Félix Lope de Vega y Carpio, El anzuelo de Fenisa

L’ hameçon de Phénice





Texto utilizado para esta edición digital:
Vega y Carpio, Félix Lope de. L’Hameçon de Phénice. [El anzuelo de Fenisa]. Dans Théâtre de Lope de Vega, Traduit par Jean-Joseph-Stanislas-Albert Damas-Hinard. Paris: Charpentier, 1892, vol. 2, p. 1-86.
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PERSONNAGES

Camilo
Albano
Phénice
Célia, suivante de Phénice
Lucindo
Tristan, valet de Lucindo
Deux domestiques
Dinarda, dame
Bernardo
Fabio
Le Capitaine Osorio
Campuzano, ami du capitaine
Trebiño, ami du capitaine
Orozco, ami du capitaine
Don Félix
Donato, valet de don Félix
Deux militaires
Un écuyer

La scène se passe à Palerme.


ACTE PREMIER

Scène I.

La Douane de Palerme.
Entrent CAMILO et ALBANO.

CAMILO
1Eh bien! achevez-moi ce sonnet castillan que vous aviez commencé de me réciter.

ALBANO
2En voici la fin :
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Et je dis, tourmenté par mes soupçons jaloux,
En contemplant ses pieds empreints sur la poussière :
« Ô traces de ses pas, où donc me menez-vous ? »

CAMILO
3Vous aviez raison de vous faire l’application de ce sonnet, Albano, puisque vous cherchez sur le sable de la mer les empreintes qu’y a laissées le pied de votre Phénice.

ALBANO
4Grâce à elles, je la suis dans sa fuite dédaigneuse, et je me console de ses mépris en baisant la trace de ses pas. Mais, hélas ! je crains que bientôt la mer ne les efface en poussant ses eaux sur le rivage.

CAMILO
5Ce sont des lettres que votre belle vous écrit avec le pied.

ALBANO
6Oui, vraiment, et dans lesquelles je repasse l’histoire de ma jalousie et d’un malheur sans égal, car le ciel n’a pas imaginé pour les humains un châtiment qui se puisse comparer aux ennuis que j’endure.

CAMILO
7Qu’un homme qui a voué ses affections à un grand et digne objet, en devienne jaloux, cela se conçoit et s’excuse ; car celui qui aime craint, et la crainte conduit à la défiance de soi-même. Mais ce que je ne comprends pas, c’est qu’un homme s’attache à une femme célèbre par ses ruses, par ses galanteries, et qui met sa gloire à n’aimer pas. Non, je ne comprendrai jamais cela, quelque belle que soit d’ailleurs cette femme… Tant de trahisons ne sont pas faites, selon moi, pour exciter la jalousie ; au contraire… quand la jalousie se glisse dans l’amour, elle ne doit s’adresser qu’à un rival, à un seul. Mais être jaloux d’une femme qui a une armée d’adorateurs plus nombreuse peut-être que celle avec laquelle Alexandre soumit la moitié du monde, qui a un galant à droite, un galant à gauche; vingt hommes à pied, quarante à cheval : dix qui la possèdent, dix qui prétendent, et dix autres qui soupirent : — être jaloux d’une pareille femme, en vérité, c’est une honte. J’ajouterai même que parmi les animaux je ne trouve rien de semblable ; car, parmi eux, c’est le mâle qui règne et qui domine : c’est le coq qui vit glorieux comme un sultan au milieu d’une centaine de poules composant son sérail ; c’est le daim superbe qui, entouré de cinquante biches au pied léger, porte de l’une à l’autre ses faveurs. Croyez-moi donc, Albano, tenez bien votre cœur et votre bourse à l’abri des séductions de cette espèce de femme. Agir autrement, ce serait folie.

ALBANO
8Qu’il vous est facile de parler ainsi, Camilo !… Il paraît facile à celui qui est assis à son balcon de combattre le taureau, au lettré de dompter le Flamand et de vaincre le More, à l’ignorant de composer un livre, au soldat de construire un palais ou une église, à l’étudiant de conduire un vaisseau vers l’Orient, à un marchand de prêcher la religion, à un paysan grossier de parler à un roi ou à un duc ; de même à celui qui n’est pas amoureux il paraît facile de renoncer à l’amour. Mais le véritable amour a bien la conscience que l’oubli lui est impossible… L’amour, qui crée tout sur la terre et par qui tout se multiplie, l’amour est un accord, une harmonie céleste que le désir et la beauté établissent dans l’âme en l’emplissant d’une mélodie impérissable… Si j’aimais une statue, une peinture, un oiseau, un arbre, vous seriez en droit de m’accuser de folie, puisque j’aimerais une chose d’une nature différente de la mienne ; mais si j’aime une femme, que pouvez-vous me reprocher ?

CAMILO
9Voilà bien une réponse digne de l’amour qui l’inspire.

ALBANO
10Mais, vous-même, comment entendez-vous l’amour, je vous prie ? Pour moi, l’avouerai-je ? Platon m’a toujours fait pitié avec ses aphorismes et ses préceptes. Je voudrais observer un peu de près ses partisans, qui parlent sans cesse de l’amour idéal ou platonique. Ils disent que c’est la pensée qui aime, qu’il faut seulement aimer l’âme, que l’amour est un chaste feu qui purifie les sentiments : voilà ce qu’ils disent, et cela n’empêche pas qu’ils ne célèbrent en secret leur minuit à l’espagnole. Il n’y a point d’homme parfait ; mais les uns s’abandonnent à leurs penchants sans raison et sans règle, et les autres suivent les leurs avec esprit. Si l’amour est un plaisir, celui que j’éprouve est légitime. Permis à vous de chercher des conquêtes difficiles ; mais laissez-moi n’en souhaiter que d’agréables.

CAMILO
11C’est sur les nobles vertus et sur les belles qualités que l’amour se fonde, Albano, et non pas sur le libertinage. Or, il n’y a pas dans toute la Sicile, et, à plus forte raison, dans tout Palerme, où nous sommes, une femme au-dessous de celle-là. Interrogez ceux qui se promènent sur le port, informez-vous d’elle dans la ville ou dans la campagne, et l’on vous racontera ses artifices plus nombreux que les grains de sable de la mer.

ALBANO
12Cette même liberté de vie qui vous choque en elle est précisément ce qui m’a charmé et subjugué. Qu’un autre aime une femme qui lui sera dévouée à lui seul, et chez qui tout l’or du Pérou ne pourra pas même inspirer une pensée infidèle : quant à moi, il me faut dans l’amour des ruses, des caprices et des trahisons.

CAMILO
13En ce cas, suivez votre penchant. Si l’amour est tel que vous le comprenez, aimez, aimez Phénice.

ALBANO
14Aussi je l’aime, et je ne puis aimer qu’elle.

Entrent PHÉNICE et CÉLIA, couvertes de leurs mantes.

CÉLIA
15Je suis encore étonnée et confuse de votre venue ici. Je ne l’aurais pas cru de vous, Phénice.

PHÉNICE
16Il paraît, Célia, que tu oublies volontiers la condition de ta maîtresse.

CÉLIA
17Comme vous n’êtes pas marchand, je ne sais ce que vous avez à venir voir à la Douane ; car bien que vous meniez une vie libre, vous avez encore néanmoins des ménagements à garder.

PHÉNICE
18Tu devrais de là conclure que je ne me suis pas hasardée jusqu’ici sans motif.

CÉLIA
19Quel est ce motif ? Serait-ce l’amour ?

PHÉNICE
20Moi, de l’amour ? Où aurais-je pris de l’amour, et si subitement, moi qui demeurerais indifférente alors même que je me verrais adorée par Narcisse ? Depuis la première fois que j’aimai et que je fus délaissée lâchement, j’ai appris moi-même à ne plus aimer, et je me venge sur le reste des hommes de celui qui s’est joué de moi. Une femme peut se laisser aller à l’amour quand elle a un caprice ; mais il faut aussi qu’elle sache écarter les hommages, qu’elle sache haïr dès qu’arrivent la lassitude et le dégoût. Que les hommes parlent sur mon compte comme ils voudront ; ne t’effarouche pas de mon mépris pour eux, dis-toi bien qu’un désabusement suffit à la prudence, et ne prononce jamais devant moi ce mot amour. Ce n’est pas que je ne reçoive avec plaisir les cadeaux de nos seigneurs ; mais il m’a paru qu’il ne convenait pas qu’une femme assujettît son indépendance à des hommes, et je me suis mise à tromper tous ceux qu’abuse ma beauté.

CAMILO
21 (à Albano.)Elle est accompagnée de la seule Célia.

ALBANO
22Quoi ! elle n’a que Célia avec elle ?

CAMILO
23Pas davantage.

ALBANO
24Quelle singulière créature ! La bizarre fantaisie qui lui a pris de venir ainsi à la Douane !

CAMILO
25Ce sont les habitudes de son métier peu honnête.

ALBANO
26Je devine ce qui l’amène. Le port de Palerme attire une foule d’étrangers et de marchands, et elle aura découvert quelque bon coup.

CAMILO
27C’est une véritable Circé… — Mais elle vous a vu, je vous en avertis.

ALBANO
28En ce cas, le mieux est de lui parler. (Albano et Camilo s’approchent de Phénice.)Où donc allez-vous comme cela ?

PHÉNICE
29Je venais voir la mer. C’est là un de mes grands plaisirs.

ALBANO
30Oui, l’aspect de la mer doit vous plaire, car tout ce qui est insensible à l’amour vous plaît ; et vous devez aimer cette lutte continuelle des ondes, leur fureur et leur courroux. Mais non, vous cherchez ici autre chose, et je pourrais vous dire ce que vous cherchez sur ce rivage : c’est quelque riche étranger, ou quelque riche marchand fameux, ou quelque marin célèbre, récemment arrivé d’un lointain pays avec une bonne cargaison ; et vous vous proposez de lui jeter votre hameçon pour tirer de lui son argent. N’est-ce pas là, dites-moi, ce que vous cherchez sur le port de cette mer ?

PHÉNICE
31Ce qu’il y a de sûr au moins, c’est que ce n’est pas vous que je cherche.

ALBANO
32Moi, au contraire, c’est pour vous que je viens.

PHÉNICE
33Que me voulez-vous ?

ALBANO
34Seulement vous voir, pour adoucir par là les chagrins d’une vie que vous avez condamnée à la mort.

PHÉNICE
35Je serais donc votre homicide ?

ALBANO
36Certainement, puisque je vous connais.

PHÉNICE
37Si vous ignorez, Albano, l’état ou le métier auquel le ciel m’a réduite, écoutez-moi, je vous prie, un moment, afin que vous cessiez de vous obstiner contre le dédain que je vous montre. Je suis née sous une étoile qui m’oblige à poursuivre les poissons de cette mer agitée, comme d’autres poursuivent les oiseaux de l’air. Sans doute vous aurez vu souvent quelque grand seigneur, chasseur décidé, courant par monts et par vaux, tantôt avec des oiseaux de proie, tantôt avec des chiens, sans craindre ni la chaleur ni la froidure. Eh bien ! il en est de même de moi. Seulement, je me suis appliquée à la pêche, et je lance mes filets dans la mer, qui est l’étoile sous laquelle je suis née. Les yeux et la langue sont l’appât de l’hameçon de cet amour. Si cet amour vient à bien mordre, s’il est novice et sans expérience, je soulève aussitôt la ligne, et l’ayant en mon pouvoir, je le comble de mes faveurs durant trois mois, six mois, et même un an. Mais s’il a déjà de l’usage et que je le juge inutile, je le rejette dans la mer sans regret, ne voulant pas qu’un amour qui ne me serait d’aucun profit se suspende à mon hameçon. Si je voyais la beauté la plus rare, la plus accomplie, que la nature ait donnée jamais à un mortel ; si je voyais ce qu’il y a de plus noble, de plus gracieux, de plus charmant ; si je voyais pleurer, gémir pour moi, et que l’on m’immortalisât à l’égal de Béatrix et de Laure: si je voyais un malheureux jeune homme escalader mon balcon au péril de ses jours, ou traverser un détroit à la nage comme Léandre, ou se percer le sein de son épée comme Pyrame, — et que Phénice ne trouvât pas là son intérêt, tout cela ne serait pour elle qu’un sujet de moquerie et de risée.

CAMILO
38 (à Albano.)L’avez-vous entendue ?

ALBANO
39Que trop. — Écoutez, Phénice.

PHÉNICE
40Parlez.

ALBANO
41S’il y avait un homme qui fût éperdument épris de vous et qui vous fît des présents, auriez-vous de l’amour pour lui ?

PHÉNICE
42Alors — oui.

ALBANO
43Que vous faudrait-il pour vous prouver cet amour ?

PHÉNICE
44Vous êtes bien borné et bien maladroit. Voulez-vous que je m’explique mieux ?

ALBANO
45Oui, de grâce.

PHÉNICE
46Écoutez-moi donc. — Celui qui a un jardin, que fait-il ? Il cultive, il arrose assidûment l’arbre qu’il y a planté, afin d’en cueillir plus tard les fruits savoureux… Si vous ne comprenez pas cet apologue, en voici un autre. Celui qui a un beau cheval, que fait-il ? Il le tient soigneusement dans une bonne écurie, il veille à ce que rien ne lui manque ; il assiste à ses repas ; il est présent quand on le ferre ; il est attentif à ce que le mors ou le frein ne lui blessent pas la bouche ; il le fait friser, orner, couvrir de bandelettes ; il le caparaçonne de la façon la plus galante ; il paye des domestiques vigilants qui le servent : — et tout cela pour le monter de temps à autre… M’avez-vous comprise à cette heure ?

ALBANO
47Il me semble en effet que je vous comprends.

PHÉNICE
48Eh bien ! qu’attendez-vous, puisque vous connaissez mon désir ?

Entrent LUCINDO et TRISTAN.

LUCINDO
49 (à Tristan.)As-tu payé les inspecteurs ?

TRISTAN
50Ils sont contents. Maintenant il ne reste plus rien dans le navire. J’en ai sorti tous nos effets.

LUCINDO
51Ô Sicile !

TRISTAN
52Que signifie ce trouble ?

LUCINDO
53Ah ! Tristan, qu’il est difficile de traverser cette mer orageuse !

TRISTAN
54Diriez-vous cela, par hasard, à cause des femmes qui se promènent sur la plage ?

LUCINDO
55Mon Dieu ! non ; je pensais à ma patrie… Autrement tu me connais bien mal, si tu crains que je ne lance le vaisseau de ma jeunesse au milieu de cette mer de plaisirs, quoiqu’en apparence elle promette le calme ; car il n’y a aucune sûreté avec la femme la plus parfaite, je ne dis pas la plus parfaite en vertu, mais en beauté. Peste soit des femmes !

TRISTAN
56Que dites-vous là ?

LUCINDO
57Malédiction sur l’amour ?

TRISTAN
58Quant à moi, je le bénis, et je prie ce dieu irritable de ne vous châtier pas de ces blasphèmes.

LUCINDO
59Pourquoi aussi m’as-tu parlé de femmes ? Mon père ne m’a-t-il pas envoyé ici de Valence avec ses marchandises pour les vendre ? Plusieurs de mes proches ne m’ont-ils pas confié dans le même but une quantité considérable d’objets de leur commerce ? Et ne dois-je pas retourner là-bas avec une cargaison de blé achetée avec le prix de ce que j’aurai vendu ? Ne me parle donc pas des femmes, car les négociants n’ont pas de plus grands ennemis qu’elles. Les abus de confiance, les billets non soldés, les faillites frauduleuses, les pratiques qui ne payent pas, les débiteurs qui meurent, les tempêtes de la mer, toutes ces choses fatales sont moins à redouter pour un marchand que les caresses d’une femme. Une belle femme qui accueille un marchand entre ses bras le dépouille plus complétement que le plus avide pirate.

TRISTAN
60Plaise au ciel que vous persévériez dans ces sages pensées !

ALBANO
61 ( à Phénice.)Enfin, pour revenir à ce que vous disiez, il faut que je vous fasse des présents.

PHÉNICE
62Oui, parce que les présents sont les arcs-boutants de l’amour, et que si l’on oublie les arcs-boutants d’un édifice, il ne peut pas s’élever ou il tombe.

ALBANO
63Je me conduirai selon votre goût… J’irai vous voir à la nuit.

PHÉNICE
64Vous serez le bienvenu si vous m’apportez des présents. Sinon…

ALBANO
65 (à Camilo.)Elle me ferait perdre patience.

CAMILO
66Je conçois votre ennui. Laissez-moi donc là cette femme intéressée.

ALBANO
67Il m’est impossible, je meurs pour elle.

CAMILO
68Comment ! sa cupidité ne vous refroidit pas ?

ALBANO
69Hélas ! non. Elle ne m’excite que davantage, et ne m’inspire qu’un plus vif désir de la vaincre.

Albano et Camilo sortent.

PHÉNICE
70Cet homme me semble bien.

CÉLIA
71Avancez donc vers lui et lui parlez.

PHÉNICE
72Les autres sont-ils partis ?

CÉLIA
73Je ne les aperçois plus.

PHÉNICE
74J’ai idée que cet homme serait un bon poisson avec lequel nous trouverions notre profit.

CÉLIA
75Abordez-le, et demandez-lui son nom.

PHÉNICE
76Sur ma vie, je n’ai jamais vu un homme aussi parfait. (À Lucindo.)Dieu vous garde, gentilhomme.

LUCINDO
77Et à vous, madame, qu’il vous donne un riche mari, si vous pouvez disposer encore de votre personne ; et si vous avez un époux, j’envie son bonheur, tout en souhaitant que vous soyez heureuse avec lui. — Que désirez-vous de moi ?

PHÉNICE
78Depuis quand, seigneur cavalier, êtes-vous arrivé ici ?

LUCINDO
79J’ai aperçu ce matin la terre et l’aurore en même temps ; mais je n’ai vu le soleil qu’en ce moment où je vous vois.

PHÉNICE
80C’est une licence poétique que vous prenez là, de faire ainsi de moi votre soleil.

LUCINDO
81Votre présence seule me l’a inspirée.

PHÉNICE
82De quel pays êtes-vous ?

LUCINDO
83Je suis Espagnol, madame.

PHÉNICE
84De quel endroit ?

LUCINDO
85De Valence.

PHÉNICE
86Si vous eussiez été de Tolède, je vous aurais adressé quelques questions.

LUCINDO
87Je ne pourrais vous répondre que sur Valence.

TRISTAN
88 (à Celia.)Me sera-t-il permis également de vous parler à vous ?

CÉLIA
89Oui, pourvu que ce soit d’une manière courtoise.

TRISTAN
90Va pour la courtoisie. Et je commence par vous demander quelle est votre maîtresse ?

CÉLIA
91Une dame.

TRISTAN
92Une dame ?

CÉLIA
93Oui.

TRISTAN
94Et de quelle espèce ?

CÉLIA
95Voilà une question un peu impertinente.

TRISTAN
96Qu’y a-t-il, s’il vous plaît, d’impertinent à cette question ?

CÉLIA
97Que diriez-vous, vous-même, si je vous demandais quelle espèce d’homme vous êtes ?

TRISTAN
98Je vous dirais que je suis un homme de l’espèce ordinaire, composé des quatre éléments, ayant des facultés supérieures, un corps et une âme, et que je diffère essentiellement des femmes par la barbe et par le courage. Voilà pour moi. Quant aux femmes, il en est aussi de plusieurs espèces. Il y a d’abord la femme en général. Puis la femme se divise en demoiselles et en dames. Il y a des demoiselles qu’on appelle ainsi parce qu’elles ne sont pas mariées. Il y a de véritables demoiselles. Il y a même d’autres demoiselles. De même il y a des dames de plusieurs espèces ; et c’est pour cela que je vous demande à quelle espèce appartient votre maîtresse.

CÉLIA
99Elle est une dame belle, spirituelle, et pardessus le marché, remplie d’honneur.

TRISTAN
100Et que cherche-t-elle par ici ?

CÉLIA
101Des nouvelles d’un sien frère qu’elle a perdu.

TRISTAN
102Vous ne songez donc pas que vous vous exposez ?

CÉLIA
103Nullement.

TRISTAN
104Si fait.

CÉLIA
105À quel péril ? Est-ce que nous ne sommes pas en sûreté sur la terre ?

