toi, à fin qu'en cette affaire-ci, tu me serves d'un o en chiffre.

GILLET.
80Trop bien cela. Monsieur, laissez m'en faire. Corbieu, il n'y a homme plus vaillant que moi. Croyez d'un cas que je ne demeurerai pas des derniers : j'entends à fuir, si la bataille me baste mal.


ACTE DEUXIEME

SCENE PREMIERE.

EUVERTRE, Un jeune homme ; FELIPPES, son serviteur.

EUVERTRE.
81Faut-il que les biens aient tant de puissance sur les hommes? Faut-il qu'une vertu, qu'une grande beauté, et qu'une noblesse soient prisées si peu si elles ne sont accompagnées de richesses ? Faut-il que les pierres précieuses, les diamants, les rubis, et les émeraudes, à qui je compare les bonnes parties de Fleurdelys, soient déprisées pour n'être enchâssées dans l'or? Ne vaudrait-il pas mieux avoir une femme qui eut affaire de biens, que des biens qui aient affaire d'une femme?

FELIPPES.
82Et bien, Euvertre, que me vouliez-vous ?

EUVERTRE.
83Ha, te voici tout à point, je t'avois envoyé quérir.

FELIPPES.
84Mais, de quoi est-ce que vous vous plaigniez à part vous ?

EUVERTRE.
85C’était de l'avarice de mon père.

FELIPPES.
86Qu'est-ce qu'il vous a fait ?

EUVERTRE.
87Je te le dirai : et par même moyen tu entendras en quoi c'est que je te veux employer.

FELIPPES.
88Ne faites que dire.

EUVERTRE.
89En premier lieu, tu dois savoir que j’aime une fille jeune d'un quinze ans, honnête, de bonne grâce, et belle en perfection; et si tous les jours elle dénient plus belle et fraiche, comme la rose, qui à l'heure à l'heure sort du bouton, et croit quant et quant le soleil. Elle s'appelle Fleurdelys, fille d'un Picard qui est venu nouvellement demeurer en cette ville, nommé le sieur FRÉMIN. Ne la connais-tu pas bien?

FELIPPES.
90Pourquoi non! Elle est aimée, à telles enseignes, d'un Philadelfe voisin de ce Picard.

EUVERTRE.
91Tu dis vrai.

FELIPPES.
92Et bien qu'est-il de faire en ceci ? Voulez-vous que nous lui rompions la tête?

EUVERTRE.
93Attends que je t'aie dit tout mon affaire. Depuis le temps que j’ai mis mon cœur en cette fille (il y a environ deux mois) j’ai tâché par tous moyens d'en jouir : et même il n'a pas été jusques là que je ne l'ai fait demander en mariage : mais mon père (qui est avare et chiche, comme tu sais) à cause qu'il voyait le père de Fleurdelys un peu souffreteux, comme celui qui a dépendu beaucoup de son bien à hanter les guerres, me contredit aigrement, et me tança fort et ferme, disant que j'étais trop jeune, et que ce n'était pas encore à moi à parler de mariage : voilà pourquoi je me plaignais à cette heure à part moi : mais somme toute, j’ai délibéré (puis que mon père n'y veut point autrement entendre) d'avoir la fille, par le moyen plus expédient pour moi.

FELIPPES.
94Venez au point.

EUVERTRE.
95Tu dois entendre que Frémin, père de la fille, a dedans sa maison une chambrière assez âgée.

FELIPPES.
96N'est-ce pas Alison ?

EUVERTRE.
97Oui.

FELIPPES.
98Oh, la bonne dame que c'est! Passez, passez outre.

EUVERTRE.
99Je me suis si bien accointé d'elle par présents, prières, et courtoisies, qu'elle a fait quelque message pour moi à ma Fleurdelys, et m'a mis quelque peu en sa grâce, et en son amitié. Or, il n'y a que huit jours qu'elle me dit pour toute résolution qu'elle me ferait bien entrer où serait la fille, quand son maître FRÉMIN irait dehors et qu'étant entré, je fisse ce qu'il serait en moi. Partant, j’ai délibéré de l’enlever par force, s' elle ne veut consentir à mon vouloir.

FELIPPES.
100Mais aussi Euvertre.

EUVERTRE.
101Quel mais aussi ? Ha, ne me contredis point : cela est déjà en moi arrêté.

FELIPPES.
102Deà faites en comme vous l'entendrez. Et bien que voulez-vous faire de moi ?

EUVERTRE.
103Cette chambrière Alison m'a ce matin averti par mon laquais, qu'elle avait quelque chose à me dire. Je me doute que c'est possible son maître qui s'en va dehors. Je voudrais que ce fut aujourd’hui, tandis que mon père est allé aux champs. Voilà la cause pourquoi je t'ai fait venir ici, près du logis à ce FRÉMIN, à fin de te prier que tu m'aides à enlever cette fille, s'il en est besoin.

FELIPPES.
104Voire mais, pourrions-nous bien faire cela nous deux ?

EUVERTRE.
105Calixte mon compagnon me doit aider : et partant il nous faut retirer en sa maison prochaine de celle à FRÉMIN, à fin de nous tenir prêts, quand Alison ouvrira le huis. Il doit aussi faire provision d'armes pour nous trois.

FELIPPES.
106Si je puis, je ne vous faudrai point au besoin, puis qu'ainsi est. Mais pourrons-nous faire cela surement ? N'y aura-t-il personne pour nous empêcher?

EUVERTRE.
107Qui diable nous empêcherait ? Il est bien vrai que j’ai ce gentil Philadelfe pour corrival : mais que nous saurait-il faire, ne sachant rien de notre complot?

FELIPPES.
108Je reniebieu, quand nous le rencontrerions, il n'est pas homme pour nous : et si vous assure qu'il ne sera non plus à votre Fleurdelys que s'il était son frère.

EUVERTRE.
109Mais voici Alison qui sort de sa maison. Retire-toi chez Calixte, et m'attends là : elle me veut dire possible cela dont je me doute.

FELIPPES.
110Je me veux aujourd’hui donner du bon temps, tandis que ce vieux rêveur de mon maître s'en est allé pourmener hors la ville. Il ne gagnera point tant en un mois que nous en dépendrons en une heure.

SCÈNE II

Alison, chambrière ; Euvertre.

ALISON.
111MAIS que tous les Diantres me doit-il aujourd’hui advenir, que j’ai songé cette nuit le plus terrible songe du monde? Je ne songe jamais telles folies qu'il ne m'advienne quelque cas de nouveau, ou quelque triboule-ménage. Si est-ce que j’ai ouï dire autrefois qu'on fait mal de mettre foi à telles choses.

EUVERTRE.
112Que fais-tu, Alison, que tu t'arraisonnes ainsi à part toi ? Quand aurons-nous la Quasimodo ? Parles-tu de la vie des Saints, ou des plaies de S. François ?

ALISON.
113Hà, Euvertre, j'étais sortie pour vous trouver, selon que je vous avais mandé ce matin.

EUVERTRE.
114Et bien, que me veux-tu dire ?

ALISON.
115Mon maître s'en va tout à cette heure à la ville.

EUVERTRE.
116O que tu me fais aise! Et bien comment me feras-tu entrer où sera ma Fleurdelys ?

ALISON.
117J'ouvrirai notre porte de derrière, devant laquelle je vous ferai signe, c'est à savoir de ma quenouille trois tours, à fin que par cela vous connaissiez quand il sera temps d'entrer par cette même porte.

EUVERTRE.
118Il suffit, je me tiendrai prêt en la maison d'un mien compagnon votre voisin. Mais je crains qu'il n'y ait quelqu'un chez vous qui puisse détourner mon entreprise. Il me semble qu'il y a un serviteur en votre maison qu'on nomme Claude, je serais bien content de ne l'y voir point.

ALISON.
119Ne vous chaille : je m'en dépêtrerai bien. Faudra-t-il pas qu'il allât quérir son maître ?

EUVERTRE.
120Alison, si tu fais cela pour moi, je sais bien où est le plus beau demi-ceint du monde, et la plus belle paire de patenôtres que tu vois de ta vie : je te les donnerai, outre beaucoup d'autres présents que je pourrai faire.

