Scène I.
Une chambre.
Entrent DINARDA, habillée en homme, et BERNARDO.
DINARDA
812Eh bien, Bernardo, que signifie cet air de tristesse ?
BERNARDO
813Je suis malade.
DINARDA
814Qu’avez-vous ?
DINARDA
816Comment ! je ne sais ?
BERNARDO
817Oui, je ne sais quel est mon mal.
DINARDA
818Peut-être que la terre ne vous convient pas ?
BERNARDO
819Non, c’est le ciel qui m’éprouve. Ah ! de quelle cruelle douleur il m’accable ! de quel feu dévorant il embrase mon sein ! Ah ! Jésus ! j’en mourrai. — Tâtez-moi le pouls, je vous prie.
DINARDA
820Voyons un peu cela.
BERNARDO
821Si vous avez assez d’amitié pour moi, veuillez appliquer votre autre main sur mon front.
DINARDA
822Ce n’est rien. Votre pouls ne présente aucune agitation extraordinaire, et le front ne me semble pas avoir plus de chaleur qu’il ne faut.
BERNARDO
823Touchez-moi un peu au visage.
DINARDA
824Votre visage non plus ne me paraît pas trop échauffé.
BERNARDO
825Ah ! quelle douleur : quelle horrible douleur !
BERNARDO
827Au cœur. Il tressaille à chaque instant.
DINARDA
828Cet accident est étrange, en vérité.
BERNARDO
829La cause ne l’est pas moins. De grâce, au nom du ciel, mettez votre main sur mon cœur !
DINARDA
830Soit ! — mais dites à ce vilain mal de s’apaiser.
BERNARDO
831Vous l’excitez, vous, au contraire. Ne sentez-vous pas ces battements qui se succèdent avec force ?
DINARDA
832Je les sens. Mais d’où cela vous est-il donc venu ?
BERNARDO
833Quoi ! vous ne le devinez pas ?
BERNARDO
835C’est vous qui…
DINARDA
836Comment ! moi ?
BERNARDO
837Oui, vous-même.
DINARDA
838Finissons, s’il vous plaît.
BERNARDO
839Doucement, ne vous fâchez pas.
DINARDA
840Oui-dà, je souffrirais que vous me parliez comme si j’étais une femme !
Entre FABIO.
FABIO
841Serais-je utile par ici ?
BERNARDO
842Oui, puisqu’elle veut nier.
FABIO
843
(à Dinarda.)Pourquoi refusez-vous d’avouer ce que nous savons tous les deux ?
DINARDA
844Vive Dieu ! vous vous entendez ensemble.
FABIO
845Il est vrai que nous nous sommes concertés et qu’il a été convenu entre nous que ce serait lui qui commencerait l’attaque.
FABIO
847Ne soyez pas inflexible ; ne vous obstinez pas à soutenir une chose qui n’est pas.
BERNARDO
848Dès le premier instant où vous êtes entrée dans le vaisseau, nous avons bien vu que vous étiez une femme.
DINARDA
849Moi, une femme ! quel outrage !
BERNARDO
852Fabio l’a bien vu.
DINARDA
853Qu’avez-vous vu de moi, Fabio ?
FABIO
854Eh ! j’ai vu… ce que je n’ai pas vu.
DINARDA
855Vilain insolent, si je tire mon épée…
DINARDA
857Vous me faites violence.
FABIO
858Ne craignez rien. Ce n’est pas à notre âge que nous jouerons le rôle des deux vieillards de Susanne.
DINARDA
859Pourquoi m’appelez-vous ainsi ?
FABIO
860Par Dieu ! la raison en est claire. Parce que, — nous en sommes témoins, — vous êtes aussi belle, aussi innocente et aussi chaste…
On frappe à la porte.
DINARDA
861Ah ! voici qui va me délivrer.
BERNARDO
862On a frappé ?
FABIO
863Je crois que oui.
BERNARDO
864L’occasion est perdue.
FABIO
865Nous la retrouverons.
Entrent PHÉNICE et CÉLIA.
PHÉNICE
866Il y a bien longtemps que je désirais visiter votre maison.
DINARDA
867Ô Phénice ! ô madame ! ô mon aimable Célia, véritable aurore du soleil qui rayonne dans mon cœur ! je ne m’attendais pas à ce que cet humble logis reçût aujourd’hui tant de gloire.
PHÉNICE
868Où est le capitaine ?
PHÉNICE
870Je viens chez vous, mon divin Espagnol, bien fatiguée. J’ai couru toute la matinée pour faire quelques emplettes.