TRISTAN
106Oui, vous le croyez ; mais la mer peut franchir d’un moment à l’autre les limites que la nature et l’art lui ont imposées, s’élancer vers vous deux en rugissant, et vous emporter comme des merluches fugitives.

CÉLIA
107Vilain drôle !

TRISTAN
108Moi, vilain ?

CÉLIA
109Taisez-vous ! Il vous sied bien de faire l’Espagnol avec moi !

PHÉNICE
110Je vous proteste, mon bien, que je me rends.

LUCINDO
111Cette assurance m’enivre de joie et d’orgueil.

PHÉNICE
112Quel est votre nom ?

LUCINDO
113Lucindo.

PHÉNICE
114Il me plaît infiniment.

LUCINDO
115Ah ! madame ! je voudrais que vous connussiez à quel point j’ai peu de confiance.

PHÉNICE
116Quoi ! vous êtes Espagnol et vous n’avez pas de confiance en vous !

LUCINDO
117Un étranger comme moi ne doit-il pas être constamment en défiance de lui-même ?

PHÉNICE
118Je ne sais, mais plût à Dieu que je ne me fusse pas approchée aujourd’hui de la mer, où je cours risque du naufrage !

LUCINDO
119Est-ce que, par hasard, j’aurais eu la gloire insigne de vous agréer ?

PHÉNICE
120J’ignore comment je pourrais vous louer à mon gré sans soulever les ondes qui m’écoutent. — Mais que dis-je !… Je me suis mal exprimée !… En vérité je suis folle !… Éloignez-vous, homme, éloignez-vous !… Jésus ! Jésus ! vous m’avez jeté un charme.

LUCINDO
121Qui ! moi, madame ! Quoi ! déjà !

PHÉNICE
122Adieu. Partez, laissez-moi… — Mais non, attendez. Où allez-vous ?

LUCINDO
123Je vais à mon hôtellerie.

PHÉNICE
124Si ce n’était à cause de ma famille, noble et généreux Espagnol, je vous aurais donné l’hospitalité dans ma maison, à vous qui vous êtes emparé déjà de mon âme ; mais il vous sera facile de venir me voir, en disant que vous m’apportez des nouvelles de mon frère.

LUCINDO
125Vous pensez que cela suffira ?

PHÉNICE
126Suivez-moi.

LUCINDO
127Donnez-moi votre main, que je la baise.

PHÉNICE
128Attendez. J’ai à parler à Célia, afin qu’elle soit bien avertie.

LUCINDO
129Moi, pendant ce temps, je dirai aussi deux mots à mon valet.

PHÉNICE
130Célia !

CÉLIA
131Madame ?

PHÉNICE
132J’ai enfin trouvé ce que je cherchais. Il y a bien des années qu’il n’est pas venu en Sicile un étranger, soit cavalier, soit marchand, chez lequel mes stratagèmes aient eu à pêcher un argent si joli. Il amène un navire chargé de drap, de bas et de satin.

CÉLIA
133Vous a-t-il dit où il demeure ?

PHÉNICE
134Je connais son logis.

CÉLIA
135Voilà, du moins, une soirée bien employée !… Mais quelle sorte d’homme est-ce ? Est-ce un homme d’esprit timide, ou un sot présomptueux ? Vous a-t-il paru généreux ?

PHÉNICE
136Je lui ai dit trois ou quatre douceurs, et il est tombé là-dedans comme une mouche dans le miel. Pauvre garçon !

CÉLIA
137Quelles sont vos intentions à son égard ?

PHÉNICE
138De l’écorcher tout vif. — Allons, recouvre-toi de ta mante et marchons. Il nous suit.

Phénice et Célia sortent.

TRISTAN
139 (à Lucindo.)Voilà votre aventure ?

LUCINDO
140Oui.

TRISTAN
141Quelle femme est-ce ?

LUCINDO
142Je ne sais pas trop.

TRISTAN
143Elle se sera moquée de vous.

LUCINDO
144Pour cela non, puisqu’elle ne m’a rien pris ni demandé.

TRISTAN
145Eh quoi ! ne pensez-vous pas que les doux regards et les tendres paroles sont de véritables lettres de change ? Et pour que mon sentiment ne vous étonne pas, je vous prierai de remarquer que toutes les fois qu’un homme s’entretient avec une femme de ce genre, ses yeux semblent dire : « À vous tous qui êtes ici témoins, faisons savoir que nous nous obligeons à payer ce qu’on nous vend au prix que l’on voudra, en renonçant au bénéfice des lois qui garantissent l’honnête homme. » Mais il est vrai que je ne sais pas trop si l’on pourrait invoquer celles de Toro ; car partout où il y a des terres à labourer, il y a des bœufs. Seulement, tant que l’on est encore à traiter, la loi qui a rapport à l’argent non compté conserve sa force.

LUCINDO
146Ici, Tristan, personne n’use de force envers moi, personne ne me contraint, personne ne m’a mis le poignard sur la gorge. Si je lui ai promis de la suivre, c’est seulement parce que sa beauté m’a ravi. Du reste, il peut bien se faire qu’elle soit une dame principale ou une demoiselle illustre.

TRISTAN
147Pour demoiselle illustre, j’ose vous garantir que non ; car elle doit avoir perdu son lustre.

LUCINDO
148Eh bien ! admettons que ce soit une dame principale : que risqué-je à la servir ?

TRISTAN
149Une dame principale près de la mer, seule avec une suivante !

LUCINDO
150Pourquoi pas ? elle aura pu sortir pour voir, pour prendre l’air.

TRISTAN
151Laissez donc ! elle sera sortie pour pêcher, vous dis-je, ou pour grappiller, ou pour glaner.

LUCINDO
152Et que chercherait-elle avec moi ?

TRISTAN
153Je l’ignore, mais je crains tout de sa mine rusée.

LUCINDO
154Crains-tu qu’elle me prenne mon argent ?

TRISTAN
155Peut-être bien ; je n’en serais pas étonné.

LUCINDO
156Je n’en ai pas. Je n’en aurai que quand j’aurai vendu ce que j’apporte en Sicile, et je n’ai pas encore vendu.

TRISTAN
157Voilà un raisonnement victorieux ! Et si vous le lui donnez après ?

LUCINDO
158Je ne la verrai pas, — après.

TRISTAN
159Eh bien ! marchons. Mais j’ai peur que vous ne laissiez entre ses mains l’argent que vous avez sur vous.

LUCINDO
160Pour te rassurer, voilà ma bourse.

TRISTAN
161Bon ! mais ne vous avisez pas non plus de lui donner votre chaîne.

LUCINDO
162Ce ne serait pas la peine d’y avoir fait mettre des garnitures neuves.

TRISTAN
163Ôtez-vous-la, je vous en conjure sur ma vie.

LUCINDO
164Prends-la donc, et garde-la bien.

TRISTAN
165Ne vous fâchez pas non plus si je vous demande ces deux bagues.

LUCINDO
166Tiens donc. Les voilà encore.

TRISTAN
167C’est que, voyez-vous, ce sont des pierres précieuses. Et quand on dit que les amants jettent des pierres par les rues, on veut dire des pierres de cette espèce ; car il y a des femmes qui sont des hydres qui vous avalent ces pierres-là fort gentiment.

LUCINDO
168On a coutume de dire cela quand on parle d’amants inconsidérés, de niais ou de fous.

TRISTAN
169On donne encore à cela un autre sens : c’est qu’un homme qui rend des soins à des créatures de bas étage, jette des diamants dans la rue.

LUCINDO
170Pour moi, je vais sans diamants, sans argent et sans chaîne.

TRISTAN
171Ne vous en plaignez pas ; car si elle est une mer dangereuse, vous avez eu raison de vous dépouiller sur le rivage avant de vous y confier. Marchons.

Lucindo et Tristan sortent.

Scène II.

Un autre côté du port.
Entrent DINARDA, BERNARDO et FABIO. Dinarda est vêtue en homme et porte un habit de voyage. Bernardo et Fabio sont vêtus en pages.

DINARDA
172On dirait que la mer rejette des jeunes garçons sur ses rives.

BERNARDO
173Puisque la terre nous recueille, je veux baiser la terre.

FABIO
174La terre est une mère bienfaisante, et elle nourrit ses enfants comme une mère.

DINARDA
175Quelle affreuse tempête !

BERNARDO
176Vous, encore, un dauphin vous aurait secouru au besoin. Oui, si un dauphin sauva jadis de la fureur des ondes un musicien célèbre à cause de son chant, un autre vous aurait sauvé à votre tour à cause de votre rare beauté.

DINARDA
177Laissons cela. — Voyons, qu’allons-nous devenir tous les trois, maintenant que nous voici en Sicile sans argent et sans maîtres ?

BERNARDO
178Il nous faut servir.

DINARDA
179Servir ?

BERNARDO
180Oui, servir.

DINARDA
181Eh bien, je me ferai soldat, et je recevrai la solde du roi.

FABIO
182Moi je ne me ferai pas soldat, parce que le métier ne me plaît guère. Mais si un capitaine d’infanterie veut me prendre avec lui, je porterai volontiers sa lance.

BERNARDO
183Il faut donc que je serve aussi ?

FABIO
184Tout être créé en est réduit là.

BERNARDO
185Quoi ! sans exception ?

FABIO
186Oui.

BERNARDO
187Comment ?

FABIO
188Le roi lui-même sert en faisant son métier de roi, en établissant des lois et en rendant la justice. Le seigneur sert comme gentilhomme ou majordome ou valet de chambre, ou en remplissant bon gré mal gré quelque autre office. Le service du prélat consiste à veiller diligemment sur son église ; celui du gouverneur à bien administrer la province ; celui de l’auditeur à bien écouter les plaideurs. L’alguazil arrête, l’alcade châtie, le procureur conduit un procès, l’avocat accuse ou défend, le médecin a son malade. Le vilain sert son seigneur, l’officier son chef supérieur, la femme mariée son mari, la fille son père ; et le père de son côté sert sa fille, puisqu’il est obligé de la loger et de la nourrir. Tout le monde sert ici-bas. Diogène seul vécut indépendant sans servir personne ; mais aussi, dit-on, il passa sa vie enfermé dans un tonneau.

BERNARDO
189Il est vrai, on est toujours obligé de servir quelqu’un. Cependant je voudrais, Fabio, qu’aucun de nous trois ne fût obligé de servir chez les étrangers. Nous sommes tous les trois Espagnols ; et quand les Espagnols sortent de leur pays, que ce soit en temps de paix ou en temps de guerre, ils tranchent tous du seigneur et du prince. Ainsi faisons ; et puisque nous arrivons d’Espagne, tâchons au moins de paraître ce que nous avons été, ce que nous sommes.

DINARDA
190Il a raison.

FABIO
191Cent fois raison. Eh bien ! écoutez. Tirons tous les trois au sort à qui de nous sera le maître ; et celui que le sort favorisera sera servi par les deux autres. Voulez-vous ?

BERNARDO
192Je veux bien.

DINARDA
193C’est juste.

FABIO
194Nous mettrons le Don devant son nom de baptême, nous l’appellerons cavalier, nous le traiterons avec tous les égards imaginables. Avec cela, bien qu’il ne soit pas trop bien en argent, il obtiendra créance. Il lèvera des soldats, il accompagnera le vice-roi, et recevra de sa majesté des faveurs qui lui permettront bientôt d’épouser quelque dame principale de Sicile, et de tenir un rang digne d’un Espagnol. Que vous en semble ?

DINARDA
195Que vous parlez en vrai Tolédan.

BERNARDO
196Cela ne vaut-il pas mieux que de nous chercher un maître avare ?

DINARDA
197Certainement, cela vaut mieux mille fois ; car il n’est rien de pis que de servir un fripon d’imbécile qui ne tire qu’un plat de trois marmites[10].

FABIO
198Fort bien ! mais n’oubliez pas qu’en entrant à l’hôtellerie, il faudra que nous dînions tous trois ensemble ; car il n’y a pas de seigneur là où l’on ferme la porte au nez des pages.

DINARDA
199C’est bien dit.

BERNARDO
200Eh bien ! tirons au sort. Voici trois réaux.

FABIO
201Sont-ils d’Espagne ?

BERNARDO
202Oui.

DINARDA
203À quoi bon l’observation ?

FABIO
204Vous allez voir. Mettez-les dans un chapeau. L’un est un réal de Castille, l’autre de Valence, et le troisième de Navarre. Celui de nous qui tirera le réal castillan, celui-là sera le roi.

BERNARDO
205Je commence. (Il tire un réal).J’ai mis la main sur celui de Valence.

DINARDA
206Vous avez perdu.

FABIO
207Perdu.

BERNARDO
208J’en étais sûr. À l’un de vous.

FABIO
209À moi. (Il tire du chapeau un réal).J’ai perdu aussi ! C’est le réal de Navarre.

DINARDA
210Alors celui qui reste est pour moi ; et comme c’est le réal de Castille, me voilà votre maître.

FABIO
211Vous avez gagné le prix.

BERNARDO
212Soyez notre seigneur, à la bonne heure.

FABIO
213Je ne me plains pas du sort ; je n’aurais pas eu plus de plaisir si c’eût été moi qu’il eût favorisé.

BERNARDO
214Ni moi non plus. Soyez notre maître à tous les deux durant de longues et heureuses années.

DINARDA
215Et vive Dieu ! ce sera pour vous servir.

FABIO
216Que vous êtes aimable !

BERNARDO
217Aussi aimable que beau !

DINARDA
218Ah ! ne me flattez pas.

FABIO
219Maintenant trouvons-lui un nom.

BERNARDO
220C’est un point nécessaire.

FABIO
221Je propose don Juan.

DINARDA
222Don Juan — de quoi ? le nom de famille ?

FABIO
223Choisissez-le à votre goût.

DINARDA
224Je veux bien. Je ne serai pas le premier qui aurai choisi mon nom.

BERNARDO
225Pour moi ! j’aime beaucoup celui de Gusman.

DINARDA
226Le prenne désormais qui voudra ! Il est devenu trop commun.

FABIO
227Va pour Mendoce alors ! qu’en dites-vous ?

DINARDA
228Encore pis ! Il n’y a pas à l’heure qu’il est, en Espagne, un moricaud porteur d’eau qui ne se soit Emmendocé.

BERNARDO
229Attendez un peu. Préférez-vous Sandoval ? ou Roxas ? ou Manrique ? Cuñiga ? Enriquez ? Cardenas ? Lara ?

DINARDA
230Assez ; vous défilez tout le calendrier… Je choisis le nom de Lara : je m’appelle don Juan de Lara.

FABIO
231À merveille !

BERNARDO
232Vous avez l’air d’un gentilhomme.

DINARDA
233Vous marcherez derrière moi l’un et l’autre.

FABIO
234Partout où vous irez.

BERNARDO
235Avec plaisir.

DINARDA
236C’est une ruse espagnole. — Holà, pages !

FABIO
237Seigneur ?

DINARDA
238Holà !

BERNARDO
239Seigneur ?

DINARDA
240Allons, pages, venez par ici.

Dinarda, Bernardo et Fabio sortent.

Scène III.

La maison de Phénice. Un salon.
Entrent PHÉNICE, CÉLIA, LUCINDO et TRISTAN.

PHÉNICE
241Au nom de ma vie, asseyez-vous.

LUCINDO
242C’est que, mon bien, il est tard.

PHÉNICE
243Ce que je vous demande par amour, vous me l’accorderez par courtoisie.

LUCINDO
244Je suis si charmé de voir ce salon orné avec tant de goût et de grâce, que je ne songe pas à m’asseoir.

PHÉNICE
245Faites-moi un plaisir : emportez à votre hôtellerie tout ce qui vous conviendra.

LUCINDO
246Je me garderai bien d’abuser d’une telle offre ; mais j’admire vos tableaux. — Oh ! la belle Cléopâtre !

PHÉNICE
247Elle est devenue célèbre pour s’être tuée par amour. Hélas ! je ferais pour vous ce qu’elle fit pour Antoine.

LUCINDO
248Oh ! l’adorable Narcisse !

PHÉNICE
249Ô Dieu ! n’allez pas comme lui vous éprendre de vous-même en vous mirant dans cette glace. Non, vous ne serez pas si cruel. Nous périrons plutôt ensemble.

LUCINDO
250Épargnez-moi, de grâce. — Cette peinture ne représente-t-elle pas Adonis ?

PHÉNICE
251Oui, et c’est ainsi que je me figure que vous êtes lorsque vous revenez de la chasse.

LUCINDO
252Non pas ! je ne suis, moi, que le sanglier ; mais vous, vous êtes la belle Vénus, et les roses naîtraient également sous vos pas.

PHÉNICE
253Quel esprit agréable vous avez !

LUCINDO
254Voici, si je ne me trompe, la fameuse Hélène.

PHÉNICE
255Elle aurait dédaigné Pâris en vous voyant.

LUCINDO
256Non pas ! mais Pâris vous aurait donné la pomme.

PHÉNICE
257Quelle aimable repartie !

LUCINDO
258Tout ce mobilier est d’une élégance parfaite.

PHÉNICE
259Il n’est pas trop mal, en effet. — Mais quoi ! j’oubliais de vous offrir des rafraîchissements.

LUCINDO
260Ne parlons pas de cela.

PHÉNICE
261 (appelant.)Célia !

CÉLIA
262Madame ?

PHÉNICE
263(à voix basse.)Quel niais !

CÉLIA
264(de même)Pas si niais.

PHÉNICE
265(de même)Que penses-tu de lui ?

CÉLIA
266(de même)Qu’il a au contraire beaucoup d’esprit.

PHÉNICE
267(de même)À quoi le juges-tu ainsi ?

CÉLIA
268(de même)Parce qu’il n’a pas apporté sa chaîne en venant.

PHÉNICE
269(de même)Je ne l’avais pas encore remarqué… As-tu jamais vu pareille méfiance ? Venir sans chaîne !

CÉLIA
270(de même)Prenez garde, vous ne gagnerez rien avec lui.

PHÉNICE
271(de même)Pourquoi cela ?

CÉLIA
272(de même)Parce qu’il est sur la défensive.

PHÉNICE
273(de même)Nous verrons. C’est une lâcheté, Célia, que de s’attaquer à un pauvre jeune homme naïf et crédule. Je préfère lutter de ruse avec un fin matois… Ah ! celui-ci a mis sa chaîne de côté !

CÉLIA
274(de même)Et si vous la pêchez, ce ne sera pas sans peine.

PHÉNICE
275(de même)Nous verrons, te dis-je. Il n’est pas facile, je l’avoue, de tromper un luron si cauteleux ; mais j’emploierai les grands moyens, et il tombera dans mes piéges.

LUCINDO
276(bas, à Tristan.) Que crains-tu ?

TRISTAN
277(bas, à Lucindo.)Mille tours de son métier. Tenez-vous bien !

LUCINDO
278(de même)Tu es fou, puisque tu gardes mon argent, mes bagues et ma chaîne.

PHÉNICE
279Ô Circé ! inspire-moi.

CÉLIA
280(de même.)Vous voulez donc absolument essayer un appât ?

PHÉNICE
281(de même.)Je risquerai du moins un premier hameçon. (Haut.)Que l’on apporte la collation. (À Lucindo.)Asseyez-vous là, mes amours, près de moi.

Célia sort.

LUCINDO
282(à part.)Il y a peut-être sous toutes ces prévenances et sous toutes ces flatteries quelque artifice caché. Mais que puis-je perdre à m’asseoir ?

Il prend un fauteuil.

TRISTAN
283(bas, à Lucindo.)Comment ! vous vous asseyez !

LUCINDO
284(bas, à Tristan.)Tais-toi, imbécile.

Il s’assied.

PHÉNICE
285Parlez-moi donc un peu, ma chère vie. Un mot de votre bouche fera ma joie ou ma douleur.

LUCINDO
286Que vous dirai-je ?

PHÉNICE
287Que ce soit vrai ou non, dites-moi : Je vous aime.

LUCINDO
288Certes oui, — je vous aime.

PHÉNICE
289Certes oui ! oh ! que c’est charmant ! Oh ! comme il se voit bien à ce Certes oui que vous êtes Espagnol !

LUCINDO
290Je vous l’avais déclaré.

PHÉNICE
291Le Certes oui n’est pas la seule chose qui confirme votre aveu. Votre visage et votre taille attestent mieux encore la sincérité de vos paroles… Je vous assure que depuis mille ans il n’a pas passé un Certes oui plus délicieux en Italie.