ALISON.
121Ho, pour cela non force : mais vous redirai-je que vous teniez ceci secret, à fin que FRÉMIN ne se doute point de moi ?

EUVERTRE.
122Baste, je te l'ai tant de fois juré : mais vu ce que tu me promets, il faut diligenter mes apprêts, car je n’ai que cHómer.

ALISON.
123Allez, aussi bien voici déjà FRÉMIN qui sort du logis pour s'en aller.

SCÈNE III.

FRÉMIN, Picard ; ALISON.

FRÉMIN.
124Alison, tandis que je m'en vais à la ville prends bien garde sur Fleurdelys, entends-tu ? et ne bouge de la maison. Quand tout est dit, si l'affaire ne me pressait j'eusse été content de ne bouger : car le cœur me dit je ne sais quoi de mauvais. Quoi que ce soit, ne la laisse point sortir hors du logis.

ALISON.
125Ma foi, seigneur FRÉMIN, si vous m'eussiez cru, il y a longtemps que vous ne fussiez plus en la crainte et peine où vous êtes touchant votre fille, vous l'eussiez mariée très bien en un bon lieu que je vous avais dit. Vous en avez fait à votre tête : or bien, soit. Mais à qui la pensez-vous marier ? à un prince, volontiers.

FRÉMIN.
126Penses-tu que si j'eusse trouvé quelque parti raisonnable pour elle, que j'eusse tant délayé? Tu sais bien comme j'en suis sollicité tous les jours, et même d'un Euvertre, fils de Gérard Gontier, riche citoyen, mais son père ne s'y est pas bonnement accordé.

ALISON.
127Vous en ferez à votre plaisir : si est-ce qu'en bonne foi il me semble que vous la faites trop jeuner.

FRÉMIN.
128Il t'est avis que toutes femmes te ressemblent. Tu m'entends bien.

ALISON.
129Mais au rebours, il vous est avis que tout le monde est aussi froid comme vous.

FRÉMIN.
130Il est bien vrai que je ne m'y échauffe pas tant que tu voudrais bien.

ALISON.
131Mais, mon dommage, qui presque n'en pouvez plus. Et si vous en faites encore quelques-uns des vôtres, c'est si peu souvent que cela ne se doit mettre en ligne de compte.

FRÉMIN.
132Or bien laissons cela : si on me demande tu diras que je suis allé parler au capitaine Chandiou, et que je ne tarderai guère.


ACTE TROISIEME

SCÈNE PREMIÈRE

JAQUELINE, vieille dame ; la NOURRICE.

JAQUELINE.
133METTEZ peine de vous réjouir, Restitue : je veux ce que vous voulez, si vous tenez chaudement dessus votre lit.

NOURRICE.
134Hé ma foi, vous faites très bien, dame Jacqueline, de lui accorder qu'elle s'en vienne avec moi prendre un peu l'air aux champs. Aussi bien elle se trouve toute mal.

JAQUELINE.
135Je ne refuse point qu'elle ni aille, et moi-même je lui eusse tint compagnie, n'eut été que j'attends tous les jours le père de Philadelfe . Mais, il me fâche que je ne sais à la vérité ce qu'elle a ainsi à se plaindre.

NOURRICE.
136Que voudriez-vous qu'elle eut la pauvre fille ? Ne pensez-vous point qu'être toujours à une ville à n'avoir aucun plaisir, d'être toujours dans une chambre enfermée, ou dans une église à prier Dieu, cela ne soit assez suffisant pour la rendre mal disposée?

JAQUELINE.
137Dieu me la veuille garder : je serais bien marrie qu'elle eut mal, la pauvre fille, car outre que je n’ai qu'elle d'enfant, je te puis bien dire, en son absence, que c'est la plus honnête fille du monde : elle n'est point mondaine, elle ne fait point parler d'elle comme un tas d'autres : elle ne hante point avec les jeunes hommes, comme je sais qu'on dit de nos voisines : elle est toujours en prière et en oraison : elle vit proprement en sainte.

NOURRICE.
138O comme vous en dites bien la vérité ! Elle est pleine d'un bon fruit : ceux que la hantent en savent bien que dire.

JAQUELINE.
139Mais voici le médecin que j'avais mandé à ce qu'il vint voir sa maladie avant qu'elle s'en allât aux champs, car on n'y recouvre pas des médecins aisément.

NOURRICE.
140Le diable y ait part : je gage que le cas va mal pour moi.

SCÈNE II.

LE MÉDECIN ET LES SUSDITES.

LE MÉDECIN.
141SELON les signes que m'a dit le garçon, ce doit être ici quelque part son logis. Mais serait-ce point bien là la dame que je cherche.

JAQUELINE.
142Oui, Monsieur, c'est elle.

LE MÉDECIN.
143Je suis venu, à votre mandement, savoir ce que vous vouliez de moi.

JAQUELINE.
144C'est pour voir ma fille qui se porte mal : et pour ce que je la veux envoyer aux champs, j'eusse bien voulu que devant vous m'eussiez dit à la vérité que c'est qu'elle a, à fin qu'elle se gouverne selon ce que vous lui aurez ordonné pour sa santé.

NOURRICE.
145Plût or à Dieu que celui-ci devint tantôt aveugle, ou celle-ci sourde.

LE MÉDECIN.
146De quoi se plaint-elle ?

JAQUELINE.
147Rien d'autre chose, sinon qu'elle a perdu l'appétit, et lui prend parfois quelques douleurs d'estomac, quelques évanouissements et tranchées.

LE MÉDECIN.
148Ce ne sera rien, non : toutefois je ne vous en saurais rien dire à la vérité que premier je ne l'aie vue, voire son urine s'il en est question.

JAQUELINE.
149C'est bien dit : entrons dedans.

LE MÉDECIN.
150Entrons : mais le diable y ait part, j’ai oublié mes lunettes.

NOURRICE.
151Ne laissez pas d'entrer. Il n'en faut jà si c'est pour voir la fille, car elle est assez grosse, et par trop voire. Hélas ! je gausse ici à part moi, et si n'en ai point d'envie. Ce beau médecin ne faudra pas de dire que la fille est grosse aussi tôt qu'il l'aura vue. Il a été mandé si soudain et si à l'improviste qu'il ne m'a été possible de l’emboucher. Encore il est nouvellement venu en ces quartiers, et ne connait point la fille, de sorte que pensant qu'elle soit mariée, il cuidera bien faire de dire la vérité. Au pis-aller, je vais voir ce qu'il fera.

SCÈNE III.

CLAUDE ET ALISON.

CLAUDE.
152Puisque je ne vois plus personne en la rue, il est temps de faire le signe que j'ai promis à Philadelfe .

ALISON.
153Puisque Claude et FRÉMIN s'en sont allés, faut que j'aille bailler l'assignation à Euvertre.

CLAUDE.
154J'ai déjà ouvert le huis de derrière par où ils doivent entrer.

ALISON.
155Je viens tout à point de trouver notre huis de derrière déverrouillé par je ne sais qui.

CLAUDE.
156Qu'est-ce que j'ois parler derrière moi? Hà, c'est Alison, cette vieille diablesse. Que le diable fasse maintenant une anatomie de sa cervelle : elle me gâtera tout.

ALISON.
157Ne vois-je pas là Claude? Ho, bon gré en ait ma vie, il me détourbera.

CLAUDE.
158Si faut-il trouver façon de m'en dépêtrer vitement. Viença, que fais-tu ici ?

ALISON.
159Toi même qu'y fais-tu ?

CLAUDE.
160Que veux-tu faire de cette quenouille ?

ALISON.
161Et toi, que veux-tu faire de cette torche ?

CLAUDE.
162C'est pour aller quérir mon maître.

ALISON.
163Que ne le vais-tu donc quérir, sans aller ainsi tournoyant à l'entour d'ici.

CLAUDE.
164Et toi même, que ne vais-tu filer avec ta quenouille chez les voisins, comme est ta coutume?

ALISON.
165Il ne me plait pas.

CLAUDE.
166O Dieu, cette femme me fera, à peine que je ne dis. Mais Alison, je ne me veux fâcher contre toi. Va t'en et fais ce que je te dis.

ALISON.
167Mais, Claude, je te dis que je n'en ferai rien.

CLAUDE.
168Tu n'en feras donc rien, ô vieille sorcière !