DINARDA
871Voudriez-vous vous reposer et accepter une légère collation ?
PHÉNICE
872Les seuls rafraîchissements que je désire, ils sont sur ces lèvres vermeilles que je contemple avec joie.
DINARDA
873Je vous offre timidement, — comme n’étant pas dignes de vous, — du sucre des Canaries et les confitures les plus renommées de Valence et de Lisbonne.
FABIO
874(bas à Bernardo.)Je suis content que Phénice soit venue ici : nous saurons à quoi nous en tenir.
BERNARDO
875Tais-toi, point d’imprudence !
PHÉNICE
876Que vous êtes singulier, don Juan ! Vous agissez au rebours des autres cavaliers : eux, ils embrassent et ils n’offrent rien ; vous, vous offrez et vous n’embrassez pas.
DINARDA
877Ne m’adressez plus ces reproches, Phénice. J’oublie tout pour vous, pour vous je renonce à un fol honneur.
PHÉNICE
878Montrez-moi donc votre appartement.
DINARDA
879Volontiers. Mais, je vous en préviens, vous n’y trouverez ni beaux meubles, ni rideaux à franges d’or, ni tentures de France, ni secrétaires d’Allemagne, ni parfums de Portugal ; vous n’y trouverez qu’un dévouement sincère et profond, et les plus vifs désirs.
PHÉNICE
880Mon amour en sera plus heureux et plus flatté que de voir le trésor de Venise, ou le palais de Florence, ou l’Aranjuez de votre roi.
DINARDA
881Entrez donc, ma douce déesse.
Phénice et Dinarda sortent.
BERNARDO
882Les voilà parties ensemble ?
FABIO
883Oui ; cela est bizarre.
BERNARDO
884Il y a là-dessous quelque ruse, puisqu’elles s’éloignaient en se faisant des compliments l’une à l’autre.
FABIO
885Pour moi, d’après ces indices, je commence à changer de sentiment.
BERNARDO
886Moi, je n’en changerai que quand j’aimerai ailleurs une autre femme. Au reste, je ne tarderai pas beaucoup. Ah ! Célia !
FABIO
887Que lui veux-tu ? J’ai pensé à elle avant toi.
BERNARDO
888Crois-moi, Fabio, n’allons pas nous quereller. Mes droits sont égaux aux tiens. Et puis je suis d’avis qu’il vaut mieux que nous tâchions de la conquérir à nous deux ; car, à nous deux, nous ne sommes pas trop pour une femme.
Ils s’approchent de Célia et la mettent entre eux deux.
CÉLIA
891Que me voulez-vous ?
BERNARDO
894Moi, je soupire matin et soir.
FABIO
895Moi, je pleure sans cesse.
CÉLIA
896Vous me croyez donc bien libre ?
BERNARDO
897C’est une marque d’estime…
FABIO
898Un témoignage de respect.
CÉLIA
899Vous me prouvez votre estime d’une façon bien peu respectueuse.
Entrent ALBANO et CAMILO.
ALBANO
902C’est ici que Phénice est entrée.
CAMILO
903Eh bien ! c’est ici que demeure le capitaine Osorio, camarade de ce don Juan.
ALBANO
904Voici ses pages.
CAMILO
905Et voilà Célia.
ALBANO
906Comment ! vous, Célia, dans cette maison ?
CÉLIA
907Cela vous paraît-il donc un miracle pour en être si fort étonné ?
ALBANO
908Je viens de laisser le capitaine aux environs de cette rue, et je suis surpris de vous voir chez lui.
CÉLIA
909Il n’y a pas là de quoi vous scandaliser, seigneur Albano. Le capitaine est habitué à nos façons d’agir. Les femmes de l’humeur de ma maîtresse aiment assez par moments les nouveautés.
ALBANO
910Quel est donc ce militaire qui demeure ici ?
CÉLIA
911C’est la beauté, la grâce et la gentillesse mêmes ; c’est la perle la plus précieuse qui ait jamais passé d’Espagne en Italie ; c’est un autre Adonis dont ma maîtresse voudrait être la Vénus ; en un mot, c’est l’incomparable don Juan de Lara.
CAMILO
912
(à Albano.)Qu’en dites-vous ? Don Juan de Lara est-il, à cette heure encore, une femme ?
ALBANO
913Attends un moment, Célia, écoute au nom du ciel ! Est-ce que Phénice est avec don Juan ?
CÉLIA
914Qu’importe la jalousie du capitaine ? Phénice ne l’a jamais aimé, tandis qu’elle raffole de don Juan.