LUCINDO
292C’est la première fois que je voyage en pays étranger.

PHÉNICE
293Vous avez bien l’air d’être de Valence.

LUCINDO
294Nous sommes fort tendres là-bas.

PHÉNICE
295Sur ma conscience, je ne l’aurais pas cru à votre Certes oui… Quoi ! je vous loue, je vous caresse ; je mets à votre disposition ce que contient cet appartement ; puis, je me jette moi-même à votre tête comme une folle insensée ; et vous, à la fin de tout cela, vous répondez un Certes oui plein de gravité. Non, par la vie de ma mère, non, généreux et noble Espagnol, je n’ai pas le bonheur de vous plaire, ou vous aurez laissé là-bas une autre femme plus heureuse, qui vous a plu davantage, et dont le souvenir vous poursuit. Eh bien, écoutez. Par vos yeux, par les miens, par ceux de l’Amour aveugle, parlez-moi de cette belle que j’envie. Ses yeux, à elle, sont-ils noirs, ou gris, ou bleus ? De quelle couleur sont ses cheveux ? Est-elle grande ou petite ? Quel est son caractère ? son esprit ? — Ah ! n’est-il pas vrai ? tout à l’heure vous vous êtes transporté en idée à Valence ; vous vous promeniez dans sa rue et vous pensiez à elle ? Ne me le cachez pas, mon bien : qu’y a-t-il de nouveau à Valence ?

TRISTAN
296(à part.)Ô la friponne infernale !

LUCINDO
297Ce qu’il y a de plus nouveau à Valence, mon amie, c’est que je vous adore. J’ai eu là-bas une inclination que votre vue a bannie de mon cœur. J’étais aimé d’une femme qui avait les cheveux très-noirs, et qui cependant était assez blanche, laquelle je devais épouser. Nous nous sommes envoyé l’un à l’autre, plusieurs mois durant, des billets doux pleins de galanteries portugaises. Je la vis un jour dans un jardin, et de près elle me parut peu jolie ; je causai avec elle, et je la trouvai ennuyeuse ; je lui touchai la main, et elle me sembla froide. C’est pourquoi, lorsque j’ai dû partir, je l’ai quittée sans regret ; et à présent, hors mes parents et mes amis, rien ne m’occupe à Valence.

PHÉNICE
298Hélas ! hélas ! cet homme qui m’a inspiré une passion si subite, il en aime une autre !… Ah ! quelle horrible trahison !

LUCINDO
299Écoutez-moi !

PHÉNICE
300Vous m’avez tuée.

LUCINDO
301Vous pleurez ?

PHÉNICE
302Ah ! grand Dieu !

LUCINDO
303Ôtez votre mouchoir.

TRISTAN
304(à part.)Diable ! quelle rusée !

PHÉNICE
305Vous avez, j’en suis certaine, apporté ici des gages de sa tendresse.

LUCINDO
306Ne m’affligez pas, ne me tourmentez pas, mon cher bien. Songez que votre chagrin me désole.

PHÉNICE
307Où sont ces gages, dites-moi, perfide ?

TRISTAN
308(à part.)Voilà une feinte bien habile !

LUCINDO
309Ne pleurez pas, je vous prie.

PHÉNICE
310Je ne pleure pas sans motif. La chaîne que vous aviez sur vous cette après-dînée était un de ces gages, et c’est pour cela que vous ne la portez pas en ma présence.

TRISTAN
311(à part.)Voyons comme il s’en tirera.

LUCINDO
312Quoi ! c’est la chaîne qui excite vos soupçons ?

TRISTAN
313(à part.)Peste soit de la chaîne !

LUCINDO
314Écoutez, ma vie, et calmez-vous !

PHÉNICE
315Qu’avez-vous à me dire ?

LUCINDO
316Comme je manquais d’argent, j’ai envoyé Tristan pour la vendre.

TRISTAN
317(à part.) Pas si mal ! (Haut.)En effet, je l’ai portée dans la maison d’un certain cavalier.

PHÉNICE
318Et quel prix vous en a-t-il donné ?

TRISTAN
319Il était sorti, et je l’ai laissée chez lui pour qu’il la voie.

PHÉNICE
320(à part.)Ce coquin-là me pénètre ; mais je les repêcherai plus tard. (À Lucindo.)Qu’il ne soit plus question de cela, mon amour. (Appelant.)Célia !

CÉLIA
321 (du dehors.)Madame ?

PHÉNICE
322Arrivez donc.

Entrent CÉLIA, deux Domestiques et un Écuyer.
L’Écuyer a la serviette sur l’épaule ; il porte sur un plateau un bocal de confitures, une tasse, une soucoupe, etc., etc.

PHÉNICE
323Allons, ma chère vie, mangez un peu, de grâce. — Va, Célia, et apporte-moi ici mon pupitre. (Célia sort.) Mangez donc quelques friandises, ô maître de mon âme ! mangez, puisque vous êtes le seigneur de ce logis.

TRISTAN
324(à part.)Que ces domestiques sont bien tenus !

LUCINDO
325 (appelant.)Tristan ?

TRISTAN
326Seigneur ?

LUCINDO
327(bas, à Tristan.)Tu t’abuses grandement à ne pas croire que cette dame soit une personne principale.

TRISTAN
328(de même)Jusqu’ici j’ai eu assez mauvaise opinion d’elle, j’en conviens ; mais je reconnais que j’ai eu tort, et je vous demande pardon de mes pensées.

PHÉNICE
329 (à Lucindo.)Est-ce que vous ne buvez pas ?

LUCINDO
330 (aux domestiques.)Que l’on me donne à boire.

TRISTAN
331(bas, à Lucindo.)Ç’a été déjà assez imprudent à vous de manger.

LUCINDO
332(bas, à Tristan.)Tais-toi. Je n’en ai fait que le semblant ; j’ai gardé chaque morceau dans ma serviette.

TRISTAN
333(de même.)À la bonne heure !

LUCINDO
334(de même)Sois tranquille.

TRISTAN
335(de même)Et vous allez boire ?

LUCINDO
336(de même)Oui.

TRISTAN
337(de même)Ne buvez pas, au nom du ciel !

LUCINDO
338(de même)Que peut-il y avoir dans du vin ?

TRISTAN
339(de même)Je crains tout.

PHÉNICE
340(à part.)Il n’a pas mangé ! A-t-on vu des précautions aussi impertinentes ? Il faut que cet homme soit un démon.

LUCINDO
341 (aux domestiques.)Je ne bois que de l’eau.

PHÉNICE
342Servez de l’eau à monseigneur. (À part.)Il soupçonne quelque ruse, je ne le tromperai que mieux.

CÉLIA rentre apportant un pupitre.

CÉLIA
343Voici le pupitre, madame.

PHÉNICE
344Apportez-le-moi vite.

CÉLIA
345Avez-vous la clef ?

PHÉNICE
346Je l’ai dans ma manche.

LUCINDO
347Qu’avez-vous là-dedans ?

PHÉNICE
348Il est bien dépourvu ces jours-ci ; il est plein ordinairement de bagatelles, de riens. — Voici des gants ; acceptez ces quatre paires.

LUCINDO
349Ils sont parfumés d’ambre ?

PHÉNICE
350Oui ; ne les refusez pas, je me fâcherais.

LUCINDO
351Mille millions de grâces.

PHÉNICE
352Vous devez avoir besoin de pastilles, car les hôtelleries ne sont pas très-propres. Une religieuse de ma connaissance m’en a envoyé hier six douzaines dans cette boîte. Prenez-les.

LUCINDO
353Comment pourrai-je vous payer jamais cela ? (Bas, à Tristan.)Nous sommes perdus, Tristan.

TRISTAN
354(bas, à Lucindo.)Cette femme vous a mis dans un étrange embarras.

PHÉNICE
355Que puis-je donc vous donner encore ? Je cherche… Ah ! j’y ai ordinairement des bas de Naples.

LUCINDO
356Ils sont très-renommés.

PHÉNICE
357Tristan ?

TRISTAN
358Madame ?

PHÉNICE
359En voici deux paires.

TRISTAN
360Que Dieu vous garde !

PHÉNICE
361Il y en a aussi pour vous. Tenez, prenez.

LUCINDO
362(bas, à Tristan.)Qu’est ceci, Tristan ?

TRISTAN
363(bas, à Lucindo.)Ce sont, ma foi, les richesses des Indes renfermées dans un pupitre d’amour.

LUCINDO
364(de même)Je suis tout troublé, tout ébahi de ses faveurs.

PHÉNICE
365 (à Lucindo.)Prenez cette bourse.

LUCINDO
366Je vous baise les mains. — Mais…

PHÉNICE
367Quoi donc ?

LUCINDO
368Il m’a paru, au poids, qu’elle contient de l’argent, et le son qu’elle rend le dit mieux encore.

PHÉNICE
369Vous y trouverez cent écus. Puisque vous n’êtes pas en fonds, s’il vous faut davantage, demandez-le-moi. Quand vous aurez de l’argent de reste, vous me rendrez cette petite somme, si vous voulez.

LUCINDO
370En vérité, vous êtes aussi grande que la fille d’Alexandre.

L’ÉCUYER
371Je suis bien sûr qu’elle rattrapera cela.

PREMIER DOMESTIQUE
372Quel est ce poisson-là ?

DEUXIÈME DOMESTIQUE
373Je l’ignore.

L’ÉCUYER
374C’est un marchand de Valence.

PREMIER DOMESTIQUE
375Il a la main, il gagne.

L’ÉCUYER
376Mais il perdra par le pied.

CÉLIA
377Puisque Phénice lui avance de l’argent, c’est qu’elle aura pris hypothèque.

LUCINDO
378Il est tard, madame, et il faut aussi que je m’occupe de mes affaires.

PHÉNICE
379Que le ciel vous accompagne, mon ami, et qu’il vous empêche d’oublier que vous avez emporté mon âme !

LUCINDO
380Alors même que votre beauté ne serait pas sans cesse présente à mon esprit, les obligations que vous m’avez imposées vous rappelleront à jamais à mon souvenir… Comment pourrais-je les reconnaître ? le pourrais-je quand même mon vaisseau serait de l’or le plus pur ?… Plût à Dieu que le toit en eût été embelli par le pinceau des premiers maîtres de l’Europe, que ses agrès fussent des perles d’Orient, ses voiles du plus riche brocart, ses antennes du corail, et ses mâts des émeraudes, des rubis et des diamants ! je serais heureux de vous l’offrir, et je mettrais mon cœur au milieu du fougon, afin qu’il brûlât devant vous éternellement.

PHÉNICE
381Que Dieu vous conserve pour moi mille années ! (Aux domestiques.)Holà ! accompagnez tous ce seigneur.

LUCINDO
382(bas, à Tristan.) Comprends-tu quelque chose à tout ceci ?

TRISTAN
383(bas, à Lucindo.)C’est l’amour le plus parfait, ou la ruse la plus diabolique.

LUCINDO
384(de même)À en juger par les effets, c’est de l’amour.

TRISTAN
385(de même)Attendons avant de prononcer. Je vous dirai cela plus tard ; la fin nous l’apprendra.

Lucindo, Tristan, l’Écuyer et les deux Domestiques sortent.

CÉLIA
386Vous avez joué là un jeu hardi.

PHÉNICE
387C’est un profit assuré.

CÉLIA
388Peut-être.

PHÉNICE
389Je n’en doute pas. Et quel plaisir vaut celui de tromper ainsi un homme ?

Entrent le capitaine OSORIO, DINARDA vêtue en cavalier, et BERNARDO et FABIO habillés en pages.

LE CAPITAINE
390Puis-je entrer ?

PHÉNICE
391Certainement.

LE CAPITAINE
392J’amène un hôte souper chez vous.

DINARDA
393Que votre grâce, madame, me tienne pour son serviteur.

PHÉNICE
394 (à Dinarda.)Soyez le bienvenu, seigneur. (Bas, au capitaine.)Est-il d’Espagne ?

LE CAPITAINE
395Il en arrive à l’instant.

PHÉNICE
396Est-il cavalier ?

LE CAPITAINE
397Cela se voit de reste.

PHÉNICE
398Et son nom ?

LE CAPITAINE
399Don Juan de Lara.

PHÉNICE
400Quel joli homme !

LE CAPITAINE
401Charmant.

DINARDA
402 (à Phénice.)J’ai quitté l’Espagne, il y a un mois, et je suis arrivé en Sicile dans le jour le plus fortuné de ma vie, puisque je contemple votre beauté.

PHÉNICE
403Je vous remercie du compliment. Dans quel but venez-vous ?

DINARDA
404Je viens servir le roi, n’ayant que la faible pension que me font un père et une mère avares, jusqu’à ce qu’ils daignent mourir.

PHÉNICE
405Que Dieu les appelle à lui au plus tôt !

DINARDA
406Eh bien, pages ?

FABIO
407Seigneur ?

DINARDA
408Répondez donc.

Fabio et Bernardo
409. Amen !

PHÉNICE
410(à part.)Quel gentil garçon !

DINARDA
411Je me suis approché d’un attroupement composé de militaires, et j’ai trouvé là le seigneur capitaine, qui est de mon pays et mon parent par alliance ; il m’a offert la moitié de son logement, et, pour comble de faveur, m’a amené chez vous.

PHÉNICE
412Je lui en suis obligée. Pour vous, d’ailleurs, vous n’aviez pas besoin de lui auprès de moi. Je ne sache pas de meilleure lettre de recommandation qu’une figure comme la vôtre.

LE CAPITAINE
413Quand soupons-nous, Célia ?

CÉLIA
414Tout est prêt.

BERNARDO
415(bas.)Fabio ?

FABIO
416(de même)Quoi donc ?

BERNARDO
417(de même)Vois, la drôlesse ne paraît pas haïr les Espagnols.

FABIO
418(de même)Ils se parlent à l’oreille.

BERNARDO
419(de même)Il faut qu’elle soit à moi.

FABIO
420(de même)Ou à moi ; j’ai pensé à elle en entrant.

BERNARDO
421(de même)Ce n’est pas la peine de nous quereller si tôt.

LE CAPITAINE
422Quoi donc, Phénice, vous excitez déjà ma jalousie ?

PHÉNICE
423Ce n’est que de la politesse que je témoigne à votre ami.

LE CAPITAINE
424Soit ! Je ne me plaindrai jamais que vous traitiez bien le seigneur don Juan.

PHÉNICE
425 (à Célia.)Écoute, Célia.

CÉLIA
426(bas, à Phénice.)Plaît-il ?

PHÉNICE
427(de même)Qu’en dis-tu ?

CÉLIA
428(de même)Adorable.

PHÉNICE
429(de même)Il vaudrait mieux pour moi que je ne l’eusse pas vu. Il se dit de Séville : la grâce des Sévillans est vantée ; mais il n’est pas un de ses compatriotes qui l’égale. Regarde-le ; quelle bonne mine ! quelle taille élégante ! et la jambe ! et le pied !

CÉLIA
430Vous avez bon goût. (à Dinarda)Allons, don Juan, venez souper.

DINARDA
431Pages !

FABIO
432Seigneur ?

DINARDA
433(bas.)Cela va bien.

FABIO
434(de même)Piquez.

BERNARDO
435(de même)Piquez ferme.

DINARDA
436(de même)Elle a été piquée, quoique je n’eusse pas d’épingle.


ACTE DEUXIÈME

Scène I.

Une chambre dans l’hôtellerie de Lucindo.
Entrent LUCINDO et TRISTAN.

LUCINDO
437Ne nous tourmentons pas de cela, Tristan. Que nous importent les gens qui entrent chez elle ou qui en sortent ? Ce sont sans doute ses parents.

TRISTAN
438Pour moi, que ce capitaine espagnol soit ce qu’il voudra, je sais bien que depuis plus d’un mois qu’elle vous comble de présents sans rien recevoir de vous, vous devez être rassuré contre ses ruses, mais non pas contre l’inconstance de son amour. Celui qui ne donne rien est mal venu à se plaindre ou même à se montrer jaloux ; ce n’est qu’en donnant que l’on obtient des droits sur une femme ; et alors l’ingratitude qu’elle témoignerait serait une horrible trahison, un véritable adultère… Mais il faut aussi considérer que vous vous êtes attaché à elle peu à peu, que vous l’aimez, et que vous ne prendriez pas aisément votre parti si elle venait à vous traiter avec indifférence. Je suis bien convaincu, au contraire, que si vous soupçonniez qu’elle s’éloigne de vous par intérêt, vous vous obstineriez à la conserver, et que vous seriez capable de lui donner en un jour ce que vous ne lui avez pas donné en un mois.

LUCINDO
439Mon avis est, Tristan, que jamais Phénice ne me laissera pour un autre. Elle n’aime pas, elle, par intérêt.

TRISTAN
440Prenez garde ! l’amour qui s’opiniâtre est un hérétique qui foulerait aux pieds les vérités les plus saintes, et celui qui se fie à une femme risque beaucoup.

LUCINDO
441Ai-je eu tort ? Est-ce ma faute ? La beauté n’est-elle pas une sorte d’autorité légitime à laquelle il faut que tous les hommes ici-bas se soumettent ? Les sept sages de la Grèce n’ont pas été à l’abri des séductions de la femme en qui ils ont trouvé de l’esprit, de l’attrait et du désintéressement. Diogène et Timon lui-même, qui était si farouche et si sauvage, se sont rendus, par reconnaissance et par amour, à l’affection qu’on leur témoignait. Moi, j’ai résisté assez longtemps, et si mon cœur a cédé à la fin, c’est que j’ai vu la sincérité de Phénice.

TRISTAN
442Vous commencez à me persuader.

LUCINDO
443Elle a dissipé mes soupçons.

TRISTAN
444Je me suis trompé, j’en conviens.

LUCINDO
445Je n’avais qu’à me retirer dans le principe.

TRISTAN
446Vous étiez près du feu, et il vous a communiqué sa chaleur.

LUCINDO
447Pense bien à cela mûrement, et tu avoueras qu’à moins d’inconstance, un homme ne peut pas se détacher d’une femme qui ne demande rien. Pour moi, je permets volontiers à toutes les femmes qui me feront des cadeaux sans en exiger, de me tromper tant qu’il leur plaira ; et je ne reproche pas à celle-ci de recevoir du monde chez elle, puisque je ne lui ai pas seulement donné la valeur d’une épingle. Mais toi, qu’en dis-tu ?

TRISTAN
448Je crains votre amour.

LUCINDO
449Eh quoi ! Tristan, pouvais-je m’en défendre ? D’abord elle est si belle ! ensuite, songe un peu aux admirables qualités de son âme. La beauté seule est un charme invincible chez les femmes, et qu’elles soient spirituelles ou sottes, elles réduisent par là le seigneur et le vilain. Il est vrai que quand elles n’ont pour elles que la beauté, la passion qu’elles inspirent n’est pas durable, parce qu’on n’en jouit pleinement que dans la nouveauté ; mais quand aux charmes extérieurs se joignent les charmes secrets, je veux parler de l’âme, alors c’est un amour éternel qu’elles inspirent. L’âme de Phénice est précisément ce qui m’a subjugué ; et récompenser un pareil dévouement par la défiance et le soupçon, ne serait de ma part qu’une lâche bassesse. Oui, je l’aime, parce que je ne saurais douter de la vérité de son amour. Non, je ne suis point jaloux, parce qu’elle a fait preuve avec moi du désintéressement le plus rare. Aussi, que ce capitaine espagnol aille la voir à son gré, je n’en ai pas le moindre souci ; il n’y a pas de mal entre eux, il n’y a que des conversations innocentes. Et puis, maintenant que j’ai vendu, je m’en retournerai libre et joyeux quand il me plaira ; je m’en retournerai à Valence, où je tâcherai de l’oublier, et où je raconterai ce roman à mes amis et aux dames de ma connaissance.

TRISTAN
450Vous avez bien raison d’appeler cette aventure un roman.

LUCINDO
451On frappe, je crois.

TRISTAN
452Oui, seigneur.

LUCINDO
453J’entends quelqu’un.

Entrent CÉLIA et l’Écuyer ; celui-ci porte un panier recouvert d’une étoffe de soie.

CÉLIA
454Vous êtes bien surpris de ma visite, n’est-ce pas ?