ALISON.
169Non, te dis-je, vilain, infâme.

CLAUDE.
170Et va va, n'as-tu pas été autrefois pour tout potage une bonne, tu m'entends bien ?

ALISON.
171Dis, dis hardiment. Tu en as menti, méchant, je ne suis point telle. Par la merci Dieu, je te ferai dédire cette parole.

CLAUDE.
172Mot, n'en parlons plus. Ce ne m'est honneur de débattre avec toi. Alison, je te prie, va t'en, et me laisse là.

ALISON.
173Va t'en toi-même.

CLAUDE.
174Si tu me fais une fois lâcher le manche de cette torche...

ALISON.
175Par la merci Dieu si tu approches, je te baillerai si vert dronos de cette quenouille.

CLAUDE.
176Par la mort, si tu me fâches, je te romprai cette folle et lourde leste ; mais je suis encore plus fol de m'arrêter à elle. Que diable m'en soucie-je ? Dois-je différer pour elle ce que j’ai entrepris ?

ALISON.
177Il s'en va donc : que fut-il pendu par le col ! Il n'est pas qu'il ne veuille faire quelque diablerie, puis qu'il avait si grande envie de me chasser. Tant y a qu'il faut que l'attende qu'il se soit un peu plus éloigné devant que je fasse ce que j’ai promis.

SCENE IIII.

LA NOURRICE, ALISON.

NOURRICE.
178Je voudrais que ce beau médecin et tous les médecins du monde fussent au diable. Que maudite en soit la race ! N'avais-je pas bien dit qu'il ne faillirait point de dire à la mère que sa fille était grosse? J'avais beau lui faire signe de l'œil, des doigts, et du pied, marchant sur le sien. Vraiment notre complot d'aller aux champs est bien rompu à cette heure.

ALISON.
179Je veux savoir de quoi se plaint cette-ci. Hó, mon Dieu, mon Dieu, quel bruit ois-je en notre logis ? Il me semble que j’ois entrer des gens à la foule par l'autre porte. Serait-ce point Euvertre ? Si ne lui ai-je point encore fait signe. Je vais voir quel tintamarre c'est. Hó, j’ois Fleurdelys qui crie à l'aide.

NOURRICE.
180O que volontiers je trouverais Philadelfe , pour lui dire injures, et pour lui conter le beau chef-d'œuvre qu'il a fait en notre maison! Hélas, quelle pitié c'est de voir maintenant la fille qui se débat et s'arrache les cheveux! et voir d'autre côté la mère qui pleure, qui crie, qui tempête, et avec un million d'injures presse sa fille de lui dire qui lui a fait ce déshonneur. Encore si son ami ne l'eut abandonnée ! Hà ! Restitue, Restitue, tu donnes bien exemple aux jeunes Damoiselles de ne se fier tant à ces jeunes hommes qui ont le visage si poupin et poli sus la fleur de leurs beaux ans, car tout appétit soudain se fait en eux, et soudain se meurt, ainsi que feu de paille. Ils font ni plus ni moins que le chasseur qui poursuit par grand travail sa proie et par monts, et par bois, et par vaux : l'aura il prise, il ne s'en soucie plus. Ainsi est-il de ces jeunes gens, auront-ils eu la victoire sus vous autres Dames, et obtenu ce que plus ils désiraient, ils vous laissent là, et lors vous vous plaignez d'être faites serves qui par avant étiez maîtresses. Non que je vous défende d'aimer, seulement je vous admoneste de fuir ce premier poil follet inconstant et léger , et de cueillir les fruits non trop verdelets ni trop aigres, qu'ils ne soient aussi trop meurs. Hó, Hó, d'où vient celui-ci si échauffé avec cette broche, et ce cabasset en tête ?

SCENE V.

GILLET, ET LA NOURRICE.

GILLET.
181De demeurer là vertu-bieu? et parmi des épées nues, en-han!

NOURRICE.
182Hé parmanenda c'est Gillet. Tant mieux : je saurai qu'est devenu son maître.

GILLET .
183Or y voie qui voudra : de moi, je me sauve pour y retourner autre fois. Corps-bieu, je me veux un peu épargner. Recevoir là des coups de bâton, hein ! et avec des jeunes fols amoureux frappant sans dire gare, vertubieu !

NOURRICE.
184Je ne sais s'il est encore fâché contre moi des injures que nous nous entredîmes hier au soir en la cuisine après souper, et de quoi nous primes tous deux la chèvre. Hó, Gillet, d'où viens-tu ainsi avec cette broche ?

GILLET.
185D'où je viens, vertubieu? Corbieu, je viens d'une belle entreprise. O comme j'en ai abattu, froissé, assommé, et rué par terre ! J'en ai cuidé embrocher un tout vif s'il ne se fut retiré.

NOURRICE.
186Mais, dis-moi à bon escient que c'est, et pourquoi tu es ainsi accoutré.

GILLET.
187Tu n'es pas secrète à demi.

NOURRICE.
188Si suis, ne te chaille de cela.

GILLET.
189Sache qu'on a fait à mon maître Philadelfe.

NOURRICE.
190Où est-il ton maître? Que fut-il au diable, ou bien qu'il se fut rompu et le col et les jambes quand premièrement il mit le pied en notre maison, tant il y a fait un bel esclandre!

GILLET.
191Comment ? Qui a-t-il ? Quoi ? Qu'est-ce ?

NOURRICE.
192Je te le dirai une autre fois : acheve seulement, à fin que je sache où il est.

GILLET.
193Que veux-tu que je te dis tant ? On lui a fait signe, nous sommes entrez à la foule, il a pris la fille par dessous les bras, elle s'est écriée, une vieille survenue je ne sais d'où a crié encore plus fort qu'elle, un autre jeune homme est venu au bruit de ces criardes, il nous a détournés, ils s'en sont entrebattus, et moi d'escamper.

NOURRICE.
194Je n'entends rien à ce que tu dis : mais tant y a tu t'en es enfuit vilainement, laissant (peut être) ton maître au besoin.

GILLET.
195M'amie, tu n'entends point encore que c'est que du camp. Penses-tu qu'une bonne fuite ne soit pas meilleure qu'une mauvaise attente.

NOURRICE.
196Comment ? tu tranchais naguère tant du brave.

GILLET.
197C'est folie de parler à toi, qui n'entends point comment c'est qu'on fait à la guerre.

NOURRICE.
198Hà, vraiment, tu es un beau marmouset.

GILLET.
199Marmouset ! Corps bieu, je te fourrerai cette broche au travers du corps : ne fais que dire : mais ma foi, la chair ne vaut pas l'embrocher. Où sont, où sont ores les paillards qui ont assailli mon maître ? Que ne les tiens-je ores ici ? Corps bieu je les... Hó, Dieu ! n'en est-ce pas ici un qui vient? Me voilà mort. Il me cherche. Où m'enfuirai-je ? Je te prie. Thomasse, revanche moi.

NOURRICE.
200Comment ? tu étais tantôt si hardi !

SCENE VI.

FELIPPES, GILLET, et la NOURRICE.

FELIPPES.
201ME voilà échappé, Dieu merci, de la main de ces méchants sergents du guet : et puis vous tenez là sans fuir, pour voir s'ils ne vous mèneront pas bien et gentiment en prison.

GILLET.
202Hó, c'est mon compagnon FELIPPES, le serviteur de Gérard. Je ne me soucie guère que je ne face bien paix avec lui.

FELIPPES.
203Te voici donc, Gillet, et viença, beau sire, n'est-ce pas toi qui viens de porter les armes contre Euvertre mon jeune maître ! je ne sais qui me tient que je ne te...

NOURRICE.
204Hé, pardonnez lui, aussi bien a-t-il été des premiers à s'enfuir.

GILLET.
205Je ne me suis point enfui, non : je me suis sauvé seulement: je ne t'ose dire, Felippot, que tu en aies fait ainsi.

FELIPPES.
206Va, touche là, tu es bon compagnon.

GILLET.
207Et bien qu'est-il de nos maîtres ? Qu'est-il devenu de leurs différents et de leur mêlée ?

FELIPPES.
208Les voilà tous deux qu'on mène en prison et Claude serviteur de Frémin, que bon gré en ait ma vie.

NOURRICE.
209En prison Philadelfe ? et comment cela?

FELIPPES.
210Ainsi que mon maître et moi, suivant le signe que nous avait fait la chambrière Alison, courrions à la maison de FRÉMIN pour faire lâcher prise à ton maître qui s'était déjà saisi de la fille Fleurdelys, et qu'iceux contestaient fermement ensemble, en faisant un merveilleux bruit avec leurs épées nues, les gens de la rue ont commencé bien fort à se scandaliser, et, nous blâmant de quoi nous voulions forcer publiquement une fille, se sont pris à jeter des pierres et du feu. À ce bruit, Filandre, le maître du guet de cette ville, est je ne sais comment survenu avec ses sergents, et mettant la main sur eux trois, les a menés ou en prison, ou en son logis, je ne sais lequel. Les autres qui accompagnaient Euvertre et ton maître s'en sont enfuis qui deçà qui delà.

NOURRICE.
211Au moins il n'y a personne de blessé.

FELIPPES.
212Non, Dieu merci.

GILLET.
213Je ne m'en soucie donc plus. Sur ma foi suis d'avis de prendre le moins que nous pourrons les matières à cœur : car Nostradamus dit qu'il n'y a rien plus contraire pour ceux qui veulent vivre à leur aise. Que nos maîtres qui ont fait la faute, en portent la folle enchère s'ils veulent.

NOURRICE.
214Aussi feront-ils, je t'en assure, s'ils sont en tel lieu.

GILLET.
215Or qu'ils s'appointent là s'ils le trouvent bon ; et qu'ils s'entre-grincent les dents comme deux chiens qui rongent un os : cependant donnons-nous du bon temps.

FELIPPES.
216Par dieu tu as raison, Gillet. Je ne vis jamais homme qui entendit mieux les matières que toi.

GILLET.
217Voulons-nous donc bien faire ? Allons nous rafraichir bien et beau dans une hostellerie ici près où j'ai été ce jourd'hui : là nous ferons des Gentilhommes, aussi bien de ces maîtres ici on n'en a jamais autre chose.

FELIPPES.
218C'est bien dit : mais tu n'as point fait provision de gibier sur quoi nous puissions décharger l'arquebuse.

GILLET.
219Mon ami, il y a là dedans la plus belle garce du monde, chambrière de l’Hóte.

FELIPPES.
220Allons donc : mais hélas, nos maîtres?

GILLET.
221Quoi, nos maîtres ?

FELIPPES.
222Allons, allons, qu'on ne nous voie plus ainsi.

GILLET.
223Adieu, Nourrice.

NOURRICE.
224Allez, allez, vola de gentils serviteurs ! Mais à ce que je vois, Restitue est bien vengée de Philadelfe. O que Dame Jacqueline sera étonnée d'ouïr ceci ! O que BÉNARD de Metz son père sera bien plus étonné, mais qu'il vienne! D'autre côté que dira Gérard le père d'Euvertre ? Et FRÉMIN quand il saura qu'on aura voulu ravir sa fille ? Quant à moi je m'en vais me cacher quelque part, sans rien dire à personne de ce que j’ai ouï.

SCENE VII.

ALISON.
225NE VOUS souciez de rien, non, Fleurdelys, et ne pleurez. Tenez vous à la maison, je m'en vais où je vous ay dit. Or si je ne me venge de Claude, je veux qu'on ne parle jamais de moi, si je ne l'en paye, si je n'en fais faire à FRÉMIN telle punition que, le pendard qu'il est. Hó, Hó, il saura à tout le moins si je suis telle qu'il pense. Je ferai que tout le fait retombera sur ses épaules, puis qu'aussi bien il est en prison comme les autres. Mais il me semble que FRÉMIN disait qu'il s'en allait chez le capitaine Chandiou. Il me le faut aller trouver là.


ACTE QUATRIEME

SCENE PREMIÈRE.

GILLET
226 Tout seul.MAIS ne voici pas un grand malheur ; nos beuvettes ont été interrompues en l'hostellerie par la soudaine arrivée du sire BÉNARD, père de mon maître : j’ai pensé en me dérobant d'en venir ici avertir dame Jacqueline : mais comment le pourrai-je dire aussi à mon maître ? O Fortune, que tes faits sont merveilleux, qui as choisi ce jour malencontreux pour faire venir celui-ci de Metz, pais si lointain, à fin que pour sa bienvenue, on lui dit de si plaisantes nouvelles de son fils et qu'il vienne empêcher notre collation, qui est pis que tout. Mais le voici déjà avec son serviteur, il y aura bien tantôt à crier : mais de quoi me souciais-je ? à eux le débat. Cependant je m'en retourne trouver mon compagnon que j’ai laissé au dit lieu, laissant passer les plus chargés.

SCENE II

BÉNARD, vieillard, FELIX, son valet.

BÉNARD.
227TE disais que nous ne trouverions jamais le chemin, tant cette ville est grande, et les rues fâcheuses à tenir. Que t'en semble, Felix ? N'es-tu point bien las ? Comment Diable ne serais-je las, après avoir tant tracassé parmi cette ville, et après avoir eu tant de maux à venir de votre pais de Lorraine jusqu’ici ? Encore si nous nous fussions rafraîchis en l'hostellerie où nous sommes descendus : mais je n’ai jamais eu le loisir de me ruer tant soit peu en cuisine, tant vous aviez de hâte de venir voir votre fils.

BÉNARD.
228Pour certain, il me tarde beaucoup que je ne le vois. Je crains qu'il ne soit tombé en quelque inconvénient, ou qu'il ne soit amaigri depuis que je ne l'a vu. Mais dis- moi, ne suis- je pas bien heureux de m'être venu habituer en une si bonne ville que cette-ci, et d'avoir quitté notre misérable pays, sujet à tant de guerres ?

FELIX.
229J'ai grand ‘peur que nous n’ayons laissé un purgatoire, pour venir en un enfer.

BÉNARD.
230Vis- tu jamais ville, où les gens fussent plus courtois et mieux appris ?

FELIX.
231Au diable l'un qui nous ait présenté à boire.

BÉNARD.
232Tu ne réponds à propos. Je te dis que c'est ici la plus belle ville du monde, où il y aient les plus belles rues, les plus belles maisons, les plus belles Eglises, les plus belles Religions, et les plus beaux Palais.

FELIX.
233Or vous estimerez ce qu'il vous plaira, mais je ne trouve rien plus beau en cette ville, que ces rôtisseries si bien arrangées, dont les bonnes odeurs me sont venues en passant.

BÉNARD.
234Tu ne parles que de ce qui t'est propre, bête que tu es.

FELIX.
235Et quoi, ne savez- vous pas bien?

BÉNARD.
236Tais- toi : sachons qui est cette-ci qui sort.

SCENE III.

DAME JAQUELINE, BÉNARD, FELIX.

JAQUELINE.
237Ha vrai dieu, que ma fille m'a bien trompée!

BÉNARD.
238Je crois que c'est ici le logis où se tient mon fils.

JAQUELINE.
239Où trouverai-je, moi malheureuse, où trouverai-je ce méchant paillard, qui a déshonoré ma fille ? A qui en veut cette-ci tant échauffée?

JAQUELINE.
240Par la merci dieu , je lui arracherais les yeux avec les ongles, et le déchirerais en pièces, si je le tenais.

BÉNARD.
241Il me semble connaitre cette-ci.

FELIX.
242Mon maître, disais-je pas bien que nous étions en enfer ! Voilà Proserpine qui en sort.

JAQUELINE.
243O que son père n'est -il maintenant en cette ville ! comme je parlerais bien à lui de m'avoir envoyé un tel galant !

BÉNARD.
244Ce m'ait-dieux, c'est Dame Jacqueline à qui j’ai envoyé mon fils, ou mes yeux me trompent. Je veux parier à elle. Dieu vous gard', Dame Jacqueline, vous soyez la bien trouvée. Comment vous portez vous ? Que fait mon fils Philadelfe ? Ne me connaissez-vous plus? Je suis...

JAQUELINE.
245Hé, Dieu vous gard', Seigneur BÉNARD. Hó, vous voici donc tout à point : je ne demandais pas mieux pour vous dire à tout le moins injure. Or à la mal'heure donc soyez vous venu, beau sire, qui m'avez envoyé un si méchant fils, que la malemort vous puisse casser les os, et les jambes à tous deux !