LUCINDO
455Jamais, Célia, je ne le serai des bontés de ta maîtresse.

CÉLIA
456Vous nous ôtez le sommeil là-bas, et ici vous nous oubliez. Est-ce que vous ne faites que de vous lever ?

LUCINDO
457Nous autres marchands, nous ne restons pas si longtemps au lit, et surtout quand nous avons des inquiétudes.

CÉLIA
458Comment pouvez-vous en avoir, puisque vous êtes adoré ?

LUCINDO
459Je crains de perdre une si précieuse tendresse.

CÉLIA
460Taisez-vous, ingrat ! — J’aurais bien voulu vous trouver couché à cause d’un certain présent que je vous apporte ; mais ce vieil imbécile qui n’entend et ne voit goutte s’est levé à midi, croyant se lever à cinq heures du matin.

L’ÉCUYER
461Vous rejetez toujours sur moi la faute de votre négligence.

LUCINDO
462Que m’apportes-tu donc, ma chère Célia ?

CÉLIA
463Je vous apporte six chemises de la plus fine toile de Hollande. (Elle prend le panier des mains de l’écuyer et en sort des chemises.) Tenez, voyez comme c’est beau, cela ! et, de plus, c’est l’ouvrage de l’aiguille la plus habile et de la main la plus délicate.

LUCINDO
464Il est facile de le voir à la blancheur du linge.

CÉLIA
465Voici un cœur en guise de chiffre.

LUCINDO
466Quel est ce cœur ?

CÉLIA
467C’est celui de la personne qui vous a donné le sien. Vous l’avez percé de plus de pointes qu’il n’y a de points dans son travail… Elle m’avait ordonné de vous en essayer une, et de vous dire que son plus vif regret était de ne pouvoir vous servir de chambrière. Elle m’a recommandé, en outre, de vous embrasser de sa part.

LUCINDO
468Avec plaisir, Célia. (Il l’embrasse.)Quant à ton adorable maîtresse, dis-lui bien que je ne tarderai pas d’aller déposer mille baisers sur ses pieds plus blancs que l’aurore. — Va, Tristan, va chercher cette pièce de taffetas de couleur amarante, afin que Célia la porte à ma beauté céleste. L’éclat de son teint n’en ressortira que mieux.

TRISTAN
469Je vous obéis.

CÉLIA
470Non, Tristan, arrêtez. Si je m’avisais d’emporter d’ici la moindre chose, on me tuerait.

LUCINDO
471Quelle bizarrerie ! cela n’est pas bien à Phénice. Ceux qui aiment ont du plaisir à donner. Pourquoi ne me permettrait-elle pas de lui offrir un faible gage d’amour ?

CÉLIA
472Que voulez-vous ? c’est son idée. Vous pourrez plus tard l’en gronder à votre aise, quand vous serez tête à tête avec elle.

LUCINDO
473Puisqu’elle est de cette humeur, tu accepteras, toi, du moins, quelques écus.

CÉLIA
474Grand merci ! il m’est défendu de rien recevoir de vous.

LUCINDO
475Personne ne le saura.

L’ÉCUYER
476Les murs voient et entendent, et ils le diraient.

LUCINDO
477Quelle femme, Tristan !

TRISTAN
478Je veux peindre un tableau dans l’air, je veux construire un palais sur la pointe d’une aiguille, je veux élever une montagne avec les atomes qui se jouent aux rayons du soleil, puisque j’ai trouvé une femme qui n’aime pas l’argent. J’aurais cru, à toute force, qu’un avocat, un médecin, un procureur, un alguazil, un barbier, un chirurgien, avaient refusé de l’argent ; mais ce qui m’étonne, ce qui me passe, ce qui m’épouvante, c’est de voir des écus refusés par une respectable duègne et par un vénérable écuyer.

LUCINDO
479C’est Phénice qui a ainsi formé ses gens. — Dis-lui, Célia, que j’irai la voir dans la soirée, et que je la prie de m’attendre avec la moitié de l’empressement avec lequel j’irai chez elle.

CÉLIA
480Je cours lui annoncer cette heureuse nouvelle.

LUCINDO
481Que le ciel te garde, Célia ! — Mais pourquoi me regardes-tu de la sorte ?

CÉLIA
482Ma maîtresse m’a recommandé de bien observer votre visage pour voir si vous aviez été sage cette nuit.

LUCINDO
483Quoi ! elle serait jalouse ?

CÉLIA
484Vous avez une mauvaise réputation.

LUCINDO
485Non, mais elle m’aime.

CÉLIA
486Beaucoup trop, hélas ! mais vous lui pardonnerez bien quelques soupçons. Elle souffre tant, la pauvre !

LUCINDO
487Je sais tout ce que je lui dois. Adieu.

CÉLIA
488Adieu.

Célia et l’Écuyer sortent.

LUCINDO
489Eh bien, Tristan ?

TRISTAN
490Ma foi ! Vous êtes né coiffé.

LUCINDO
491En effet, je suis un heureux mortel.

Lucindo et Tristan sortent.

Scène II.

Le Port.
Entrent ALBANO et CAMILO.

CAMILO
492D’où vient que vous faites tant de signes de croix ?

ALBANO
493Il y a bien de quoi, certes, après avoir vu sa tournure andalouse.

CAMILO
494Vous pensez donc que c’est une femme ?

ALBANO
495Si ce n’est pas une femme, moi je suis un fou.

CAMILO
496Ce n’est pas beaucoup dire.

ALBANO
497Si fait ! car à présent je n’ai plus rien à perdre que l’esprit.

CAMILO
498Vous ne voyez donc pas que c’est une véritable extravagance de soutenir qu’un jeune homme est une femme ?

ALBANO
499J’ai des raisons pour cela… — Personne ne peut vaincre sa destinée… Dans la plus belle de toutes les villes que le soleil éclaire en Europe, à Séville, dans la rue qu’on appelle la rue des bains de la reine Morisque, c’est là que Dinarda naquit. Un seul mot suffira pour vous faire juger de sa beauté : c’est que la première fois que je la vis, l’idée me vint qu’elle seule aurait pu inspirer au fameux peintre Zeuxis un portrait digne d’Hélène. Je lui rendis des soins : je me promenai, je rôdai autour de sa maison, je lui envoyai des messages par l’entremise de quelques vieilles complaisantes ; et ce ne fut qu’après plus d’un an d’assiduités continuelles que j’obtins qu’elle daignât m’écrire. Voilà d’ailleurs tout ce que j’ai eu jamais d’elle ; en laisser entendre davantage, ce serait outrager sa vertu et la vérité. Ainsi tout cet amour consista en lettres purement et simplement. Je tirais à vue sur elle ; elle acceptait mes billets, mais n’en payait aucun. — Ma mauvaise étoile ne tarda pas à détruire mon bonheur… Le duc de Medina-Sidonia a près de sa maison, à Séville, un jeu de paume. Comme ce jeu de paume se trouvait dans le même quartier, j’y entrais à toute heure, tantôt jouant moi-même, tantôt me bornant au rôle de spectateur. À l’une des extrémités de la salle, on a sculpté en relief les armoiries des Guzman. Au-dessous du casque, au milieu de la couronne qui entoure l’écu, est représenté le grand Alonzo Perez de Guzman, que l’on a surnommé le Brave, au moment où sur le rempart de Tarife il jette sa dague à un Maure pour qu’on tue son propre fils : action véritablement espagnole. Au-dessous des armes est représenté ce serpent gigantesque qu’il tua en Afrique avec un courage égal à celui d’Hercule. La pique entre par la bouche du redoutable reptile, ressort ensanglantée par les dures écailles, et la queue de l’animal se replie autour de l’écu. Un jour, une foule de jeunes oisifs étaient occupés à regarder ces armoiries ; on avait achevé la partie, et comme il pleuvait, on s’amusait à peloter de côté et d’autre sans prétention. Un cavalier, soit qu’il eût visé ou non, lança la paume contre la bouche du serpent et dit : « On a beaucoup disputé en Afrique touchant celui qui avait tué le serpent ; mais il faut qu’on sache à l’avenir que c’est moi seul qui l’ai tué, et si quelqu’un le nie, j’ai mes témoins. » Il parlait ainsi par badinage ; cependant l’attachement, le respect que je porte à la maison de Medina-Sidonia m’animèrent, et je répliquai : « Celui qui voulut contester ce beau fait à don Alonzo eut lieu de s’en repentir ; car don Alonzo le défia de montrer la langue du reptile, qu’il avait eu soin d’enlever, et lui, il la fit voir sur-le-champ à tout le monde. » Alors l’autre cavalier : « Si don Alonzo a cette langue, qu’il la tire. » Le sang-froid de ce cavalier m’irrita, et je le saisis par le bras, en lui disant : « Faites attention à vos paroles, car si vous ne vous taisez, le même don Alonzo qui est là avec sa dague vous coupera la langue à vous-même. » — Ce fut une folie à moi de prendre aussi sérieusement une plaisanterie ; car vous remarquerez, s’il vous plaît, que ce cavalier était l’intime ami du frère de ma divinité. Celui-ci s’avança vers moi en disant : « Si ce serpent était vivant et qu’il pût lancer son venin, ceux qui font ici les fanfarons se sauveraient bien vite, tandis que mon ami le taillerait en pièces. — S’il agissait ainsi, répliquai-je sans songer à l’intérêt de mon amour, il acquerrait autant d’honneur que don Guzman de Medina-Sidonia. Jusque-là, silence ! — Silence, vous-même ! dirent-ils. — Eh bien ! m’écriai-je, emporté par la fureur ; eh bien ! voyons qui de nous aura peur et fuira. Je suis, moi, le serpent de don Guzman. Que l’un de vous s’approche, s’il ose ! » Je dis, et levant le battoir que je tenais à la main, je m’élançai sur eux, les frappai, les blessai, et si bien qu’en un instant on eut vidé la salle, où je demeurai seul et vainqueur… Vous devinez les suites de cette querelle insensée. Quelques jours après, mes parents et mes amis s’étant interposés, obtinrent, pour éviter un jugement fâcheux, qu’on me laisserait quitter le pays ; et ils m’ont envoyé ici muni des meilleures recommandations pour le duc de Feria, vice-roi de ces îles. Je vis depuis lors à Palerme, et le temps et l’absence, qui changent tout, ont fait que j’ai oublié Dinarda et que je me suis épris de Phénice. Et aujourd’hui j’ai vu chez celle-ci cet Espagnol qui est la femme que j’ai aimée, ou qui est son vivant portrait. Voilà mon histoire.

CAMILO
500N’avancez pas, les voici qui viennent.

Entrent PHÉNICE, DINARDA, BERNARDO et FABIO.

PHÉNICE
501 (à Dinarda.)Comment ! vous ne voulez pas que je m’afflige de vos mépris ?

DINARDA
502Non, par Dieu ! je prétends, au contraire, que vous me sachiez bon gré de la loyauté avec laquelle je me conduis à l’égard du capitaine.

PHÉNICE
503Hélas ! vous me punissez bien cruellement de la rigueur que j’ai montrée à bien des hommes ; mais songez que je croirai que c’est plutôt crainte de votre part que loyauté.

DINARDA
504N’est-ce pas lui qui m’a conduit chez vous ? et puis-je me rendre coupable d’une aussi noire trahison ? — Ah ! si je vous eusse connue par moi-même, ô Dieu ! quel serait mon bonheur ! comme je vous couvrirais de caresses ! comme je vous parlerais d’amour !… Ma fortune ne l’a pas voulu. Il faut que je vous adore et que je m’abstienne de vous le dire. Hélas ! je suis comme Tantale, placé près d’une source où je brûle d’étancher ma soif, et il ne m’est pas permis d’y toucher. C’est pourquoi je n’ai plus qu’à mourir.

PHÉNICE
505Enfant que vous êtes ! ne pourriez-vous pas être en secret l’amant d’une femme qui vous aime ?

DINARDA
506Ne me l’ordonnez pas, madame. J’ai des sentiments trop élevés pour cela. C’est le capitaine Osorio qui m’a conduit chez vous, et je lui ai mille obligations, je lui dois de l’argent.

PHÉNICE
507Je me charge de payer vos dettes.

CAMILO
508Je crois en effet que c’est une femme.

ALBANO
509Certainement.

CAMILO
510Mais non, vous êtes fou, je suis fou moi-même. Est-ce que deux femmes se parleraient ainsi d’amour ? Au reste, il est facile de vous informer d’elle à ces deux pages.

ALBANO
511Veuillez attendre un moment. (Albano et Camilo s’avancent vers les deux pages.) Holà ! mes jeunes seigneurs ?

FABIO
512Dité, signore[16].

ALBANO
513Puis-je vous parler de confiance ?

FABIO
514Parlaté. Ié souis al vostro servicio. Qué volété ?

ALBANO
515(à part.)Ah ! belle Dinarda ! (Haut).Quel est ce cavalier ?

FABIO
516Ce gentiluomo ?

ALBANO
517Oui.

FABIO
518Le signor Rugero.

ALBANO
519Quoi ! il s’appelle Rugero ?

FABIO
520Si.

ALBANO
521D’où est-il ?

FABIO
522De Venezia.

ALBANO
523Il n’est pas Espagnol ?

FABIO
524No, grazia à Dio, il n’est pas Espagnuolo. Perchè li Espagnuoli sonno tutti traditori, birbanti, assassini per tre escudi.

ALBANO
525En vérité, Camilo, cela est étrange ; j’en deviendrai fou.

FABIO
526Attendez oun poco, signore ; ié vous santérai ouna sanson chichilienne.
Il chante.
-->
Se tutta la Chichilia
Fosse macarrone,
El faro di Micina
Vino moscatelo,
El monte Mongibelo
Formacho gratato,
E tutto lo Españolo
Fossino ammaçato,
Como triunfaria
Lo Chichiliano!

CAMILO
527 ( à Albano.)Ne voyez-vous pas que ce petit page se moque de vous ?

ALBANO
528Je lui ferai dire la vérité.

FABIO
529 (à Bernardo.)Je meurs d’envie de rire.

BERNARDO
530Dissimule encore un peu.

FABIO
531Parlé-je bien italien ?

BERNARDO
532Tu le rends fou.

ALBANO
533 (à Fabio.)Prenez cet écu, mon ami, et dites-moi…

FABIO
534Qué volété qué vi digué ?

ALBANO
535Cette personne-là n’est-elle pas une femme ?

FABIO
536Como qué !… qué volété faré ? Diavolo ! mon signore il serait ouna femme !

ALBANO
537Je sais qu’elle s’est habillée en homme.

FABIO
538Ne m’ennouyez pas, per Dio ! qué volété dé mon signore, pour vouloir qu’il soit ouna femme ?

BERNARDO
539Qué ! mon signore ouna femme ?

FABIO
540Si.

BERNARDO
541Dio ! qué Espagnuolo !

ALBANO
542Finissez, petits drôles ; je pénètre votre malice.

CAMILO
543 (à Albano.)Allons-nous-en, mon cher ; je vois qu’ils vous soupçonnent de quelque vilaine intention.

ALBANO
544Qu’y a-t-il donc de louche à ma question ?

CAMILO
545Croyez-moi, retirons-nous.

ALBANO
546J’y perdrai l’esprit.

CAMILO
547Vous parlerez plus tard à Phénice. Personne ne vous dira mieux qu’elle si ce galant est un homme ou une femme.

Albano et Camilo sortent.

FABIO
548Je mourrais de rire, s’ils étaient plus éloignés.

BERNARDO
549Pas moi.

FABIO
550Pourquoi ?

BERNARDO
551Leurs demandes m’ont inspiré un soupçon bizarre.

FABIO
552Lequel donc ?

BERNARDO
553C’est que notre ami Dinardo est une femme.

FABIO
554Eh bien ! ma foi, tiens, il me semble de même, quoique je ne me sois jamais enhardi à tenter de le savoir… S’il en était ainsi pourtant, Phénice n’en serait pas amoureuse.

BERNARDO
555Il est vrai ; mais d’un autre côté le dédain avec lequel il la traite me confirme dans cette opinion.

FABIO
556Alors ce n’est qu’une déférence hypocrite que celle qu’il montre pour ce capitaine.

BERNARDO
557Tout est feint, selon moi, dans cette affaire, et leur conduite tiendrait à des motifs que nous ignorons.

FABIO
558À partir d’aujourd’hui j’entreprends de savoir s’il est réellement une femme.

BERNARDO
559Et moi aussi, vive Dieu !

FABIO
560Eh bien ! à nous deux nous verrons.

PHÉNICE
561 (à Dinarda.)Enfin, don Juan, vous êtes décidé à ne pas récompenser ma tendresse ?

DINARDA
562Par pitié, Phénice, puisque je vous ai dévoilé mon cœur, ne m’éprouvez pas davantage. Mais faites une chose : obtenez sous quelque prétexte que le capitaine s’éloigne de Palerme, — vous y réussirez facilement, — et pendant son absence, je vous promets de correspondre à votre amour.

PHÉNICE
563Je m’en rapporte à vous, mon cher bien, et j’accepte votre parole.

Entre CÉLIA.

CÉLIA
564(bas, à Phénice.)Voici Lucindo qui vient.

PHÉNICE
565De qui me parles-tu là ?

CÉLIA
566Du marchand de Valence.

PHÉNICE
567Délogeons. (À Dinarda.)Permettez, ô mes yeux ! que je prenne congé de vous.

DINARDA
568Adieu, ma déesse.

Phénice et Célia sortent.

DINARDA
569Poussée par une folle pensée, j’ai rompu les liens de la honte et de l’honneur, j’ai accouru de Séville en ce pays étranger. L’amour est à la fois mon excuse et ma condamnation. Mais, hélas ! que me sert d’avoir franchi la distance qui me séparait de l’objet aimé, si, en le retrouvant, je ne le vois que pour en concevoir mille soupçons jaloux ? Une nouvelle pensée l’occupe, il en aime une autre, et il faut que je cesse de l’aimer. Assez, assez, homme perfide et parjure ! Tout est fini désormais entre nous ! Le désabusement né de la trahison a, comme une herbe bienfaisante, guéri les blessures de l’amour.

Entrent LUCINDO et TRISTAN.

LUCINDO
570Il paraît que Célia ne lui aurait pas rendu mon message ?

TRISTAN
571C’est que Phénice, je pense, a plusieurs hôtes chez elle.

LUCINDO
572Cette maison ressemble au cheval de Troie ; elle est toujours remplie d’hommes d’armes.

TRISTAN
573Le salon d’une courtisane est une véritable cour de justice. Elle a ses heures d’audience, elle prononce, elle juge. Vous y verrez les avocats, les notaires, les solliciteurs. On lui envoie des dossiers, on lui glisse des présents. Elle a des procès en instance et d’autres en appel : et elle met les prétendants hors de cour ou les écoute, selon qu’ils ont du crédit ou qu’ils apportent de l’argent.

LUCINDO
574Quel est donc cet Espagnol qui fréquente sa maison si assidûment ?

TRISTAN
575C’est, j’imagine, l’ami du cœur.

LUCINDO
576Que suis-je donc alors, moi ?

TRISTAN
577Vous, vous êtes l’autre.

LUCINDO
578Tu es bon là !… Comment ! Phénice ne songe qu’à moi du matin au soir, elle me comble de caresses, elle m’accable de prévenances, et ce n’est pas moi que son cœur préfère !

TRISTAN
579De quel pays venez-vous donc ? Ne savez-vous donc pas qu’il y a des cœurs qui contiendraient jusqu’à deux ou trois cents amours sans en être embarrassés ? Et quand vous voyez une brave dame qui écrit à trente amants, qui en reçoit autant chez elle, qui demande à l’un une basquine, qui emprunte à l’autre son carrosse, qui héberge celui-ci, qui visite celui-là, — il faut vous dire que cette brave dame a un cœur bâti à la façon d’un grand monastère, où il y a un dortoir plein de cellules auxquelles on arrive par une seule et même porte.

LUCINDO
580Quelle folie !… Laisse-moi dire un mot à mon rival. (Il s’approche de Dinarda.)Je désire vous parler, seigneur cavalier.

DINARDA
581C’est un plaisir pour moi qui vous suis entièrement affectionné. Mais si, par hasard, il s’agit de la jalousie que vous me portez à propos de Phénice, je vous prie de vous tranquilliser à cet égard ; je vous garantis sur l’honneur que je ne songe nullement à la courtiser. — Quand retournez-vous en Espagne ?