FELIX.
246Quelle salutation !

BÉNARD.
247Tais-toi, je crains que cette femme ici ne soit devenue hors du sens depuis que je ne l'ai vue.

JAQUELINE.
248Je voudrais que votre fils se fut rompu le col, quand premier il mit le pied céans.

BÉNARD.
249Mais que vous a-t-il fait, mon fils?

JAQUELINE.
250Qu'il m'a fait, merci Dieu ! Je voudrais qu'il fut au gibet, et vous aussi qui me l'avez envoyé.

FELIX.
251Dame, je vous prie, ne parlons point de noises : nous n'avons point soupé, je ne sais pas comme vous l'entendez : parlons d'entrer en votre logis, je vous supplie, car nous sommes bien las et altérés.

BÉNARD.
252Te veux- tu taire, bête?

JAQUELINE.
253Mais venez ça, méchant et affronteur, m'avez-vous envoyé votre fils pour me ruiner ? je ne sais qui me tient que présentement je ne vous... méchant trompeur que vous êtes.

FELIX.
254Quelle courtoisie parisienne ! A ce que je vois, nous sommes taillés de ne souper point. Mon maître, disiez -vous pas que les gens de cette ville étaient si courtois?

BÉNARD.
255Sus, retire-toi d'ici, pendard, puisque tu ne te veux pas taire.

FELIX.
256J'aime donc mieux m'en aller repaître quelque part.

BÉNARD.
257Va-t'en au grand Diable.

FELIX.
258Mais plutôt je m'en irai au petit Diable de cette ville reprendre l'usure du temps que j’ai perdu à ne boire point. Or débattez tous deux tout votre saoul.

BÉNARD.
259Mais venez ça, Dame Jacqueline, qui vous meut de me dire injures, à cause de mon fils ? De quoi vous plaignez vous de lui ? Puis-je mais de quelque chose? Telles injures sont mal- séantes en une telle personne que vous, et plus encore en mon endroit.

JAQUELINE.
260Encore aurai-je tort de me plaindre, infâme.

BÉNARD.
261Que ne me dites-vous donc que c'est ?

JAQUELINE.
262C'est que votre fils a déshonoré ma maison pour le bon traitement que je lui ai fait.

BÉNARD.
263Comment cela ?

JAQUELINE.
264Il a violé ma fille, puis qu'il faut que je le dis.

BÉNARD.
265Violé ! Est-il possible ! ce n'est qu'un jeune garçon que lui !

JAQUELINE.
266Quel jeune garçon ? Jeune garçon qui a fait à ma fille un autre garçon, désolée que le suis.

BÉNARD.
267Las ! faut-il maintenant que le père reçoive reproche pour son fils ? Moi qui tout joyeux m'en venais user le reste de mes jours en cette ville, qui pensais trouver ici la paix avec mon fils et cette femme, j'y trouve, hélas ! une plus forte guerre que je n'avais au lieu dont je suis venu.

JAQUELINE.
268C'est, c'est plutôt à moi à me plaindre qu'à vous. Qui trouverai-je désormais, qui voudra de ma fille pour femme ? Elle n'osera plus hausser le front devant ses autres compagnes : elle ne s'osera plus trouver aux bonnes compagnies, ni aux assemblées publiques. Pensez que déjà tout son cas se sait par toute la ville. On en fera des comptes et chansons parmi les carrefours. On ne tiendra plus d'autres propos chez les accouchées, que d'elle et de moi. Nous serons montrées au doit d'un chacun.

BÉNARD.
269Mais où est-il ce méchant garçon ? Que je le voie, que je parle à lui, et qu'à tout le moins je décharge en partie mon cœur sur lui.

JAQUELINE.
270Il n'a été tout aujourd’hui en notre maison.

BÉNARD.
271Où le chercherai-je donc ? Las, j’ai plus de besoin de repos que de travail. Ceux-ci que je vois ne me le pourront-ils point bien enseigner ?

JAQUELINE.
272Peut-être que si. Voici un mien voisin qui le connait bien.

SCENE IIII.

FRÉMIN, ALISON, JAQUELINE, BÉNARD.

FRÉMIN.
273Mais aussi sais-tu bien que Fleurdelys n'est de rien coupable en cette affaire-ci ? ni toi mêmement ?

ALISON.
274Ne vous ai-je tant de fois dit que ce méchant Claude est cause de tout, et que ça a été lui qui les a fait entrer avec armes dans la maison ?

FRÉMIN.
275Si ne puis-je ôter de ma fantaisie qu'en ce cas tu n’aies tint le sac. Et ça été bien ma faute de te l'avoir baillée en garde.

ALISON.
276Mais plutôt de ce que vous avez tant mis à la marier : je me doutais toujours bien qu'il en adviendrait autant.

FRÉMIN.
277Jan, je t'assure qu'elle sera mariée au premier qui m'en parlera : je voudrais seulement avoir trouvé ses parents.

JAQUELINE.
278Seigneur Frémin, ne nous sauriez-vous dire ou est Philadelfe, ce jeune homme qui se tient en ma maison?

FRÉMIN.
279Alison, celui-là n'est-il pas l'un de ces deux jeunes hommes que tu dis avoir été menés en prison ?

BÉNARD.
280En prison, mon fils Philadelfe !

FRÉMIN.
281Comment ! ce Philadelfe est-il votre fils ?

JAQUELINE.
282Oui.

FRÉMIN.
283Vraiment, beau Sire, vous avez un gentil fils, bien complexionné, et de bonnes mœurs ! Mieux eut valu ne l'avoir jamais engendré, vu le scandale qu'il m'a fait aujourd’hui.

BÉNARD .
284Hélas, ou suis-je arrivé ! J'entre d'un bourbier en un autre, et de fièvre en chaud-mal. Tout le monde se plaint de mon fils. Auquel entendrai-je ? Mais dites-moi, pourquoi mon fils est-il prisonnier ?

FRÉMIN.
285Mon ami, votre fils est à bon droit où je le demande, je vous en assure. De moi il me faut entrer en ma maison pour y mettre ordre et savoir de ma fille la vérité.

BÉNARD.
286Hà, misérable que je suis !

ALISON.
287Vous avez un très méchant fils. Il s'est mis en effort de ravir avec gens armés la fille de celui-ci, de laquelle il s'était amouraché, il y a bien deux mois.

BÉNARD.
288Hélas, me voilà...

JAQUELINE.
289Il ne s'est donc point contenté de l'amour déshonnête qu'il a portée à ma fille, sans faire encore l'amour à cette-ci, le méchant qu'il est!

ALISON.
290Mais ainsi qu'il entrait de force en notre maison, et qu'il avait déjà mis la main sur la fille, voici venir Philandre le maître du Guet qui l'a très bien mené en prison, avec un autre jeune homme qui avait fait même entreprise.

BÉNARD.
291Me voilà mort à ce coup.

JAQUELINE.
292Or mourez quand vous voudrez, je m'en re vais à notre maison tancer encore ma fille à bon escient, et lui conter ces nouvelles.

BÉNARD.
293Attendez encore un peu, pour vous demander.

JAQUELINE.
294Je n’ai pas loisir : demeurez ici à parler en l'air si vous voulez.

ALISON.
295Il m'en faut aussi en aller : voilà mon maître qui m'appelle.

BÉNARD.
296Hé Dieu ! Dieu de Paradis, que ferai-je? que dirai-je ? de quel côté me tournerai-je ? Tout ainsi que de toute personne je suis délaissé, au cas pareil toute consolation, tout espoir, tout confort me délaisse. Ai-je échappé tant de fortunes, tant de périls de guerres, tant de malencontres, pour me voir détruit à jamais, et mon fils devenu méchant? Qu'est-ce de la perte des biens temporels, d'une petite fille perdue à Metz par les guerres, de la mort de ses parents, et de la perte de ses amis, au prix de ceci ! O mauvais fils, bourreau de ma vie et meurtrier de ma renommée ? T'avais-je envoyé en cette ville pour y faire telles méchancetés ! Maudit soit le jour, l'heure, et le moment que je t'ai jamais mis au monde? O que ceci dut bien apprendre tous hommes maintenant à ne souhaiter point tant d'avoir enfants, et combien qu'en leur jeune âge ils donnent grande espérance d'eux, il ne faut rien aujourd'hui pour les corrompre. Ha si maintenant j'avais ici ma fille Fleurdelys que j’ai perdue, ce maudit Philadelphe se pourrait bien tenir assuré que je le renierais pour fils. Mais, puisque je n’ai plus que lui, je vois bien que je serai contraint de pourchasser sa délivrance plutôt que de le laisser en cette sorte : mais je suis si las qu'à peine puis-je avancer un pied devant l'autre. Or re voici celui que je dois courtiser, si je veux tirer ce méchant de prison.