LUCINDO
582Je compte rester ici encore un mois. J’ai terminé les affaires qui m’avaient amené en ce pays, mais mon amour me retient captif.

DINARDA
583Quoique je sois Sévillan, je m’en irai avec vous jusqu’à Valence. Je veux, avant de retourner dans mon pays, me présenter à la cour et demander la récompense de mes services.

BERNARDO
584 (à Tristan.)Dites, seigneur laquais, n’êtes-vous pas Espagnol, vous aussi ?

TRISTAN
585Et vous, mes petits seigneurs, n’êtes-vous pas des petits perroquets ?

FABIO
586Noi altri, nous sommes des gentiluomo qui sont vénous de Venezia. Dité, di grazia, como s’appelle en espagnuolo ?…

TRISTAN
587Taisez-vous, perroquet.

FABIO
588Vous êtes bien mésant, sur ma parola.

TRISTAN
589Je n’entends rien à votre parola.

LUCINDO
590J’aurai l’avantage de causer avec vous.

DINARDA
591Je suis à vos ordres.

LUCINDO
592J’irai vous chercher.

FABIO
593 (à Tristan.)Addio, signor Lacayo.

TRISTAN
594Je suis cavalier, vous dis-je, et je vous le prouverai avec quatre coups de pied dans le derrière.

DINARDA
595Holà ! pages ?

BERNARDO
596Seigneur ?

FABIO
597Seigneur ?

DINARDA
598Allons au palais.

FABIO
599(bas, à Bernardo.)Eh bien ! crois-tu toujours qu’il soit une femme ?

BERNARDO
600Je m’en assurerai, quoique l’on se coupe souvent à essayer un couteau avec le doigt.

Dinarda, Bernardo et Fabio sortent.

LUCINDO
601Nous, allons trouver Phénice.

Lucindo et Tristan sortent.

Scène III.

Une chambre dans la maison de Phénice.
Entrent LUCINDO et TRISTAN.

LUCINDO
602Il est singulier qu’elle ait fermé sa porte aujourd’hui.

Entre CÉLIA.

CÉLIA
603Seigneur Lucindo, ma maîtresse vous prie de l’excuser si elle ne vous reçoit pas pour le moment ; les plus graves motifs l’en empêchent.

LUCINDO
604Ah ! Célia, je me doutais bien qu’il n’était guère possible qu’une femme aussi dissipée fût capable d’un véritable amour. La constance ne s’allie pas avec cet emportement à la française. Maintenant elle s’est éprise du beau don Juan de Lara… Hélas ! elle m’abandonne, elle me trahit après m’avoir rendu fou !

CÉLIA
605Ne parlez pas ainsi de ma maîtresse, seigneur Lucindo ; c’est à vous seul qu’elle pense, c’est pour vous seul qu’elle soupire. D’ailleurs je vais l’avertir, et quelles que soient ses préoccupations, elle-même vous rassurera.

Célia sort.

LUCINDO
606Écoute donc, Célia.

TRISTAN
607Elle est partie en colère.

LUCINDO
608Que lui ai-je dit ?

TRISTAN
609Vous vous êtes plaint de sa maîtresse.

LUCINDO
610Ah ! Tristan !

TRISTAN
611Calmez-vous.

LUCINDO
612J’entends du bruit.

Entrent PHÉNICE et CÉLIA. Phénice est vêtue de deuil et tient une lettre à la main.

LUCINDO
613Que signifie ce vêtement lugubre, madame ?… Vous pleurez.

PHÉNICE
614Je ne voulais pas vous voir aujourd’hui, mon cher bien, de peur de vous effrayer ; mais puisque vous m’accusez, je suis sortie pour défendre mon amour injustement outragé… Vous êtes ma vie, ma joie, mon bonheur ; vous êtes les yeux par lesquels je vois et l’air que je respire ; vous êtes la loi de ma volonté et l’âme de mon libre arbitre. Et puisque je vous parle si tendrement au milieu du malheur qui m’accable, croyez bien que le sentiment que mon cœur a pour vous n’est pas un vain caprice, mais l’amour le plus sincère et le plus ardent.

LUCINDO
615Ô Phénice ! ou pour mieux dire, véritable phénix de beauté ! qu’est-ce donc que vous avez, mon cher bien ? que vous est-il arrivé ? confiez-le-moi, je vous prie… Quel chagrin a obscurci le brillant soleil de vos yeux, que me dérobe en ce moment un nuage de larmes ?

PHÉNICE
616Ô adorable Espagnol ! j’oublie en vous voyant ma peine et mes ennuis pour ne penser qu’à vous. Et cependant si vous saviez…… vous me pardonneriez ces larmes que je verse.

LUCINDO
617Au nom du ciel, expliquez-vous.

PHÉNICE
618Cette lettre vous apprendra mes malheurs.

LUCINDO
619Donnez. Lisons. (Il lit.)« Ma sœur, c’est la dernière fois qu’il m’est permis de vous appeler de ce nom. On m’a condamné à mort, et la sentence a été confirmée en appel. À la prière du prince de Butera, la partie adverse consent à se désister moyennant deux mille ducats : mais je n’ai aucun moyen de me procurer cette somme. S’il vous était possible de la trouver là-bas, rappelez-vous que je suis votre sang et sorti des mêmes entrailles que vous… De Messine, etc., etc. Antonio Phénix. »

PHÉNICE
620Lettre fatale et funeste !

CÉLIA
621Hélas ! ma maîtresse s’évanouit.

LUCINDO
622Ô ma Phénice bien-aimée !

TRISTAN
623N’y aurait-il pas de l’eau céans ?

CÉLIA
624Si fait.

TRISTAN
625Apportez-la.

LUCINDO
626Non, Célia, reste ici ; je pleure, et mes larmes suffiront si tu veux les recueillir. — Ô mon bien ! revenez à vous, ne vous affligez pas de la sorte… nous trouverons un remède à cela.

PHÉNICE
627Ah ! mon pauvre frère !

LUCINDO
628Elle a parlé, ce me semble.

TRISTAN
629Oui, seigneur.

LUCINDO
630Reprenez vos sens, ô mes chères amours ! Ma tendresse est prête à tous les sacrifices. Que puis-je faire pour vous et pour votre malheureux frère ?

PHÉNICE
631Il n’y a point de remède à une telle infortune.

LUCINDO
632Si fait, il doit y en avoir un.

PHÉNICE
633Il n’y en a qu’un seul… Ce serait, puisque vous avez vendu vos marchandises, ainsi que vous me le disiez hier, — que vous voulussiez bien me prêter deux mille ducats sur mon bien et sur mes joyaux, et quand la crise sera passée…

LUCINDO
634Ne parlez pas de gage, belle Phénice, votre amour me suffit.

PHÉNICE
635Vous voulez donc que je sois votre esclave pour la vie, noble et généreux Espagnol ?

LUCINDO
636Seulement remarquez, ô gloire de mon âme ! qu’un marchand sans argent est comme un jour sans lumière. Je serais perdu si vous ne me rendiez pas celui que je vous avance. Vous me promettez de me le rendre bientôt, n’est-il pas vrai ?

PHÉNICE
637Aussitôt que mon frère sera de retour, nous vendrons deux ou trois maisons, que nous avons près d’ici, et je vous payerai de ma main. Mais, je vous en conjure, prenez mes joyaux, vous m’obligerez.

LUCINDO
638Va vite à l’hôtellerie, Tristan ; tu trouveras dans le coffre-fort un chat[20] qui contient deux mille ducats d’or. Voici la clef.

CÉLIA
639Quelle grandeur !

PHÉNICE
640C’est Dieu lui-même qui l’a envoyé sur la terre pour être à jamais un modèle de dévouement et l’exemple des mortels.

LUCINDO
641Je vous devais davantage encore.

PHÉNICE
642Vous ne me deviez que de l’amour.

LUCINDO
643(bas, à Tristan.)Eh bien ! Tristan, tu ne pars pas ?

TRISTAN
644Si fait, seigneur.

LUCINDO
645Qu’attends-tu là ?

TRISTAN
646Avez-vous perdu l’esprit ?

LUCINDO
647Laisse-moi n’être pas ingrat envers elle. Je connais cette femme, et je recouvrerai cette somme.

TRISTAN
648Prenez toujours les joyaux en nantissement.

LUCINDO
649Ce serait une précaution injurieuse.

Tristan sort.

PHÉNICE
650Que vous disait Tristan ?

LUCINDO
651Il voulait que je prisse vos joyaux en gage. C’est un honnête garçon, mais il a la prudence d’un marchand.

PHÉNICE
652Il a raison : prenez-les.

LUCINDO
653Non, mon bien ; un seul de vos cheveux me suffit pour gage, et je ne veux pas que personne s’imagine que j’en désire d’autre. Dites-moi, les âmes ont-elles une valeur ?

PHÉNICE
654Oui, sans doute ; mais pourquoi m’adressez-vous cette question ?

LUCINDO
655Eh bien, s’il est vrai, comme on le prétend, que l’amour ait le pouvoir de suspendre mille âmes au fil le plus léger, quel autre gage peut valoir un cheveu auquel sont suspendus des milliers d’âmes ?

PHÉNICE
656Oh ! que vous avez un langage aimable, spirituel et gracieux !

LUCINDO
657Je vais voir ce que devient Tristan, pour qu’il vous apporte cela sans délai.

PHÉNICE
658Adieu, magnifique Espagnol ; je vous attends ce soir à souper.

LUCINDO
659Je ne manquerai pas de me rendre à cette invitation.

PHÉNICE
660Tout le bonheur que je souhaite en ce monde viendra avec vous, seigneur ; et je n’aurai plus de soucis, car j’aurai expédié cet argent à Messine.

LUCINDO
661Je ne tarderai pas à vous revoir.

Lucindo sort.

PHÉNICE
662Est-il parti ?

CÉLIA
663Il descend l’escalier.

PHÉNICE
664L’ai-je pompé habilement ?

CÉLIA
665Parlez plus bas, et ne vous hâtez pas de triompher. Le jour n’est pas encore fini, et un repentir peut saisir notre homme au collet tandis qu’il chemine à son auberge.

PHÉNICE
666Tais-toi, Célia ; tu ferais mieux de rire que de moraliser. En voilà un que j’ai pêché avec une adresse rare, et qui n’oubliera pas l’hameçon de Phénice. — Mais chut ! on frappe.

CÉLIA
667Quelqu’un monte.

PHÉNICE
668Il me semble que j’entends le chat qui miaule.

Entre TRISTAN.

TRISTAN
669Pour vous montrer mon dévouement, je ne me suis pas arrêté une minute. Voici l’argent.

PHÉNICE
670Voyons un peu. (Elle prend la bourse.) Ce sont des écus. Tiens, Tristan, voilà pour toi un doublon ; et dis à cet estimable cavalier qu’il vienne souper au plus tôt, que je l’attends avec reconnaissance. Adieu, je te laisse… j’ai affaire.

TRISTAN
671(à part.)Il y a quelque chose là-dessous. Je crains bien que, contre la coutume établie, cette souris n’ait croqué notre chat.

Il sort.

CÉLIA
672Il s’est en allé en murmurant je ne sais quoi entre les dents.

PHÉNICE
673Qu’importe ! les rivières murmurent pareillement, et cela n’empêche pas qu’on n’y pêche de bons poissons.

CÉLIA
674Mais qui ne sont pas aussi précieux que celui-là.

PHÉNICE
675Il est vrai ; mais aussi c’est un chat. Vois, Célia, comme je l’embrasse ; je le préfère à Lucindo.

CÉLIA
676Eh ! bon Dieu ! il y a plus d’une femme qui passe toute la sainte journée à embrasser un petit chien, lequel bien souvent est laid comme les sept péchés mortels. Pourquoi, vous, n’embrasseriez-vous pas un chat qui vaut son pesant d’or ?

PHÉNICE
677Je le donnerai à l’homme que j’aime.

CÉLIA
678Que le ciel vous en préserve !

PHÉNICE
679Je ne l’ai demandé que pour don Juan.

CÉLIA
680Eh bien ! appelez-le don Juan, et gardez-le.

PHÉNICE
681On frappe, si je ne me trompe ?

CÉLIA
682Oui, madame.

PHÉNICE
683Cours vite renfermer ce chat, et prends garde qu’il ne crie ou qu’il ne s’échappe.

CÉLIA
684J’y cours.

Elle sort.

PHÉNICE
685C’est le pas du capitaine.

Entre LE CAPITAINE.

LE CAPITAINE
686Ah ça, Phénice, que devenez-vous donc ? vous vivez bien retirée depuis quelque temps ; on n’aperçoit pas un homme, ni soir ni matin, sur le seuil de votre porte ; et l’on ne s’assemble plus chez vous pour converser et pour jouer. — Et moi qui étais votre galant, votre brave, votre protecteur naturel ; moi qui étais le géant qui veillait sur vos enchantements magiques, je suis réduit à vous voir dormir innocemment comme une timide poulette sous les ailes de votre amant fortuné ! Ah ça, que signifie ce deuil ? en l’honneur de qui, s’il vous plaît, avez-vous revêtu ces habits d’enterrement ? Est-ce à l’intention du petit marchand de Valence, ou bien pour ce don Juan de Lara qui a tant amolli votre cœur de cristal de roche ? Contez-moi donc cela. Suis-je pas votre ami ?

PHÉNICE
687Je vous parlerai plus tard, mon cher capitaine. Pour le moment, qu’il me suffise de vous dire que je n’ai pas oublié vos bons offices, et que je vous en témoignerai ma gratitude.

LE CAPITAINE
688C’est bon. Alors je vous dirai que j’ai en bas des camarades que j’amène pour qu’ils passent ici l’après-dînée. Vous trouverez du profit avec eux.

PHÉNICE
689Eh bien ! qu’ils entrent. Recommandés par vous, ils seront les bienvenus.

LE CAPITAINE
690 (Le Capitaine se met à la fenêtre.)Holà ! ho ! les amis ! arrivez donc ! — (À Phénice.)Ce sont de bons gaillards, vous verrez.

Entrent CAMPUZANO, TREBIÑO et OROZCO.

CAMPUZANO
691Je vous baise les mains, ma charmante.

TREBIÑO
692Et moi aussi.

OROZCO
693Et moi de même.

PHÉNICE
694(à part.)Voilà bien de vrais Espagnols.

LE CAPITAINE
695Holà ! des siéges !

Entre CELIA.

PHÉNICE
696(bas, à Célia.)Eh bien, Célia ?

CÉLIA
697Il est en sûreté.

PHÉNICE
698Où l’as-tu mis ?

CÉLIA
699À quarante pieds sous terre.

PHÉNICE
700C’est bien. — Donne des siéges !

CÉLIA
701Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?

PHÉNICE
702Des militaires, des Espagnols ; et qui dit militaire espagnol, dit : Chapeau à plumes, habit galonné, tapage, insolence, impertinence, rodomontade et fanfaronnade.

TREBIÑO
703J’ai toujours beaucoup aimé les religieuses de l’ordre de Saint-François.

OROZCO
704Il est dommage que l’on glisse quelquefois sur l’eau qui a servi pour la vaisselle.

TREBIÑO
705Vous êtes poëte, puisque vous parlez par images.

OROZCO
706Je ne le suis plus à présent ; mais il est vrai que je l’étais en Espagne.

CAMPUZANO
707Étiez-vous de ceux qui invoquent la muse cultivée, et qui distillent leurs vers à l’alambic?

OROZCO
708Non pas ; j’étais tout bonnement un imitateur de Laso et de Manrique.

LE CAPITAINE
709Allons, messeigneurs, jouons.

CAMPUZANO
710Qu’on apporte des dés !

TREBIÑO
711Les dés !

LE CAPITAINE
712 ( à Phénice.)Si les Espagnols s’habituent à venir jouer chez vous, vous aurez des journées qui vous vaudront cent ducats et même deux cents.

Un Écuyer et deux Domestiques apportent une table à jeu. Le Capitaine, Campuzano, Trebiño et Orozco s’asseyent autour de la table et commencent à jouer. L’Écuyer sort.
Entre TRISTTAN.

TRISTAN
713 (à Phénice.)Puis-je vous parler ?

PHÉNICE
714Que voulez-vous ?

TRISTAN
715Mon maître est à la porte.

PHÉNICE
716Que désire-t-il ?)

TRISTAN
717Vous êtes singulières, mesdames ! il vient dîner, par Dieu ! ne l’avez-vous pas invité ?

PHÉNICE
718Moi !

TRISTAN
719Vous ne vous en souvenez plus ?

PHÉNICE
720Est-ce qu’il est l’heure ?

TRISTAN
721Comment ! une heure vient de sonner.

PHÉNICE
722Une heure ! cela n’est pas possible.

TRISTAN
723C’est bien, sur ma vie, maintenant que vous avez ce chat ! Et cependant, quand les chats arrivent, d’ordinaire, c’est qu’il est l’heure de dîner.

TREBIÑO
724Cinq et trois font huit, et cinq font treize !

CAMPUZANO
725Je propose !

TREBIÑO
726Je fais tout !

CAMPUZANO
727Je tope et je tiens !

TRISTAN
728Moi je ne tope pas.

CAMPUZANO
729Neuf ! et dix ! et treize !

LE CAPITAINE
730Bien joué.

CAMPUZANO
731Et le courant !

TRISTAN
732Si le chat courait encore, on ne l’attraperait pas de nouveau.

PHÉNICE
733Dites à votre maître, Tristan, que ces militaires, ces honorables gentilshommes sont venus chez moi à mon insu et à mon grand chagrin ; que je le prie de m’excuser et de venir me voir ce soir.

TRISTAN
734En attendant nous n’avons rien à la maison pour dîner, et l’heure se passe.

PHÉNICE
735Dieu y pourvoira.

TRISTAN
736Nous n’habitons pas un couvent pour que Dieu y pourvoie.

PHÉNICE
737Adieu, Tristan.

TRISTAN
738Ô jeunesse inconsidérée !

PHÉNICE
739Vous m’avez entendue ?

TRISTAN
740Ma foi ! non.

PHÉNICE
741Dites-lui qu’il vienne ce soir faire la collation, et que je le régalerai de mon mieux.

TRISTAN
742Je lui conseillerai plutôt de se purger. Oh ! s’il m’avait cru !

PHÉNICE
743Mesurez un peu vos discours, mon ami ; il y a ici un démon.

TRISTAN
744Pauvre jeune homme ! dans quels filets il est tombé !… Il lui a donné un chat, et elle se conduit en vrai matou.

Il sort.

TREBIÑO
745Je ne joue plus.

PHÉNICE
746Qui a gagné, pour que je lui fasse mon compliment ?

CAMPUZANO
747C’est moi, ma belle ; votre maison m’a porté bonheur. (À Célia.)Voici l’étrenne, ma charmante.

CÉLIA
748Grand merci, seigneur cavalier.

LE CAPITAINE
749Avez-vous ici de quoi manger ?

PHÉNICE
750Nous le trouverons bien.

LE CAPITAINE
751Holà, valets !

PHÉNICE
752Ils sont là tous les deux.

Les Domestiques s’approchent.

LE CAPITAINE
753Que Cosmillo et Peralta aillent nous chercher quatre chapons, six perdrix et trois lièvres.

CAMPUZANO
754Et du vin ?

LE CAPITAINE
755Quatre outres.

CAMPUZANO
756Et du fruit ?

LE CAPITAINE
757Des poires et des melons.

PHÉNICE
758 (aux Domestiques.)Vous avez entendu ? Allez.

Les deux Domestiques sortent.

LE CAPITAINE
759Vous ne connaissez pas, mes amis, l’appartement de Phénice ?

OROZCO
760À en juger par cette pièce, il doit être curieux.

LE CAPITAINE
761Venez, que je vous montre son salon et sa chambre à coucher.

CAMPUZANO
762Vive Dieu ! c’est une femme délicieuse !

TREBIÑO
763Il y a longtemps que j’en ai envie.

LE CAPITAINE
764Un moment, l’un et l’autre ! Patience !

CÉLIA
765 (à Phénice.)Qu’est devenu Lucindo ?

PHÉNICE
766Il sera resté à la Lune de Valence.

Le Capitaine, Campuzano, Trebiño, Orozco, Phénice et Célia sortent.

Scène IV.

Une rue.
Entrent LUCINDO et TRISTAN.

LUCINDO
767Je serais tenté de te percer le cœur de ce poignard.

TRISTAN
768Ce n’est pas ma faute, seigneur. Que pouvais-je répondre devant quatre soldats armés de pied en cap ?

LUCINDO
769Armés, dis-tu ?

TRISTAN
770Et comme il faut. Ils avaient plus de fer sur le corps qu’il n’y en a à la grille d’un parloir de nonnes. Mais avancez vous-même, appelez et interrogez. Peut-être que le chat vous répondra du grenier.

LUCINDO
771Je me sens mourir. Ah ! femme, je commence à soupçonner que tu m’as trompé.

TRISTAN
772Ceci n’est pas une tromperie, mon cher maître, c’est une franche scélératesse.

LUCINDO
773 (frappant.)Holà ! ouvrez !

CÉLIA paraît à la fenêtre.

CÉLIA
774Eh bien ! qu’y a-t-il de nouveau ?

LUCINDO
775Célia ou enfer, que signifie la conduite de ta maîtresse ?

CÉLIA
776Qui vous trouble à ce point, mon ami ?… Moi, Jésus, un enfer !

LUCINDO
777Appelle-moi, Célia, cette beauté divine. Sans doute mes craintes m’abusent comme elles m’ont abusé déjà bien souvent.

CÉLIA
778Elle est à dîner, et je ne pense pas qu’elle puisse vous parler à cette heure.

LUCINDO
779Elle se moque de moi ! elle m’avait invité.

PHÉNICE paraît à la fenêtre.

PHÉNICE
780 (à Célia.)À qui donc parles-tu ? Qu’est ceci ?

LUCINDO
781Ma chère vie !

PHÉNICE
782Qui est-ce ?

LUCINDO
783Quoi ! vous ne me reconnaissez plus ?

PHÉNICE
784C’est que j’ai la vue un peu courte.

LUCINDO
785Non pas ! vous avez la vue excellente ; car elle perce les murs les plus épais, et découvre les chats enfermés dans les coffres forts. D’ailleurs vous pouvez me reconnaître à ma voix.

PHÉNICE
786Ah ! c’est vous, Lucindo ?… Repassez ce soir, j’ai du monde. Je n’ai pas pu les refuser. Vous m’aviez promis de m’envoyer de l’argent pour m’aider dans ces cruelles circonstances, et Tristan ne m’a rien apporté.

LUCINDO
787Comment, Tristan ! tu serais capable…

TRISTAN
788Elle vous ment. N’étiez-vous pas là quand je suis entré et quand je suis sorti ?

LUCINDO
789Hélas ! hélas ! ah !

PHÉNICE
790Avez-vous autre chose à me dire ?

LUCINDO
791Non, rien, sinon que je vous ai donné l’argent.

PHÉNICE
792Je ne veux pas disputer avec vous ; mais si vous me l’avez donné, vous avez bien fait.

Phénice et Célia se retirent.

LUCINDO
793Parle-lui donc, Tristan.

TRISTAN
794Elle a disparu.

LUCINDO
795Que faire ?

TRISTAN
796Entrez chez elle ; je vous appuierai ; et ces militaires qui sont Espagnols nous appuieront.

LUCINDO
797Je vais briser sa porte.

TRISTAN
798Vous en avez le droit.

LUCINDO
799 (frappant.)Holà ! holà !

TRISTAN
800Holà ! Ouvrez !

Entrent LE CAPITAINE, OROZCO, CAMPUZANO et TREBIÑO l’épée à la main.

LE CAPITAINE
801Quel est le malappris qui a l’audace de frapper ainsi à la porte d’une maison honnête remplie de gens d’honneur ? Vive Dieu ! je lui apprendrai son devoir.

LUCINDO
802Ce n’est pas moi, seigneurs cavaliers.

LE CAPITAINE
803Qui est-ce alors ?

TRISTAN
804Je soupçonne que c’est un page qui vient de passer et qui portait quatre plats.

LE CAPITAINE
805Quatre plats ?

TRISTAN
806Oui.

LE CAPITAINE
807Pour qui ?

TRISTAN
808Pour quelque galant probablement. — Et quand il a entendu du bruit, il s’est sauvé.

OROZCO
809À la bonne heure ! car il n’aurait pas été bien reçu. Retournons dîner, mes amis.

Le Capitaine, Orozco, Campuzano et Trebiño rentrent dans la maison.

LUCINDO
810Elle m’a pris habilement avec son hameçon. Insensé ! comme l’imprudent pèlerin qui suit les bords du Nil, je me suis laissé attendrir par les larmes du crocodile, et il m’a dévoré pour récompense ! Ô ciel puissant ! considérez ma confiance et son artifice ; considérez que je retourne en mon pays plein d’amour et sans argent ; et vengez-moi de l’hameçon de cette femme !

TRISTAN
811Adieu, Sicile ! adieu, île d’embûches ! adieu, port de Palerme où se réfugient les pirates !… Adieu, Phénice ! adieu, chat délié ! adieu, vilain matou dont les ruses doivent servir d’enseignement à la jeunesse ! Puisse le ciel permettre qu’avant un mois d’ici ta peau serve de fourrure à un vieil avare libertin!


ACTE TROISIÈME

Scène I.

Une chambre.
Entrent DINARDA, habillée en homme, et BERNARDO.

DINARDA
812Eh bien, Bernardo, que signifie cet air de tristesse ?

BERNARDO
813Je suis malade.

DINARDA
814Qu’avez-vous ?

BERNARDO
815Je ne sais.

DINARDA
816Comment ! je ne sais ?

BERNARDO
817Oui, je ne sais quel est mon mal.

DINARDA
818Peut-être que la terre ne vous convient pas ?

BERNARDO
819Non, c’est le ciel qui m’éprouve. Ah ! de quelle cruelle douleur il m’accable ! de quel feu dévorant il embrase mon sein ! Ah ! Jésus ! j’en mourrai. — Tâtez-moi le pouls, je vous prie.

DINARDA
820Voyons un peu cela.

BERNARDO
821Si vous avez assez d’amitié pour moi, veuillez appliquer votre autre main sur mon front.

DINARDA
822Ce n’est rien. Votre pouls ne présente aucune agitation extraordinaire, et le front ne me semble pas avoir plus de chaleur qu’il ne faut.

BERNARDO
823Touchez-moi un peu au visage.

DINARDA
824Votre visage non plus ne me paraît pas trop échauffé.

BERNARDO
825Ah ! quelle douleur : quelle horrible douleur !

DINARDA
826Où donc ?

BERNARDO
827Au cœur. Il tressaille à chaque instant.

DINARDA
828Cet accident est étrange, en vérité.

BERNARDO
829La cause ne l’est pas moins. De grâce, au nom du ciel, mettez votre main sur mon cœur !

DINARDA
830Soit ! — mais dites à ce vilain mal de s’apaiser.

BERNARDO
831Vous l’excitez, vous, au contraire. Ne sentez-vous pas ces battements qui se succèdent avec force ?

DINARDA
832Je les sens. Mais d’où cela vous est-il donc venu ?

BERNARDO
833Quoi ! vous ne le devinez pas ?

DINARDA
834Nullement.

BERNARDO
835C’est vous qui…

DINARDA
836Comment ! moi ?

BERNARDO
837Oui, vous-même.

DINARDA
838Finissons, s’il vous plaît.

BERNARDO
839Doucement, ne vous fâchez pas.

DINARDA
840Oui-dà, je souffrirais que vous me parliez comme si j’étais une femme !

Entre FABIO.

FABIO
841Serais-je utile par ici ?

BERNARDO
842Oui, puisqu’elle veut nier.

FABIO
843 (à Dinarda.)Pourquoi refusez-vous d’avouer ce que nous savons tous les deux ?

DINARDA
844Vive Dieu ! vous vous entendez ensemble.

FABIO
845Il est vrai que nous nous sommes concertés et qu’il a été convenu entre nous que ce serait lui qui commencerait l’attaque.

DINARDA
846Infâmes !

FABIO
847Ne soyez pas inflexible ; ne vous obstinez pas à soutenir une chose qui n’est pas.

BERNARDO
848Dès le premier instant où vous êtes entrée dans le vaisseau, nous avons bien vu que vous étiez une femme.

DINARDA
849Moi, une femme ! quel outrage !

BERNARDO
850Oui, vous.

DINARDA
851Moi ?

BERNARDO
852Fabio l’a bien vu.

DINARDA
853Qu’avez-vous vu de moi, Fabio ?

FABIO
854Eh ! j’ai vu… ce que je n’ai pas vu.

DINARDA
855Vilain insolent, si je tire mon épée…

BERNARDO
856Arrêtez !

DINARDA
857Vous me faites violence.

FABIO
858Ne craignez rien. Ce n’est pas à notre âge que nous jouerons le rôle des deux vieillards de Susanne.

DINARDA
859Pourquoi m’appelez-vous ainsi ?

FABIO
860Par Dieu ! la raison en est claire. Parce que, — nous en sommes témoins, — vous êtes aussi belle, aussi innocente et aussi chaste…

On frappe à la porte.

DINARDA
861Ah ! voici qui va me délivrer.

BERNARDO
862On a frappé ?

FABIO
863Je crois que oui.

BERNARDO
864L’occasion est perdue.

FABIO
865Nous la retrouverons.

Entrent PHÉNICE et CÉLIA.

PHÉNICE
866Il y a bien longtemps que je désirais visiter votre maison.

DINARDA
867Ô Phénice ! ô madame ! ô mon aimable Célia, véritable aurore du soleil qui rayonne dans mon cœur ! je ne m’attendais pas à ce que cet humble logis reçût aujourd’hui tant de gloire.

PHÉNICE
868Où est le capitaine ?

DINARDA
869Il est sorti.

PHÉNICE
870Je viens chez vous, mon divin Espagnol, bien fatiguée. J’ai couru toute la matinée pour faire quelques emplettes.

DINARDA
871Voudriez-vous vous reposer et accepter une légère collation ?

PHÉNICE
872Les seuls rafraîchissements que je désire, ils sont sur ces lèvres vermeilles que je contemple avec joie.

DINARDA
873Je vous offre timidement, — comme n’étant pas dignes de vous, — du sucre des Canaries et les confitures les plus renommées de Valence et de Lisbonne.

FABIO
874(bas à Bernardo.)Je suis content que Phénice soit venue ici : nous saurons à quoi nous en tenir.

BERNARDO
875Tais-toi, point d’imprudence !

PHÉNICE
876Que vous êtes singulier, don Juan ! Vous agissez au rebours des autres cavaliers : eux, ils embrassent et ils n’offrent rien ; vous, vous offrez et vous n’embrassez pas.

DINARDA
877Ne m’adressez plus ces reproches, Phénice. J’oublie tout pour vous, pour vous je renonce à un fol honneur.

PHÉNICE
878Montrez-moi donc votre appartement.

DINARDA
879Volontiers. Mais, je vous en préviens, vous n’y trouverez ni beaux meubles, ni rideaux à franges d’or, ni tentures de France, ni secrétaires d’Allemagne, ni parfums de Portugal ; vous n’y trouverez qu’un dévouement sincère et profond, et les plus vifs désirs.

PHÉNICE
880Mon amour en sera plus heureux et plus flatté que de voir le trésor de Venise, ou le palais de Florence, ou l’Aranjuez de votre roi.

DINARDA
881Entrez donc, ma douce déesse.

Phénice et Dinarda sortent.

BERNARDO
882Les voilà parties ensemble ?

FABIO
883Oui ; cela est bizarre.

BERNARDO
884Il y a là-dessous quelque ruse, puisqu’elles s’éloignaient en se faisant des compliments l’une à l’autre.

FABIO
885Pour moi, d’après ces indices, je commence à changer de sentiment.

BERNARDO
886Moi, je n’en changerai que quand j’aimerai ailleurs une autre femme. Au reste, je ne tarderai pas beaucoup. Ah ! Célia !

FABIO
887Que lui veux-tu ? J’ai pensé à elle avant toi.

BERNARDO
888Crois-moi, Fabio, n’allons pas nous quereller. Mes droits sont égaux aux tiens. Et puis je suis d’avis qu’il vaut mieux que nous tâchions de la conquérir à nous deux ; car, à nous deux, nous ne sommes pas trop pour une femme.

Ils s’approchent de Célia et la mettent entre eux deux.

FABIO
889Célia !

BERNARDO
890Célia !

CÉLIA
891Que me voulez-vous ?

BERNARDO
892Je t’aime !

FABIO
893Je t’adore !

BERNARDO
894Moi, je soupire matin et soir.

FABIO
895Moi, je pleure sans cesse.

CÉLIA
896Vous me croyez donc bien libre ?

BERNARDO
897C’est une marque d’estime…

FABIO
898Un témoignage de respect.

CÉLIA
899Vous me prouvez votre estime d’une façon bien peu respectueuse.

BERNARDO
900Ah ! Célia !

FABIO
901Célia !

Entrent ALBANO et CAMILO.

ALBANO
902C’est ici que Phénice est entrée.

CAMILO
903Eh bien ! c’est ici que demeure le capitaine Osorio, camarade de ce don Juan.

ALBANO
904Voici ses pages.

CAMILO
905Et voilà Célia.

ALBANO
906Comment ! vous, Célia, dans cette maison ?

CÉLIA
907Cela vous paraît-il donc un miracle pour en être si fort étonné ?

ALBANO
908Je viens de laisser le capitaine aux environs de cette rue, et je suis surpris de vous voir chez lui.

CÉLIA
909Il n’y a pas là de quoi vous scandaliser, seigneur Albano. Le capitaine est habitué à nos façons d’agir. Les femmes de l’humeur de ma maîtresse aiment assez par moments les nouveautés.

ALBANO
910Quel est donc ce militaire qui demeure ici ?

CÉLIA
911C’est la beauté, la grâce et la gentillesse mêmes ; c’est la perle la plus précieuse qui ait jamais passé d’Espagne en Italie ; c’est un autre Adonis dont ma maîtresse voudrait être la Vénus ; en un mot, c’est l’incomparable don Juan de Lara.

CAMILO
912 (à Albano.)Qu’en dites-vous ? Don Juan de Lara est-il, à cette heure encore, une femme ?

ALBANO
913Attends un moment, Célia, écoute au nom du ciel ! Est-ce que Phénice est avec don Juan ?

CÉLIA
914Qu’importe la jalousie du capitaine ? Phénice ne l’a jamais aimé, tandis qu’elle raffole de don Juan.

ALBANO
915Quoi ! tu dis que don Juan et Phénice se parlaient ! tu les as vus tête à tête ?

CÉLIA
916Certainement je dis que je les ai vus, et vous pouvez les voir vous-même.

ALBANO
917Que le ciel me protége !

CAMILO
918Allons, Albano, il n’y a plus à en douter. Abandonnez une folle pensée. Don Juan n’est pas ni ne peut être la maîtresse que vous cherchez.

ALBANO
919Vous avez raison. Ce serait une obstination ridicule. Je suis désormais complétement désabusé.

CÉLIA
920Avez-vous à m’ordonner quelque chose, seigneur Albano ?

ALBANO
921Dieu te garde.

PHÉNICE
922 (du dehors.)Holà, Célia !

DINARDA
923 (de même)Holà, mes pages !

CÉLIA
924Ma maîtresse m’appelle.

BERNARDO
925Et nous, don Juan.

FABIO
926Célia, tu seras à moi aujourd’hui.

BERNARDO
927Non, à tous les deux.

CÉLIA
928Quels petits drôles !

FABIO
929 (à Bernardo.)Nous ne nous brouillerons pas pour cela, n’est-il pas vrai ?

BERNARDO
930Ma foi non ! Deux moutons peuvent bien brouter en paix dans la même prairie.

Célia, Bernardo et Fabio sortent.

CAMILO
931Je ne regrette pas cette démarche, puisque, par elle, vous avez été convaincu que ce cavalier est réellement un homme.

ALBANO
932Mon erreur m’aura du moins été utile, Camilo. Ce vivant portrait de Dinarda a bouleversé mon âme à tel point qu’il y a effacé pour jamais l’image de Phénice.

CAMILO
933De même que le soleil naissant dissipe les ombres de la nuit, de même une passion insensée s’évanouit aux premières clartés d’un véritable amour. Remerciez le ciel, mon ami, qui vous a sauvé des plus grands périls. Je redoutais pour vous cette Phénice, qui est de toutes les femmes la plus perfide et la plus fausse.

ALBANO
934Oui, je me félicite d’avoir échappé à ses filets.

CAMILO
935J’aperçois par la fenêtre des étrangers.

ALBANO
936Ce sont des Espagnols.

CAMILO
937J’ai idée, à leur costume, qu’ils ne font que de débarquer.

ALBANO
938En effet, je les ai vus ce matin qui emmagasinaient leurs marchandises.

CAMILO
939Sortons d’ici.

Camilo et Albano sortent.

Scène II.

Une rue.
Entrent LUCINDO, TRISTAN, DON FÉLIX et DONATO.

DON FÉLIX
940L’amitié que j’ai conçue pour vous durant ce long voyage, la confiance que m’ont inspirée et la justesse de votre esprit et la noblesse de votre cœur, — tout cela, Lucindo, ne permet pas que je vous quitte si promptement, ni que je vous laisse ignorer le secret le plus cher de ma vie. Il est temps que je vous dévoile ce que j’ai caché si soigneusement à tous les yeux durant la traversée ; il est temps que je vous révèle le trouble de mon âme. — Retire-toi, Donato.

LUCINDO
941Éloigne-toi, Tristan.

DON FÉLIX
942Les lois du monde, Lucindo, ces lois capricieuses et insensées ont pesé sur moi de bonne heure et flétri pour jamais mon existence. On m’a demandé plusieurs fois dans le vaisseau quel était le motif qui m’amenait en ce pays, et je n’ai pas répondu aux questions qu’une vaine curiosité m’adressait à cet égard. À vous, je vous dirai ce qui me conduit en Sicile : je viens ici pour y tuer un homme.

LUCINDO
943Je vous remercie, don Félix, de cette preuve d’estime que vous voulez bien m’accorder. Il est généreux à vous de ne m’avoir pas dédaigné à cause de ma naissance ou de mon état, lorsque vous êtes, vous, un gentilhomme sévillan, et moi simplement un marchand de Valence. Combien je suis flatté et honoré que vous me traitiez en ami !

DON FÉLIX
944Je ne pouvais vous traiter d’une autre façon, puisque je vous ai donné mon cœur, et croyez bien que je ne le donne pas légèrement.

LUCINDO
945Pensez de même, je vous prie, que je suis touché infiniment d’une faveur si haute, et que mon cœur vous rend bien les sentiments que le vôtre m’a voués… Une confidence en vaut une autre… Vous venez, dites-vous, en Sicile pour y tuer un homme ?

DON FÉLIX
946Je viens ici pour y tuer un homme, et j’en ai le droit.

LUCINDO
947Eh bien ! moi, je viens ici pour m’y venger d’une femme ; et j’ajoute comme vous, j’en ai le droit.

DON FÉLIX
948Veuillez m’employer, Lucindo, si je puis vous servir en quelque chose contre la personne dont vous avez à vous plaindre.

LUCINDO
949Je vous conterais en détail cette aventure si je ne craignais de vous ennuyer ; mais je vous l’exposerai en peu de mots. — Je suis venu à Palerme il y a environ deux mois, et j’ai, pour mon malheur, fait ici connaissance d’une femme qui a feint de m’aimer.

DON FÉLIX
950Est-ce que les femmes savent aimer ? Tantôt l’amour est un jeu pour elles, tantôt elles franchissent toutes les bornes.

LUCINDO
951Ma dame se montra fort éprise de moi, me prodigua les marques d’affection, me combla de présents. Que vous dirai-je ? L’hameçon auquel j’ai mordu aurait mis en défaut la sagesse même de Caton ; car j’ai eu affaire à une espèce de crocodile qui pleure pour tuer traîtreusement. C’est une femme qui est à la fois dame et demoiselle, une courtisane aux apparences graves, qui sait tromper habilement, qui sait enflammer un cœur en conservant sa présence d’esprit. Pour elle il n’y a pas d’amour ici bas ; car pour qu’elle s’attache, il faut que l’on soit une femme ou qu’on la mène tambour battant. Autrement son habitude est de faire des présents à ceux qu’elle veut prendre dans ses filets ; elle les endort par ce moyen, et ensuite les dépouille.