SCENE V.

FRÉMIN et BÉNARD.

FRÉMIN.
297Tes grandes complaintes, homme de bien, tes pitoyables pleurs, et tes durs sanglots m'ont contraint de sortir ici, vu même qu'ils pourraient bien émouvoir à pitié, par manière de dire, les pierres et rochers, voire les plus revêches bêtes du monde. Je suis venu te donner secours, aide et conseil, moi qui suis homme, et par tant l'humanité n'est point hors de moi.

BÉNARD.
298Je ne sais comment je vous dois remercier d'une si aimable et honnête offre : et vue votre courtoisie, je ne puis croire que vous soyez de cette ville, où ils sont si malgracieux.

FRÉMIN.
299Aussi ne suis-je, étant né en Picardie.

BÉNARD.
300À la bonne heure. Puis donc que si libéralement vous me promettez toute douceur, je vous prie ne veuillez avoir égard au tort que vous prétendez que mon fils ait fait à vous et à l'honneur de votre fille, et que vous couliez au long de sa grande faute. Ne veuillez tourmenter ma pauvre et chétive vieillesse d'informations, de procédures, de citations, et de chicaneries. Ne me jetez point en proie à ces gourmands et gloutons d'avocats de cette ville, qui en moins de rien suceraient toute ma substance, mes os et mon avoir.

FRÉMIN.
301Vous dites vrai de cela.

BÉNARD.
302Je confesse le tort de mon fils : mais relâchez lui quelque chose de votre bon droit. Songez que c'est d'une jeunesse et d'une folle amour, et qu'il ne tienne à vous qu'il ne soit délivré. Je me soumets à toute telle satisfaction qu'il vous plaira.

FRÉMIN.
303Mon ami, je sais bien que vaut tout ce que vous avez dit, car j’ai été parmi le monde en beaucoup de lieux pour le savoir, et mêmement à Metz, d'où je sais bien que vous estes. J'entends bien que c'est d'amour et de jeunesse et, si j'étais en mon pais comme je suis en celui-ci, je me tiens tant votre ami que de ceci ni d'autre chose je ne ferais que ce qu'il vous plairait.

BÉNARD.
304Hélas, je vous en remercie. Et sans cela, je me dois tant plus condescendre à votre volonté, comme plus vous abusez, touchant le pays, la maison et le lieu d'où est cette fille Fleurdelys. Je voudrais n'ouïr jamais ce nom de Fleurdelys ; mais achevez.

FRÉMIN.
305Pourquoi cela ?

BÉNARD.
306Il rengrège mes vieilles douleurs, d'autant que j’ai perdu une mienne petite fille de ce nom et ne sais, pour le présent, s'elle est vive ou morte.

FRÉMIN.
307Voila grand cas ! où la perdîtes vous ?

BÉNARD.
308En la ville de Metz.

FRÉMIN.
309En la ville de Metz ! et quand ?

BÉNARD.
310Quand les Français entrèrent dedans la ville. Mais pourquoi vous enquêtez vous ainsi ? Cela ne fait que m'attrister d'avantage d'en parler : achevez ce que vous me vouliez dire.

FRÉMIN.
311Non, non, je suis content de savoir ceci, et pour cause ; comment la perdîtes-vous ?

BÉNARD.
312Je la laissais par mégarde dans ma maison de grand' hâte que j'avais pour échapper hors la ville, quand les Français se vinrent camper devant Toul, ville prochaine de Metz : car nous fumes quelques citoyens qui eûmes peur, ne sachant quelle issue devait advenir d'une si grande armée du Roy si près de nous : joint aussi que nous favorisions plutôt le parti de l'Empereur que du Roy, et par ainsi l’on nous pouvait estimer mauvais français. Bien est vrai que si j'eusse su la ville devoir être rendue de telle sorte, je n'en fusse ja sorti. Quand donc le Connétable de France entra avec quelques gens armés dans la ville, et à la foule, quelques-uns de sa compagnie trouvèrent ma maison. Mais que me sert de dire tout ceci ?

FRÉMIN.
313O Dieu ! pourrait-ce bien être ce dont je me suis douté du commencement ! Vous laissâtes donc votre fille seule en votre maison : et quel âge pouvait-elle avoir ?

BÉNARD.
314Cinq ans.

FRÉMIN.
315C'est justement pour venir au compte : et se nommait Fleurdelys ?

BENARD.
316Oui. Mais à quel propos tout ceci ?

FRÉMIN.
317Attendez un peu. Si vous la revoyiez d'aventure, la reconnaitriez-vous bien ?

BÉNARD.
318À grand ‘peine : toutefois s'il m'en ressouvient bien, il me semble qu'elle a un petit signe rouge sous l'oreille gauche , comme d'une petite fraise, ce qui lui est advenu à une chute. Mais mon Dieu, serait-il bien possible que vous m'en puissiez dire des nouvelles, puis que vous enquêtez si curieusement ?

FRÉMIN.
319O Dieu, me permettrais-tu bien aujourd’hui ce que j’ai tant désiré de fois, à fin que je ne sois plus en peine et en charge ! Or, entendez à cette heure ce que je voulais tantôt dire, et puis après regardez si c'est votre fille, celle dont je parlerai. Je disais donc que je me dois tant plus condescendre à ce que vous voulez, comme plus vous vous abusez touchant le pays et le père de cette fille que votre fils a voulu ravir, et qui se nomme Fleurdelys,

BÉNARD.
320Quoi ? n'est-ce pas votre fille?

FRÉMIN.
321Non, encore que la plus part des gens de cette ville ait pensé qu'elle soit mienne, mais je n'eus oncques enfants : quant à cette-ci, elle est de Metz.

BÉNARD.
322Dites-moi s'il vous plaît, comment donc est-elle tombée en vos mains ?

FRÉMIN.
323Pour vous dire la vérité, je n’ai encore su au vrai qui était son père. Or tel que vous me voyez, j’ai suivi les armes l'espace de vingt ans, et presque en la compagnie du connétable que vous venez de nommer, et étais l'un de ceux qui à la foule entrèrent avec lui dans Metz : là où (comme celui qui cherchais à loger avec beaucoup de mes compagnons) j'entrai dans une maison où il n'y avait personne hors qu'une petite fille âgée de quatre ou cinq ans, mais bien quelques meubles.

BÉNARD.
324O fortune, me donnerais-tu bien cet heur que de me rendre ma fille ?

FRÉMIN.
325Tout aussi tôt que la fille me vit, elle m'appela son père, ce qui m'outre perça si bien le cœur que je la pris et la fis porter en ma maison en Picardie, là où je l’ai faite toujours nourrir comme mienne par ma femme, dont je n’ai lignée.

BÉNARD.
326Quels habits avait-elle quand vous la prîtes ?

FRÉMIN.
327Une petite robe de taffetas changeant et une perle pendue à son oreille : souvent appelait ce nom de Laurence.

BÉNARD.
328C'était le nom de sa nourrice. Or c'est donc ma fille pour certain : je n'en veux plus douter. Je vous prie, que je la voie, vite : je ne la verrai jamais assez à temps.

FRÉMIN.
329Je ne demande autre chose, entrons dedans.

BÉNARD.
330Je verrai bien si elle ressemblera à sa feu mère.

FRÉMIN.
331Croyez, Sire, que vous la trouverez bien belle et de belle taille.


ACTE CINQUIEME

SCENE PREMIÈRE.