DON FÉLIX
952Voilà une manière d’agir tout à fait curieuse.

LUCINDO
953Curieuse et nouvelle. — Il y avait un mois que je la connaissais, et je recevais d’elle chaque matin quelque cadeau, lorsqu’un jour étant allé chez elle, je la trouvai habillée de deuil de pied en cap comme la mule d’un chanoine. Elle me montra en gémissant et en s’évanouissant une prétendue lettre d’un sien frère prétendu dans laquelle celui-ci disait qu’il était condamné à mort, mais que la partie adverse consentait à se désister moyennant une somme de deux mille ducats. La scélérate avait appris de moi ou de mon valet que j’avais retiré cet argent de mes marchandises. Je ne vis point la finesse du matou, et je lui donnai mon chat. Elle eut l’air de vouloir me garantir le remboursement de cette avance en me donnant ses bijoux en gage, mais je refusai de les prendre.

DON FÉLIX
954Quelle imprudence !

LUCINDO
955Vous avez bien raison. Dès qu’elle eut son butin elle s’éloigna de moi tout-à-coup, et c’est en vain que j’ai passé plusieurs jours et plusieurs nuits devant sa fenêtre et à sa porte. Je lui ai redemandé mes ducats, et elle a nié avoir rien reçu ; j’ai essayé de les recouvrer, c’était vouloir retirer une bague de la mer. Voyant à la fin que je n’avais rien à attendre ici d’un plus long séjour, je suis retourné à Valence, où j’ai été assez mal accueilli par ma famille ; et j’en reviens à cette heure avec l’espoir de me venger. Je vous avouerai donc que les marchandises que j’ai fait enregistrer à la douane en débarquant n’existent pas en réalité ; que loin de valoir trente mille ducats ainsi que je l’ai déclaré, elles valent à peine cent écus ; et que c’est un appât que je présente à ce loup affamé.

DON FÉLIX
956Plut à Dieu que mon malheur ne fût pas plus grand que le vôtre, que je n’eusse perdu que de l’argent !

LUCINDO
957Serait-il question d’honneur ?

DON FÉLIX
958Pas de moins que cela.

LUCINDO
959C’est beaucoup, j’en conviens ; mais songez aussi, je vous prie, que quand nous perdons de l’argent nous autres marchands, notre crédit s’en va, et avec notre crédit notre honneur.

Entrent PHÉNICE et CÉLIA.

CÉLIA
960Vous ne voulez donc pas me confier ce qui s’est passé ?

PHÉNICE
961Ne me tourmente pas, Célia. Je ne veux pas qu’on me le rappelle, je ne veux pas qu’on nomme devant moi ce don Juan. Quiconque lui ouvrira ma porte ne la retrouvera plus ouverte une autre fois.

CÉLIA
962 (effrayée.)Jésus ! Jésus ! voilà Lucindo et Tristan !

PHÉNICE
963Dieu me protége ! est-ce qu’il n’était pas parti ?

CÉLIA
964Il sera sans doute revenu.

PHÉNICE
965Pourquoi peut-il être revenu ?

CÉLIA
966Il vient probablement pour son commerce ; il doit vous avoir oubliée.

PHÉNICE
967Les hommes, Célia, sache-le, n’oublient jamais là où ils ont été maltraités ; il est, au contraire, dans leur honneur de s’obstiner quand on les dédaigne. Si je n’étais pas aussi irritée contre don Juan, je parlerais à ce pauvre jeune homme.

CÉLIA
968Mais, encore, qu’avez-vous donc contre lui ?

PHÉNICE
969Tais-toi, finissons. (À part.)Que pensera le capitaine ? Et en outre il m’a priée de dire qu’il avait eu mes faveurs.

CÉLIA
970L’un et l’autre vous regardent.

LUCINDO
971Ah ! don Félix, voilà celle qui cause ma colère.

PHÉNICE
972 (Elle s’approche de Lucindo.) Me reconnaissez-vous, seigneur Lucindo ? Que lisez-vous dans mes yeux ?Il faut absolument que je lui parle.

LUCINDO
973J’y lis — Inconstance, légèreté et trahison.

PHÉNICE
974Ceux qui sont les bien-venus dans un pays ont coutume d’embrasser leurs anciens amis qu’ils y rencontrent.

LUCINDO
975Les bien-venus comme moi sont toujours les mal-venus. — Vous vous êtes payée de votre main des bontés que vous aviez eues pour moi, vous défiant sans doute de ma générosité. Dieu sait, Phénice, que ce qui m’a affligé ce n’est pas d’avoir perdu cet argent ; mais de n’avoir trouvé en vous que fausseté en retour de l’amour le plus sincère. Quant au reste, la fortune dont jouit ma famille a aisément réparé mon malheur, et je reviens de Valence avec une valeur de trente mille ducats.

PHÉNICE
976Que vous êtes impatient ! Vous n’avez donc pas vu que j’avais voulu vous éprouver ? J’avoue que j’ai reçu de vous cette somme, me confiant à toutes les assurances de tendresse que je vous avais données. Puis je fus curieuse d’observer jusqu’où iraient les plaintes d’un ingrat qui me méconnaissait. Le jour où vous partîtes je vous envoyai chercher par Célia ; mais quand elle arriva chez vous, vous veniez de vous embarquer. Ah ! quelle nuit vous m’avez fait passer ! que de larmes, que de regrets vous m’avez causés ! Que je me suis repentie d’avoir tenté cette épreuve !

LUCINDO
977(bas, à don Félix.)C’est de cette manière qu’elle m’a joué dans le temps.

PHÉNICE
978Je ne pourrai jamais vous exprimer ma douleur. La seule chose qui me consola au milieu de mes peines ce fut votre argent. Je l’avais sans cesse entre les mains comme un gage qui me venait de vous, je le couvrais de caresses, et je lui disais toute sorte de folies qui attendrissaient tous ceux qui étaient là.

LUCINDO
979Est-il possible, madame, que mon départ vous ait causé un tel chagrin ? Combien je suis honteux et effrayé de ma folle conduite ! Vive Dieu ! si maintenant j’étais au milieu de la mer, et que cette nouvelle m’arrivât, je me précipiterais dans les flots pour venir vous retrouver à la nage ou mourir… Mais je m’aperçois, mon bien, que je vous retiens indiscrètement dans la rue. Ma passion m’a fait oublier ce que je vous dois… Enfin, vous correspondez à mon amour, je suis heureux !… Ô mon père ! pardonne ! de l’argent que j’apporte, il ne retournera pas un écu à Valence… Allez, Phénice, allez à la douane, informez-vous de la quantité de marchandises avec laquelle j’arrive à Palerme ; et soyez assurée que mon premier désir en les vendant est d’en mettre le produit aux pieds de votre beauté céleste. La seule chose que je demande au ciel est de pouvoir vous contempler au gré de mes vœux.

PHÉNICE
980Noble et généreux Espagnol, le seul trésor que j’ambitionne, n’en doutez pas, c’est votre tendresse.

LUCINDO
981Allez avec Dieu, mon cher bien, et préparez-vous à me recevoir cette nuit. Pour moi, je vais de ce pas avec ce cavalier chez un négociant qui consent, à cause de lui, à me rendre un service. Il consent à me prêter trois mille ducats en attendant que j’aie vendu.

PHÉNICE
982Je ne suis pas contente de vous, Lucindo, et il faut que je vous aime bien tendrement pour que je ne me fâche pas. Vous auriez dû vous adresser à moi pour négocier cette affaire.

LUCINDO
983Est-ce que vous connaîtriez quelqu’un qui pût m’avancer la somme dont j’ai besoin ?

PHÉNICE
984Certainement. Ces jours passés, plusieurs belles demoiselles de mes amies ont confié à un capitaine également de mes amis, qu’elles ont de l’argent qui dort chez elles sans leur rapporter d’intérêt, et qu’elles songent à le placer. Elles vous avanceront volontiers cette somme. À quoi la destinez-vous ?

LUCINDO
985À acheter du blé, parce qu’on en manque là bas.

PHÉNICE
986Je me charge d’arranger cela. Comptez sur mon zèle à vous servir.

LUCINDO
987C’est que, voyez-vous, il y a encore ici dans le commerce plusieurs des marchandises que j’apporte qui ne sont pas épuisées, et j’aurais peu de profit à les vendre sur-le-champ. Si, au contraire, j’attends un mois, je gagnerai dessus cent pour cent. Il faut donc que j’emprunte cette somme, quelques intérêts que l’on demande, puisque je les retrouverai sur les bénéfices.

PHÉNICE
988C’est bien vu. Je vous la trouverai, soyez tranquille. Seulement il importe que ces personnes puissent voir de leurs yeux vos marchandises.

LUCINDO
989Je donnerai les clefs du magasin où elles sont.

PHÉNICE
990Ce sera un gage suffisant.

LUCINDO
991J’ai d’ailleurs un autre avantage à ne pas vendre dès à présent ; c’est que je pourrai jouir plus longtemps de votre vue.

PHÉNICE
992Ce sera pour moi, mon doux bien, la plus douce des récompenses.

LUCINDO
993Oh ! je vous en donnerai plus tard, quand j’aurai vendu, une plus digne de vous.

PHÉNICE
994Je vous avertis seulement que l’on exige trente pour cent.

LUCINDO
995Quelles prétentions exorbitantes !

PHÉNICE
996Il convient que vous en passiez par là.

LUCINDO
997Cela n’est pas raisonnable.

PHÉNICE
998Vous aurez un assez grand bénéfice.

LUCINDO
999Tâchez, par vos beaux yeux, d’obtenir que l’on se contente de vingt pour cent. — Mais je ne veux pas vous tourmenter davantage à cet égard, ma chère âme, car voilà du monde. Je vous irai voir ce soir. (À Tristan.)Parle un peu à Phénice, Tristan.

PHÉNICE
1000Quoi ! c’est vous, Tristan ? Comme vous avez bonne mine, mon garçon !

TRISTAN
1001Que le ciel vous garde, madame !

PHÉNICE
1002À cette heure que votre maître est riche, vous adoptez un langage cérémonieux.

TRISTAN
1003Voici pour vous, madame, une autre occasion qui n’est pas mauvaise, n’est-il pas vrai ?

PHÉNICE
1004Je comprends ! vous m’accusez, vous me soupçonnez !

TRISTAN
1005Plût à Dieu que ce ne fût qu’un simple soupçon !… — Maudite soit la persistance avec laquelle mon maître s’obstine à vous aimer ! Faut-il, quand vous l’avez déjà trompé une fois, qu’il revienne encore comme un écervelé vers la plus perfide des femmes ?

PHÉNICE
1006Vous êtes trop sévère envers moi, Tristan.

TRISTAN
1007Je suis furieux ! — Ah ! si vous eussiez vu cette pauvre dupe sur la mer où il voulait se jeter à chaque instant pour éteindre le feu qui le consumait ! Si vous l’aviez vu à Valence, où il ne faisait que se désoler, que pleurer et gémir jour et nuit !… J’ai failli en perdre patience… Il ne s’est un peu consolé que lorsqu’on lui a eu confié de nouvelles marchandises.

PHÉNICE
1008En a-t-il pour une grande valeur ?

TRISTAN
1009Mais oui, assez… Pour trente mille ducats environ.

PHÉNICE
1010Mon intention, l’autre fois, a été de mettre sa tendresse à l’épreuve. Je lui garde son argent.

TRISTAN
1011Bien ! bien ! qu’il retourne chez vous ! qu’il dépense avec vous la fortune de son père, qui l’avait muni de si bonnes instructions ! et qu’il fasse mourir ce digne vieillard de chagrin !… Pour moi, je prévois de reste que je ne reverrai plus ma patrie.

PHÉNICE
1012Je vous assure, Tristan, que vous ne me connaissez pas.

TRISTAN
1013Si fait ! je ne connais que trop l’hameçon qui a pêché notre chat.

PHÉNICE
1014Vous ne savez pas, Tristan, qu’au moment où vous êtes parti, je comptais vous donner un habit du plus beau velours avec des passements d’or.

TRISTAN
1015Un habit ! à moi ! vive Dieu !

PHÉNICE
1016Oui, un habit charmant.

TRISTAN
1017En ce cas je n’ai plus rien à dire, et je vous amènerai ce galant pieds et poings liés, et vous n’y perdrez rien.

PHÉNICE
1018Si vous me l’amenez, Tristan, outre l’habit, il y a cent ducats pour vous.

TRISTAN
1019Je vous baise les mains.

PHÉNICE
1020 ( à Lucindo.)Adieu.

LUCINDO
1021Adieu.

CÉLIA
1022Adieu, Tristan.

TRISTAN
1023Adieu, Célia.

LUCINDO
1024(à part.)Ma vengeance ne tardera pas à s’accomplir.

PHÉNICE
1025Songez, mon bien, que je vous attends.

LUCINDO
1026Ayez soin, mon amour, que l’on m’apporte l’argent.

PHÉNICE
1027N’oubliez pas que c’est trente pour cent.

LUCINDO
1028Comme vous voudrez.

Phénice et Célia s’éloignent.

CÉLIA
1029À qui donc comptez-vous demander cette somme ?

PHÉNICE
1030À moi-même. J’ai déjà deux mille ducats par devers moi, et je trouverai les mille autres sur mes bijoux. Trente pour cent, c’est un gain qui n’est pas à dédaigner. Puis, quand il aura vendu, j’aurai le reste.

CÉLIA
1031Prenez garde, madame ; les hommes ont parfois d’habiles vengeances.

PHÉNICE
1032Le plus fin d’entre eux serait trompé par une femme. Allons à la douane, je consulterai le registre, et je saurai au juste, d’après la propre déclaration du jeune homme, ce que vaut sa marchandise. Tu vois que je n’agis pas à la légère.

CÉLIA
1033J’admire votre prudence.

Phénice et Célia sortent.

DON FÉLIX
1034Vous lui avez tendu là un bon piége.

LUCINDO
1035Je doute fort qu’elle m’échappe.

DON FÉLIX
1036Elle prend bien, d’ailleurs, ses précautions.

Entrent LE CAPITAINE et DINARDA.

LE CAPITAINE
1037Vous n’avez d’aucune façon besoin de vous excuser ; je sais que vous êtes un cavalier plein d’honneur.

LUCINDO
1038 (à don Félix.)Voici du monde. Retournez au logis pendant que je vais chercher cet argent ; et s’il faut absolument que vous tuiez votre ennemi de votre propre main, du moins ne vous compromettez pas.

DON FÉLIX
1039Je veux avant tout que ma vengeance soit secrète.

Lucindo et don Félix sortent.

DINARDA
1040Que Phénice soit venue au logis, je n’essayerai pas de le nier, capitaine ; mais il est clair que c’est vous qu’elle y venait voir.

LE CAPITAINE
1041Vous ne me persuaderez pas ; je connais son humeur et ses manières. Il serait plus facile d’emprisonner le soleil, d’arrêter un nuage, de prendre le vent, que de conserver à un homme le cœur changeant de cette femme. Avec cela, elle a l’honnête habitude de soutirer, par mille je ne sais quels moyens, l’argent des étrangers. Elle est rusée, je vous en réponds, plus rusée que vous, mon jeune gentilhomme. Aussi, quelque bonne opinion que j’aie de vous, je ne doute pas qu’a la fin votre vertu n’ait cédé à ses avances. Elle vous adore, je le sais.

DINARDA
1042En admettant cela, toujours est-il que je ne vous ai pas offensé.

LE CAPITAINE
1043Les pierres elles-mêmes sont effrayées de ce prodige ; car c’en est un, et des plus grands, que de voir cette femme vous poursuivre comme elle fait… Vous pourrez vous vanter de l’action la plus rare, puisque vous vous jouez d’une femme qui n’est que ruse, calcul, embûche et fourberie. Mais si vous êtes honteux d’avoir abusé de ma confiance, et d’avoir joué en même temps un si grand nombre d’hommes joués par elle, j’exigerai de vous seulement que vous m’aidiez à me venger.

DINARDA
1044Si don Juan peut vous être utile à quelque chose, ordonnez, commandez ; son épée, son bras, sa vie, tout est à vous. Je prétends dissiper, à quelque prix que ce soit, vos soupçons injurieux.

LE CAPITAINE
1045Vous vous défendez avec une chaleur…

DINARDA
1046Vous saurez plus tard mon histoire, et vous verrez combien vous avez tort.

LE CAPITAINE
1047Écoutez. Il n’est rien que les femmes de cette espèce souhaitent autant que le mariage. Quand on veut se moquer d’elles, on n’a qu’à toucher cette corde. Le dégoût des plaisirs, l’ennui de l’existence qu’elles mènent, les engagent à faire une fin. Puis elles craignent, quand les rides commencent à paraître, de se trouver abandonnées. Puis elles sentent tôt ou tard le besoin d’un protecteur légitime. Aussi y a-t-il beaucoup d’hommes qui les abusent par là, en leur disant demain, après-demain, dans un mois. Vous m’entendez ?

DINARDA
1048Vous voulez que je feigne de vouloir être son mari ?

LE CAPITAINE
1049Laissez-moi faire ; vous découvrirez bientôt mon projet.

DINARDA
1050Nous voilà arrivés peu à peu à sa maison.

LE CAPITAINE
1051Vous y entrerez pour me la livrer. En ce moment, tenez-vous un peu à l’écart.

Entrent PHÉNICE et CÉLIA.

PHÉNICE
1052J’ai tout l’argent bien compté.

CÉLIA
1053Tous ces ducats, Phénice, m’ont l’air d’un appât de nouvelle sorte pour votre hameçon.

PHÉNICE
1054Maintenant que j’ai pris mes informations, je n’ai pas peur de lui jeter celui-là inutilement. Va m’appeler le Capitaine.

CÉLIA
1055Le voici lui-même qui vient.

PHÉNICE
1056 (au Capitaine.)J’allais vous envoyer chercher.

LE CAPITAINE
1057En quoi puis-je vous servir ?

PHÉNICE
1058Je veux prêter de l’argent à un homme à un intérêt fort raisonnable… pour moi ; et comme j’attends en outre un autre bénéfice, je voudrais que vous eussiez la complaisance de dire que cet argent vient de vous, qu’il appartient à des demoiselles de votre connaissance.

LE CAPITAINE
1059Est-ce qu’on ne vous donne pas de caution ?

PHÉNICE
1060Si fait ; on me donne au moins cinquante caisses de draps et de soies de Valence, et, de plus, cent tonneaux d’huile enregistrés. Tout cela est emmagasiné à la douane ; — j’ai les clefs du magasin, et rien n’en sera livré sans mon aveu ni au maître ni à personne.

LE CAPITAINE
1061À merveille ! cela va bien.

PHÉNICE
1062Pourquoi ne vous approchez-vous pas, don Juan ?

LE CAPITAINE
1063Parce qu’il est confus de certaines tentatives.

PHÉNICE
1064Ce sont là vos plaisanteries accoutumées.

LE CAPITAINE
1065Comment ! des plaisanteries ! non pas, non pas, vive Dieu ! Tout à l’heure ayant appris que vous étiez allée chez lui, il ne s’en est fallu de rien que je ne lui perçasse le cœur de mon poignard. Heureusement pour lui qu’il m’a demandé pardon, et qu’il m’a apaisé en me disant que s’il vous a parlé, c’était avec l’intention de vous épouser. Moi, rencontrant une occasion si favorable, je me suis décidé à renoncer à mes plaisirs et à mes droits ; espérant que s’il vous emmène avec lui en Espagne, et si je vous retrouve là-bas un jour ou l’autre, vous vous souviendrez que vous me devez votre situation.

PHÉNICE
1066Ah ! capitaine, vous me trompez !

LE CAPITAINE
1067Jamais de la vie je n’ai trompé une femme.

PHÉNICE
1068Ah ! je me confie à votre sincérité espagnole. — Si ce mariage a lieu, je vous donnerai le jour même une chaîne valant mille ducats.

LE CAPITAINE
1069J’ai dit à don Juan que vous êtes fort riche.

PHÉNICE
1070Vous ne l’avez pas trompé ; car, à dire vrai, si nous devions nous marier ce soir même, je me ferais fort de lui apporter en dot quinze mille ducats aussi bien qu’un.