GÉRARD.
332 GÉRARD, père d'Euvertre.MAIS est-il bien possible que mon fils ait eu la méchanceté , la malice et la hardiesse d'entrer par force d'armes dans une maison, à fin d'outrager l'honneur de la fille de léans ! A-t-il fait telle folie et tel scandale en si peu de temps que j’ai été absent de la maison! n'a-t-il point eu de honte? n'a-t-il point craint son père ? Je suis si coléré et si fâché, que si je ne décharge bientôt mon courroux sur lui, je suis pour mourir. Plut à Dieu que je lui eusse accordé d'épouser cette fille, puis qu'il m'en rompait tant la tête, car je crois bien que le trop rigoureux refus que je lui en fis lui a fait entreprendre ceci. Voire-mais, voici celui pour qui je suis venu ici, à fin de le délivrer de la prison, où l’on m'a dit qu'il est.

SCENE II.

FRÉMIN, BÉNARD, GÉRARD.

FRÉMIN.
333BIEN qu'il me face presque mal de perdre ainsi ma fille putative que j’ai tant aimée, si suis-je bien content qu'elle ait recouvert son père. Mais, ne vous disais-je pas bien qu'elle était honnête, sage, et belle ?

BÉNARD.
334Oui vraiment, dont je serai toute ma vie tenu à vous, qui me l'avez si bien nourrie, et élevée. Mais avez-vous vu comme elle était honteuse, et ébahie quand je lui levais un peu les cheveux dessus l'oreille gauche pour voir si je la reconnaissais à ce sein rouge que je vous disais ?

GÉRARD.
335Je ne veux encore rompre leur propos.

FRÉMIN.
336Mais comme elle pleurait de grande joie quand elle vous a reconnu ? et comme naturellement elle endurait les embrassements de son père!

BÉNARD.
337Que diriez vous de mon fils, qui a été si malheureux que d'aimer sa sœur par amour déshonnête, et vouloir commettre vilénie en son endroit ?

FRÉMIN.
338Faute de connaitre ses parents : mais que diriez-vous de ce que je viens d'aviser? De le marier à cette Restitue dont vous me parliez, et donner Fleurdelys à cet Euvertre qui m'en a tant importuné.

GÉRARD.
339Nomme-t-il pas mon fils ?

FRÉMIN.
340Serait-ce pas bien fait?

BÉNARD.
341En doutez-vous ? Vous ai-je pas dit que je m'accorde à tout ce que vous me direz ?

GÉRARD.
342Dieu gard' Seigneur Frémin ! On m'a dit que mon fils...

FRÉMIN.
343Sire, voici le père d'Euvertre dont nous parlons.

GÉRARD.
344... A fait quelque esclandre devant votre maison?

FRÉMIN.
345Sire Gérard, ce n'est pas à moi qu'il se faut adresser touchant cela : c'est à celui-ci père de la fille que votre fils aime tant.

GÉRARD.
346Comment, n'êtes-vous pas donc son père ?

FRÉMIN.
347Je n'étais que son père putatif, car voici son vrai père nouvellement arrivé en cette ville. Nous vous conterons tantôt comme il l'a reconnue.

GÉRARD.
348Ho mon gentilhomme donc, je vous prie.

BÉNARD.
349Mon ami, je sais bien que vous me voulez dire et serais bien ingrat si je ne vous faisais une pareille honnêteté et courtoisie que m'a faite ce bon Seigneur ici, qui m'a courtoisement accordé semblable requête que la vôtre, pensant encore que ma fille fut la sienne.

FRÉMIN.
350Mais, ça'vous, Gérard, ce que nous disions à cette heure ?

GÉRARD.
351Quoi?

FRÉMIN.
352Vous avez fait difficulté quelquefois de marier votre fils à la nouvelle fille de celui-ci, à cause que je ne pouvais pas bailler grand argent pour le mariage : or n'en faites plus, puisque la fille a maintenant un autre père trop plus riche que moi, lui qui est des plus grands citoyens de Metz.

GÉRARD.
353Vraiment vous me grattez où il me démange, je ne demande pas mieux que cette alliance soit faite, pourvu qu'il en soit content.

BÉNARD.
354Le plus content du monde.

FRÉMIN.
355Il ne reste donc plus que d'aller apaiser Dame Jacqueline, et la faire certaine de tout notre complot, à fin qu'elle n'ait plus occasion de se mécontenter de vous.

GÉRARD.
356Hau, Seigneur Frémin, voilà Philandre le maître du guet, qui vient tant à point : je suis sur qu'entendant tout ceci, il délivrera aisément vos gents.

FRÉMIN.
357Vous savez qu'il est bien à notre commandement, pour les plaisirs que nous lui avons faits autrefois.

SCENE III.

PHILANDRE, maître du guet, et les susdits.

PHILANDRE.
358JE ne sais comment le sire Gérard, le Seigneur Frémin, et Dame Jaqueline entendent que je tienne dans mon logis de leurs gents comme en prison : je suis bien de leurs amis et leur voudrais faire plaisir avant que la chose allât plus avant.

FRÉMIN.
359Monsieur, nous vous prions....

PHILANDRE.
360Hà, voici ceux que je cherchais : et bien que voulez-vous dire de vos gents ?

FRÉMIN.
361Nous vous prions, dis-je, d'entrer s'il vous plaît avec nous dans ce logis de Dame Jaqueline pour entendre une chose bien merveilleuse : et puis après nous parlerons des prisonniers.

PHILANDRE.
362Entrons : mais vous savez ce que j’en pourrais faire par raison, car je ne les puis tenir ainsi longtemps en mon logis sans les bailler en main de justice.

BÉNARD.
363Entrons donc tous. Mais je ne sais où est allé ce pendard de mon valet.

SCENE IV.

GILLET, FELIX, FELIPPES, serviteurs.

GILLET.
364Fy de ceux qui épargnent des rentes. Mais que te semble de la garce que tu sais ?

FELIX.
365Elle me semble bonne bague, on met de pires pierres en œuvre.

GILLET.
366N'avons-nous pas fait une vie de gentilshommes ?

FELIX.
367Quant est de moi je me passerai bien de Paradis si j’avais toujours à mener une telle vie en ce monde, et remercie la fortune qui m'a fait aller (sans que j’y pensasse) en l'hostellerie où vous étiez vous deux.

GILLET.
368C'est Dieu qui t'a conduit si bien à propos, volontiers qu'il savait bien que tu demandais tels gens que nous. Nous étions bien en train quand tu es survenu, mais tu nous a remis en besogne. Tu n'en dis rien ; qu'as-tu, Felippot, que tu es ainsi mélancolique ?

FELIPPES.
369J’ay peur que ce vin que j’ai bu ne m'entre trop avant dans la tête : il commence à me gagner déjà.

GILLET.
370Mais, Félix, allons voir notre vieil maître, et lui dire qu'il est venu tout à point pour payer notre escot.

FELIPPES.
371Et moi que deviendrai-je ! Mais quand j'y pense, je voudrais bien savoir qu'est devenu mon jeune maître, et où il est maintenant. Ha, voirement il ne me souvient plus qu'il est en prison : je suis sure, ce crois-je! il est temps que je pense à lui. Mais qui sont ceux qui sortent du logis de Dame Jaqueline? Hau, j'entrevois, ce me semble, mon vieil maître. Que diable fait-il avec le maître du guet de cette ville? Me voudrait-il bien faire prendre par lui? Il vaut mieux que je m'en fuie.

SCENE V.

PHILANDRE, FRÉMIN, BÉNARD, GÉRARD, JAQUELINE.

PHILANDRE.
372Puisque Dieu par mystère, et par sa providence, a voulu permettre telle chose, il ne faut pas qu'il tienne à moi seul que tout ne vienne à bonne et joyeuse fin.

FRÉMIN.
373Monsieur, puisqu'il vous plait nous les délivrer à pur et à plein, voulons-nous bien faire, à fin d'en avoir du passetemps ?

PHILANDRE.
374Comment?

FRÉMIN.
375C'est que vous les faciez venir tous liez et garrotez sans les avertir de rien, pour leur faire au moins belle peur, et pour voir la mine et contenance qu'ils feront.

PHILANDRE.
376C'est bien dit : je les vais faire venir présentement, car ce n'est qu'ici auprès qu'ils sont.

GÉRARD.
377Allez. Vraiment nous pouvons bien dire de Philandre qu'il est seul entre les gens de justice qui soit droit et rond : la plus part des autres sont avares, et par trop amateurs de leur profit particulier, qui pour une petite apparence de droit et de raison, font à pochetées un million de petits procès, et les amoncellent.

FRÉMIN.
378Maintenant ne sommes-nous pas tous contents ?

BÉNARD.
379O que je suis aise de voir tels bons appointements !

JAQUELINE.
380De moi, je suis seulement fâchée du mauvais accueil que je vous ai fait en vous disant injures.

BÉNARD.
381Hé, Dame Jaqueline, ne pensez plus à cela, il n'y a celui ni celle qui par juste colère n'en fit bien autant.

FRÉMIN.
382Mais, savez-vous que je viens de songer, et qu'il serait bon que vous fissiez ?

BÉNARD.
383Dites, je vous prie.

FRÉMIN.
384Vous savez que cette bonne Dame est femme de bien, honnête, et riche.

BÉNARD.
385Je n'en fais doute.

FRÉMIN.
386Elle est seule, elle n'a personne qui ait regard et commandement sur elle. Elle est bonne ménagère, bien logée, bien meublée de ce qui lui faut. Elle n'a que débattre n'avec un beau-fils, ni belle-fille, ni belle-sœur, ni cousins, ni cousines, ni parents du côté de feu son mari.

BÉNARD.
387Que voulez-vous dire par cela ?

FRÉMIN.
388Que de vous deux ne fissiez qu'une bonne maison.

BÉNARD.
389Comment?

FRÉMIN.
390Puisque le fils épouse la fille, je dis que le père épouse la mère.

BÉNARD.
391Moi, que je l'épouse .

FRÉMIN.
392Oui, vous.

GÉRARD.
393C'est par mon Dieu bien avisé à Frémin.

BÉNARD.
394Mais que dites-vous ? me conseilleriez-vous bien, vous autres, moi qui viens sur les soixante ans, que j’épouse une qui n'en a guère moins ?

GÉRARD.
395Faites cela si vous m'en croyez : vous serez bien logé avec elle, aussi bien n'avez-vous point encore de maison en cette ville.

BÉNARD.
396Que vous en semble, Dame Jacqueline ?

JAQUELINE.
397Mais à vous ?

BÉNARD.
398Je m'en rapporte à votre vouloir.

JAQUELINE.
399Et moi au votre.

BÉNARD.
400J'en suis donc content de ma part.

JAQUELINE.
401Et moi aussi de la mienne.

FRÉMIN.
402Or Dieu soit loué donc de tout. Il nous faudra faire par ainsi trois noces pour deux.

GÉRARD.
403Hau, ne sont-ce pas ici nos gens qui viennent?

BÉNARD.
404Oui. Il nous faut faire bonne mine.

SCENE VI.

PHILADELPHE , EUVERTRE , CLAUDE , Serviteur , PHILANDRE, FRÉMIN, GÉRARD, BÉNARD.

PHILADELPHE.
405HELAS, nous veut-on déjà faire mourir !

EUVERTRE.
406Où nous mène-t-on maintenant? plut à Dieu jamais n'avoir été né!

CLAUDE.
407Je parierai bien maintenant ma perte à quiconque voudra, chétif et misérable que je suis !

PHILANDRE.
408Il ne faut point crier avant qu'on vous écorche : on vous apprête bien d'autres jeux, et d'autres fêtes.

PHILADELFE.
409Je voudrais être mort déjà : hé que dira mon père mais qu'il sache ceci au lieu où il est si loin maintenant !

PHILANDRE.
410Or songez à vous : voici ceux qui vous doivent juger, et donner leur dernière sentence.

EUVERTRE.
411Comment, notre procès est-il déjà fait ?

PHILANDRE.
412N'appelez point de ce qu'ils jugeront, si vous estes sages.

CLAUDE.
413J'ay la mort entre les dents.

PHILANDRE.
414Tenez, messieurs les luges, voici des prisonniers que je remets entre vos mains, pour en être fait ce que vous en ordonnerez. Sus, sus, mettez- vous à genoux, et n'abaissez point tant les yeux comme vous faites.

EUVERTRE.
415O Dieu ! est-ce là mon père que je vois ! O terre, ouvre-toi, et me cache.

CLAUDE.
416Hélas, voilà mon maître, je suis mort.

FRÉMIN.
417Que regardez-vous tant cet homme ici, Philadelfe? il semble que vous l'ayez vu autrefois.

PHILADELFE.
418Hé Dieu ? serait-ce bien là mon père, qui est venu de Metz ici ! Hà, las ! je voudrais maintenant être cent pieds sous terre.

FRÉMIN.
419Il a honte, et déplaisance de son péché, qui est un bon signe en lui.

BÉNARD.
420Je ne me saurais plus tenir, il faut que je l'embrasse. Oh, mon fils, mon ami !

FRÉMIN.
421Mais voyez l'affection paternelle !

PHILADELFE.
422Mon père, je vous prie de me pardonner la faute que j’ai commise, et ne me punir selon que j’ai offensé. J'avoue avoir grandement failli.

EUVERTRE.
423Mon père, je vous supplie me pardonner aussi.

BÉNARD.
424Voire-mais, Philadelfe, outre l'offense que vous avez faite aujourd’hui, vous ne dites pas ce que vous avez fait à la fille de Dame Jaqueline.

PHILADELFE.
425Oh, Dieu sait-on cela ? Maintenant je consens qu'on me punisse ; je ne veux plus qu'on me pardonne.

FREMIN.
426Si ne serez-vous pas punis selon que vous avez tous trois mérité : premièrement pour éclaircir le fait.

PHILANDRE.
427Voici votre sentence.

FRÉMIN.
428On vous avertit, Philadelphe, que la fille que vous avez voulu enlever par force est votre propre sœur charnelle.

PHILADELFE.
429Qui ! Fleurdelys est-elle ma sœur?

FRÉMIN.
430Oui, on vous contera tantôt comme on l'a reconnue.

GÉRARD.
431Secondement, vous Euvertre, on vous avertit que vous épouserez cette sœur que vous avez voulu ravir : par ce moyen ne soyez plus en discord, et vivez comme frères.

EUVERTRE.
432Il ne tiendra pas à moi.

BENARD.
433Tiercement, vous Philadelfe épouserez Restitue que voici, qui se porte bien à cette heure : c'est celle que vous avez tant aimée au commencement car aussi bien j’épouserai sa mère.

PHILADELFE.
434O que j'en suis aise !

PHILANDRE.
435Or voilà en quoi vous êtes condamnez. Sus donc qu’ils soient déliés.

PHILADELFE.
436Est-il bien possible, qu’il soit vrai ce qu'on nous dit et ce qu'on nous fait ? Songe- je point ?

EUVERTRE.
437Je ne puis quasi mettre foi à ce que je vois de mes propres yeux. Pourrais-je bien avoir tant de biens, de plaisirs et de contentements pour un coup ?

CLAUDE.
438Quant à moi, je ne pense pas que ce soit songe, puisque à vue d’œil et à bon escient on me délie.

GÉRARD.
439Or maintenant que je vois mon fils en liberté, me voilà le plus content et satisfait du monde.

BÉNARD.
440Et moi que pensais venir demeurer ici sans y trouver parent, ni ami : j’en ai Dieu merci, autant que si j’y fus toujours demeuré, quand je n’aurais que ceux qui sont ci-présents.

FRÉMIN.
441Et moi qui étais aussi étranger, suis-je pas bien heureux d’avoir l’amitié et le support de vous autres ?

PHILADELFE.
442Comment tout ceci est advenu ?

FRÉMIN.
443Sus, entrons au logis, nous avons bien à vous en conter.

PHILADELFE.
444Avant que d’entrer. Je vous prie mon père, de faire di bien pour l’amour de moi à Claude que voici serviteur à Frémin, car il m’a voulu faire beaucoup de plaisirs.

BÉNARD.
445Je ne l’oublierai pas, ne vous chaillez. Or seigneur Philandre, et vous tant qu’êtes ici, ne faillez d’honorer par votre présence les trois noces.

PHILANDRE.
446Aussi ferons-nous.

PHILADELFE.
447Adieu messieurs : et faites bruit des mains en signe que notre jeu vous a plu.

FIN DE LA COMÉDIE DES CORRIVAUX.