Entre TRISTAN.

TRISTAN
1071 (à Phénice.)Lucindo mon maître vous attend à la douane.

PHÉNICE
1072Venez, Capitaine. — Toi, Célia, dis à Estacio et à Fabricio qu’ils me suivent avec l’argent.

LE CAPITAINE
1073Laissez-moi prendre congé de don Juan.

PHÉNICE
1074Dites-lui donc qu’il est l’âme de ma vie.

DINARDA
1075Qu’y a-t-il de nouveau ?

LE CAPITAINE
1076 (Plus bas.) Elle est folle de vous, don Juan. Elle m’a promis une chaîne de mille ducats. Demeurez ici.Nous allons, Phénice et moi, à une affaire obligée.

DINARDA
1077Que le ciel vous garde.

PHÉNICE
1078Ne tardons pas davantage.

TRISTAN
1079(à part.)Nous la tenons ! elle est prise !

Phénice, le Capitaine, Tristan et Célia sortent.

DINARDA
1080Je perds en vain mes pas, mes soupirs et mes pleurs. Il ne me reste plus désormais aucune épreuve à traverser ; car j’ai souffert tous les ennuis, toutes les peines. Si l’amour est dans la pensée, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’absence l’efface enfin ; et vouloir que l’on m’aime par force, cela n’est pas généreux, cela n’est pas la loi d’amour. Hélas ! malheureuse, Albano a changé ! Les hommes auxquels nous vouons notre cœur nous vantent leur fidélité, leur constance. Si nous changeons, nous autres femmes, nous n’avons pas d’excuse. Mais il n’en est pas de même des hommes ; car s’ils changent, ils disent que toujours la faute en est à nous.

Entre ALBANO.

ALBANO
1081Je me réjouis fort, don Juan, de vous rencontrer seul en ce lieu.

DINARDA
1082Et moi aussi de vous voir ; car je viens pareillement disposé à vous donner ou à vous demander les renseignements qui nous sont nécessaires à chacun.

ALBANO
1083(à part.)Dieu me protége. Il m’est impossible d’en douter. Ce don Juan, — c’est elle.

DINARDA
1084(à part.)Je tremble de peur. Il a l’air de me reconnaître. Mais quand même je devrais mourir ici, je lui soutiendrai qu’il s’abuse. (Haut.)Eh bien ! puisque vous désirez me parler, je vous écoute.

ALBANO
1085Quand vous êtes entré dans cette maison vous connaissiez mes vues ; pourquoi y êtes-vous revenu depuis ?

DINARDA
1086Ceci est mon secret que je ne suis pas obligé de vous dire. Dieu seul le saura. Je ne dois pas compte de ma conduite à un homme aussi léger.

ALBANO
1087(à part.)Jésus ! c’est bien elle. Mais Célia prétend que Phénice… Cela ne se pourrait pas si ce don Juan est une femme. Cachons-lui mes soupçons jusqu’à ce qu’il se déclare lui-même. (Haut.)Je me suis adressé déjà à vos laquais pour m’informer de vous.

DINARDA
1088Très-bien. Et dans quel but, s’il vous plaît ?

ALBANO
1089Je voulais savoir d’eux votre nom et celui de votre pays. — Ils se sont moqués de moi.

DINARDA
1090C’est la coutume des pages.

ALBANO
1091Ce n’est pas que je sois effarouché de voir venir dans ces parages un cavalier aussi charmant, aussi aimable ; non, je ne suis point jaloux ; mais je voulais savoir si vous êtes un homme… bien loyal, car votre conduite à l’égard de cette femme me semble pleine d’artifices.

DINARDA
1092Des artifices !… que vous êtes gracieux et flatteur ! Puisque vous m’en croyez capable, il faut que vous ayez appris par votre expérience personnelle ce que c’est que des artifices.

ALBANO
1093Enfin, pourquoi la servez-vous ?

DINARDA
1094Vous-même, pourquoi l’aimez-vous ?

ALBANO
1095Moi ! je puis l’avouer : c’est seulement pour me distraire de l’ennui que me cause l’absence d’une femme de laquelle mes disgrâces m’ont éloigné, et que j’aimerai jusqu’à la mort.

DINARDA
1096Quoi ! vous aimez une femme absente !

ALBANO
1097Oui, j’aime une femme accomplie, une femme si belle, que ce ne serait pas la louer assez à mon gré que de la comparer au soleil de l’Orient. Cette femme, je lui ai dressé un autel dans mes souvenirs, et j’offre sans cesse à son image les adorations de mon cœur, le culte de mon âme. Cette femme, je la regrette, je la désire ; elle est tout à la fois mon tourment et mon espérance ; et vous lui ressemblez à tel point, qu’en vous voyant il me semble que je la vois.

DINARDA
1098Je voudrais bien la connaître, pour lui écrire un peu ce qui se passe ; je la désabuserais sur votre compte, et si elle vous aime, je l’amènerais à vous haïr. Car, dites-moi, n’est-ce pas en même temps une chose risible et pitoyable que vous feigniez un tel attachement pour elle, et que vous me poursuiviez de la jalousie que je vous inspire auprès d’une autre ? D’ailleurs, seigneur Albano, veuillez écouter attentivement deux mots. Il ne m’appartient pas de m’occuper de vos anciens sentiments, auxquels je n’ai rien à voir, et, d’un autre côté, je vous prie de ne plus mettre les pieds désormais chez Phénice, car elle se marie.

ALBANO
1099Avec qui donc ?

DINARDA
1100Vous le saurez plus tard. Après tout, que vous importe avec qui cette dame se marie, puisque vous aimez ailleurs ? Ne voyez-vous pas que l’intérêt que vous lui portez est une sorte d’outrage à celle dont vous avez placé l’image sur l’autel de vos souvenirs ?

ALBANO
1101Écoutez-moi.

DINARDA
1102À quoi bon ?

ALBANO
1103Parlez ! parlez ! Avec qui Phénice se marie-t-elle ?

DINARDA
1104Avec moi.

ALBANO
1105Avec vous ?

DINARDA
1106Oui, avec moi. Adieu.

Elle sort.

ALBANO
1107Vive Dieu : chassons ces pensées importunes. Il y aurait de quoi m’ôter la raison. Quelle ressemblance bizarre et cruelle ! Par moments je suis sur le point d’atteindre la vérité, et ensuite elle se dérobe à mes regards. Tantôt je ne puis douter que ce soit elle ; tantôt il me paraît impossible que ce le soit… Hélas ! qu’ai-je gagné à la voir ? Les sentiments qui n’existent plus dans son cœur se sont réveillés plus vifs que jamais dans le mien.

Entre CAMILO.

CAMILO
1108J’ai parcouru toute la ville pour vous trouver, et je me félicite de vous rencontrer en ce lieu.

ALBANO
1109Doucement, Camilo ; qu’y a-t-il ?

CAMILO
1110Un homme mystérieusement enveloppé dans son manteau, un Espagnol arrivé ici depuis peu, s’informait de tous côtés de la demeure d’un certain seigneur Albano. Je me suis approché, j’ai satisfait à sa question, et lui ai demandé aussitôt ce qu’il vous voulait. Il m’a paru embarrassé, et m’a dit qu’il reviendrait. Après l’avoir vainement prié de s’expliquer, je l’ai suivi jusqu’à son logis, et j’ai interrogé ses hôtes sur son compte.

ALBANO
1111Eh bien ?

CAMILO
1112On n’a rien voulu me dire. Mais j’ai couru vers le port, et là j’ai vu un navire valencien arrivé dans la matinée, qui, dit-on, avait amené plusieurs personnes de Séville.

ALBANO
1113De Séville ?

CAMILO
1114Oui, et j’ai idée que ce cavalier n’est autre chose que don Félix.

ALBANO
1115Cela se pourrait bien ; et sans doute qu’il médite quelque trahison.

Entrent LUCINDO et TRISTAN.

LUCINDO
1116Mon hameçon l’a piquée parfaitement.

TRISTAN
1117Oui, et elle a mordu divinement.

LUCINDO
1118L’argent est-il dans le vaisseau ?

TRISTAN
1119Nos gens l’y ont transporté.

LUCINDO
1120Nous n’avons plus qu’à partir.

TRISTAN
1121D’autant plus que la belle a une douzaine de vaillants à son service.

LUCINDO
1122Je voudrais cependant bien assister à la scène du désabusement.

TRISTAN
1123Gardez-vous-en bien ! gagnons au contraire, et au plus vite, la haute mer.

LUCINDO
1124Ah ! Tristan, comme elle va crier, pleurer, se désoler !

TRISTAN
1125Ne m’en parlez pas. Il me semble que je la vois d’ici, et je triomphe.

LUCINDO
1126Ô ciel ! accorde-nous un vent propice. Tu ne le refuseras pas à mon vaisseau ; car il va voguer sur les ondes chargé d’un butin plus glorieux que celui de la Toison d’or. Que l’on cesse de vanter l’argonaute Jason ; il a été vaincu aujourd’hui par Lucindo le Valencien.

TRISTAN
1127Zéphyrs bénins, enflez de votre souffle ami les voiles de notre navire. J’ai hâte de me retrouver dans ma patrie pour y raconter mes exploits ; car j’ai attrapé aujourd’hui la plus rusée des femmes, j’ai tiré un habit de velours et cent ducats de Phénice !… Adieu ; demeure en paix, hameçon perfide, appât trompeur, pêcheuse de bourses, matou de notre chat ! Adieu, Circé, adieu, sorcière ; apprends à connaître Tristan !

Lucindo et Tristan sortent.

CAMILO
1128Je pense, en y réfléchissant, que nous ne ferions pas mal de retourner vers les bords de la mer.

ALBANO
1129Oui, il faut qu’avant la nuit je voie le vaisseau dans lequel il est venu. J’y trouverai sans doute quelqu’un qui m’apprendra le nom de ce personnage. Je ne puis négliger cette affaire.

CAMILO
1130Vous avez raison. D’ordinaire l’offenseur écrit son injure sur le sable et l’offensé l’imprime sur le marbre ; tandis qu’au rebours celui qui a outragé un homme devrait sans cesse avoir sa propre injure présente à sa mémoire.

Camilo et Albano sortent.

Scène III.

Le salon de Phénice.
Entrent PHÉNICE et CÉLIA.

CÉLIA
1131Vous êtes bien contente ?

PHÉNICE
1132Jamais je n’ai eu tant de joie. J’ai ramené dans ma maison un homme qui va faire ma fortune, et j’épouserai par son moyen celui que j’adore. — Ah ! Célia, comme je l’ai trompé ! En vérité, je le plains, ce pauvre garçon ! Ils ne sont pas malins, les Espagnols !

CÉLIA
1133Par Dieu ! l’Espagne est un pays de montagnes qui ne produit que des hommes d’un esprit lourd, lent, paresseux. S’ils ont conquis les Indes, ma foi ! c’est pour enrichir l’Italie et la France. Partout où ils portent leurs armes ils laissent leur argent.

PHÉNICE
1134Quel immense bénéfice j’ai en perspective ! D’abord les trente pour cent, ce qui n’est pas à dédaigner. Puis ce que je pourrai retirer sur le capital que je prête. Puis j’ai dans mon secrétaire les clefs du magasin, et j’y entrerai quand je voudrai. — Mais, à propos, Célia, où est le capitaine ?

CÉLIA
1135Il est allé voir don Juan.

Entre BERNARDO.

BERNARDO
1136Que votre seigneurie me donne la main comme à son page.

PHÉNICE
1137Mon ami ! mon frère !

BERNARDO
1138Puissiez-vous être heureuse avec le seigneur don Juan pendant dix siècles et plus ! Amen.

PHÉNICE
1139Prenez cette bague, Bernardo ; c’est un diamant de cinquante écus ; je vous l’offre au nom de cet aimable Espagnol, Votre maître et le mien.

BERNARDO
1140Je l’accepte sans façon.

Entre FABIO.

FABIO
1141Je baise les mains et les pieds de votre seigneurie.

PHÉNICE
1142Ô Fabio !

FABIO
1143Que le ciel, ma belle patronne, vous accorde les jours les plus fortunés dans cette union !

PHÉNICE
1144Acceptez ce bijou, mon Fabio.

FABIO
1145Je vous rends mille grâces, ma belle patronne.

Entre LE CAPITAINE.

LE CAPITAINE
1146Le seigneur don Juan m’envoie vous prier de l’attendre.

PHÉNICE
1147Ô mon cher capitaine ! vous êtes vraiment mon appui et mon père. Tenez, veuillez porter cette chaîne à mon intention.

LE CAPITAINE
1148Vous n’aviez pas besoin de cela pour retenir un homme qui vous est enchaîné par son dévouement ; mais puisque vous l’exigez, je porterai votre chaîne à jamais comme votre esclave soumis.

Entre DINARDA.

DINARDA
1149Excusez mon retard, ma chère âme.

PHÉNICE
1150Soyez le bienvenu, mes amours.

DINARDA
1151Quel bonheur égale celui d’un homme que vous agréez pour mari !

PHÉNICE
1152Que pourrai-je vous donner en reconnaissance de ces douces paroles ?

DINARDA
1153Je n’aspire qu’à cueillir au plus tôt les roses qui embellissent votre bouche.

PHÉNICE
1154En attendant, veuillez accepter ce diamant, qui n’a pas son pareil à Palerme.

DINARDA
1155Il est beau, sans doute ; mais vos yeux ont encore plus d’éclat et lancent plus de feux.

LE CAPITAINE
1156(à part.)Elle restitue en bloc ce qu’elle a pêché en détail.

Entrent ALBANO et CAMILO.

ALBANO
1157Après vous avoir fait mon compliment, belle Phénice, sur votre mariage avec le seigneur don Juan de Lara, l’honneur et la gloire de Séville, permettez que je passe sans autre préambule au sujet qui m’amène. — J’étais allé sur le port afin de savoir des nouvelles d’un de mes compatriotes qui vient me chercher à Palerme avec d’assez mauvaises intentions, lorsqu’un navire valencien qui mettait à la voile a attiré mes regards. Tandis que je m’amusais à suivre des yeux la manœuvre des matelots, deux hommes se sont approchés de moi, et l’un d’eux m’a donné une lettre, en me priant de la remettre moi-même demain matin à Phénice. Je lui ai répondu que je m’acquitterais de sa commission fidèlement. Là dessus les deux hommes, dont l’un semblait être le maître de l’autre, se sont jetés dans une barque en riant, et ils ont gagné le vaisseau en riant toujours. Puis les voiles du vaisseau se sont déployées, il a quitté le rivage en se balançant, et je n’ai pas tardé à le perdre de vue… Inquiet sur le contenu de cette lettre, j’ai cru devoir vous l’apporter sans attendre davantage. La voici.

PHÉNICE
1158 (en prenant la lettre.)Je crains un malheur ; je n’ose ouvrir cette lettre. (Donnant la lettre à Osorio.)Ouvrez-la, capitaine.

LE CAPITAINE
1159Voici ce qu’elle dit. (Lisant.)« S’il vous en souvient, ma petite harpie, vous avez pêché naguère deux mille écus avec votre hameçon, votre déguisement de deuil et vos larmes feintes… »

PHÉNICE
1160Ah ! Lucindo !

LE CAPITAINE
1161Laissez-moi donc achever. (Lisant.)« Mais j’ai opposé la ruse à la ruse, et j’ai recouvré mon argent, et je me suis vengé… »

PHÉNICE
1162Comment ? de quelle façon ?

LE CAPITAINE
1163Nous allons voir. (Lisant.)« Vous saurez, ma belle ennemie, que les marchandises renfermées dans le magasin ne sont qu’une fiction comme vos larmes et votre deuil. Les caisses ne contiennent en tout et pour tout, sous le couvercle, que six aunes de drap, et les tonneaux sont remplis d’eau. Le premier seulement, qui est le plus près de la porte, vous fournira dix livres d’huile de première qualité. Vous m’aviez dérobé deux mille ducats, et je vous en prends trois mille, gardant l’excédant de cette dernière somme pour le change, la commission et les frais de transport. Adieu, ma belle ennemie ; je vous paye en votre monnaie, mensonges pour mensonges. »

PHÉNICE
1164Ô l’infâme brigand !… Laissez-moi courir à sa poursuite.

ALBANO
1165Ce serait une peine inutile ; le vaisseau est au moins à dix lieues du port.

PHÉNICE
1166Que n’ai-je des ailes pour voler !

CAMILO
1167Calmez-vous, madame.

PHÉNICE
1168 (en faisant le signe de la croix.)Dieu puissant ! Jésus ! Jésus !

CÉLIA
1169Comme vous vous signez !

PHÉNICE
1170Je suis femme, et je sens vivement une injure. — Mais, pardonnez, don Juan ; trois mille ducats de moins ne paraîtront pas sur ma fortune.

DINARDA
1171Si cette perte ne vous afflige pas, mon bien, je n’y ai aucun regret.

Entrent DON FÉLIX, DONATO et deux Militaires.

DON FÉLIX
1172 (aux Militaires.)Ils sont entrés tous les deux dans cette maison. Je les ai vus.

PHÉNICE
1173Que signifie cette visite ?

CÉLIA
1174Cela est drôle ! des gens qui viennent assister à une noce couverts de leurs manteaux.

DON FÉLIX
1175Poursuivez, continuez, ne vous dérangez pas ; nous n’avons pas de mauvaises intentions.

LE CAPITAINE
1176Alors dépouillez vos manteaux. Sans quoi, vive Dieu ! je vous ferai sortir plus vite que vous n’êtes entrés.

DON FÉLIX
1177 (écartant son manteau.)Bien que les menaces ne m’effrayent pas, je puis et je dois me montrer à visage découvert. — Je suis Espagnol, et j’arrive de Séville à votre recherche, don Albano.

ALBANO
1178Don Félix !

DON FÉLIX
1179Oui, don Félix, qui voudrait vous parler seul à seul dans le champ.

ALBANO
1180Je n’ai jamais refusé, vous le savez, et je ne refuserai jamais un rendez-vous d’honneur : je vous suis.

DINARDA
1181Un moment, arrêtez, Expliquez-vous, dites-moi les motifs qui vous animent l’un contre l’autre, et ensuite je vous conduirai moi-même sur le terrain.

ALBANO
1182Don Félix a eu à Séville un duel dans lequel il a été blessé.

DON FÉLIX
1183Il n’y a pas de déshonneur à être blessé dans un combat. Votre épée m’a atteint comme la mienne aurait pu vous atteindre. Aussi n’est-ce pas pour cela que je viens.

ALBANO
1184Que demandez-vous donc ?

DON FÉLIX
1185Ma sœur, que vous avez enlevée ; et je ne retournerai pas sans elle à Séville, ou sans votre vie.

DINARDA
1186Ce n’est pas la peine de vous battre en duel l’un contre l’autre. Si le seigneur Albano consent à épouser la sœur de don Félix, je m’engage à la faire paraître ici à l’instant. Allons, faites la paix.

DON FÉLIX
1187Voici ma main.

ALBANO
1188Voici la mienne.

DINARDA
1189Eh bien ! la sœur de don Félix, l’épouse de don Albano, vous l’avez devant vos yeux : c’est moi-même !

PHÉNICE
1190Quoi ! vous, don Juan !

DINARDA
1191Je ne me suis jamais appelée de ce nom.

PHÉNICE
1192Vous n’êtes donc pas un homme ?

DINARDA
1193Non, puisque je suis une femme.

PHÉNICE
1194Ô ciel ! comme j’ai été jouée ! — Alors il est juste que l’on me restitue mes présents. — Capitaine Osorio, rendez-moi la chaîne.

LE CAPITAINE
1195Non, ma charmante ; je veux la porter toute ma vie à votre intention comme votre esclave dévoué ; et s’il y a quelque bravo qui en ait envie, qu’il vienne me la demander dans le champ.

PHÉNICE
1196Vous, Bernardo, rendez-moi la bague que je vous ai donnée.

BERNARDO
1197Non, madame ; je la garde : ce qui est donné est donné.

PHÉNICE
1198Et vous, Fabio, mon joyau ?

FABIO
1199Moi aussi, ma patronne, je le garde comme un souvenir.

PHÉNICE
1200Ô ciel ! ils m’ont tous jouée !

LE CAPITAINE
1201Ainsi finit, illustre assemblée, l’Hameçon de Phénice.