ALBANO
915Quoi ! tu dis que don Juan et Phénice se parlaient ! tu les as vus tête à tête ?
CÉLIA
916Certainement je dis que je les ai vus, et vous pouvez les voir vous-même.
ALBANO
917Que le ciel me protége !
CAMILO
918Allons, Albano, il n’y a plus à en douter. Abandonnez une folle pensée. Don Juan n’est pas ni ne peut être la maîtresse que vous cherchez.
ALBANO
919Vous avez raison. Ce serait une obstination ridicule. Je suis désormais complétement désabusé.
CÉLIA
920Avez-vous à m’ordonner quelque chose, seigneur Albano ?
PHÉNICE
922
(du dehors.)Holà, Célia !
DINARDA
923
(de même)Holà, mes pages !
CÉLIA
924Ma maîtresse m’appelle.
BERNARDO
925Et nous, don Juan.
FABIO
926Célia, tu seras à moi aujourd’hui.
BERNARDO
927Non, à tous les deux.
CÉLIA
928Quels petits drôles !
FABIO
929
(à Bernardo.)Nous ne nous brouillerons pas pour cela, n’est-il pas vrai ?
BERNARDO
930Ma foi non ! Deux moutons peuvent bien brouter en paix dans la même prairie.
Célia, Bernardo et Fabio sortent.
CAMILO
931Je ne regrette pas cette démarche, puisque, par elle, vous avez été convaincu que ce cavalier est réellement un homme.
ALBANO
932Mon erreur m’aura du moins été utile, Camilo. Ce vivant portrait de Dinarda a bouleversé mon âme à tel point qu’il y a effacé pour jamais l’image de Phénice.
CAMILO
933De même que le soleil naissant dissipe les ombres de la nuit, de même une passion insensée s’évanouit aux premières clartés d’un véritable amour. Remerciez le ciel, mon ami, qui vous a sauvé des plus grands périls. Je redoutais pour vous cette Phénice, qui est de toutes les femmes la plus perfide et la plus fausse.
ALBANO
934Oui, je me félicite d’avoir échappé à ses filets.
CAMILO
935J’aperçois par la fenêtre des étrangers.
ALBANO
936Ce sont des Espagnols.
CAMILO
937J’ai idée, à leur costume, qu’ils ne font que de débarquer.
ALBANO
938En effet, je les ai vus ce matin qui emmagasinaient leurs marchandises.
Camilo et Albano sortent.
Scène II.
Une rue.
Entrent LUCINDO, TRISTAN, DON FÉLIX et DONATO.
DON FÉLIX
940L’amitié que j’ai conçue pour vous durant ce long voyage, la confiance que m’ont inspirée et la justesse de votre esprit et la noblesse de votre cœur, — tout cela, Lucindo, ne permet pas que je vous quitte si promptement, ni que je vous laisse ignorer le secret le plus cher de ma vie. Il est temps que je vous dévoile ce que j’ai caché si soigneusement à tous les yeux durant la traversée ; il est temps que je vous révèle le trouble de mon âme. — Retire-toi, Donato.
LUCINDO
941Éloigne-toi, Tristan.
DON FÉLIX
942Les lois du monde, Lucindo, ces lois capricieuses et insensées ont pesé sur moi de bonne heure et flétri pour jamais mon existence. On m’a demandé plusieurs fois dans le vaisseau quel était le motif qui m’amenait en ce pays, et je n’ai pas répondu aux questions qu’une vaine curiosité m’adressait à cet égard. À vous, je vous dirai ce qui me conduit en Sicile : je viens ici pour y tuer un homme.
LUCINDO
943Je vous remercie, don Félix, de cette preuve d’estime que vous voulez bien m’accorder. Il est généreux à vous de ne m’avoir pas dédaigné à cause de ma naissance ou de mon état, lorsque vous êtes, vous, un gentilhomme sévillan, et moi simplement un marchand de Valence. Combien je suis flatté et honoré que vous me traitiez en ami !
DON FÉLIX
944Je ne pouvais vous traiter d’une autre façon, puisque je vous ai donné mon cœur, et croyez bien que je ne le donne pas légèrement.
LUCINDO
945Pensez de même, je vous prie, que je suis touché infiniment d’une faveur si haute, et que mon cœur vous rend bien les sentiments que le vôtre m’a voués… Une confidence en vaut une autre… Vous venez, dites-vous, en Sicile pour y tuer un homme ?
DON FÉLIX
946Je viens ici pour y tuer un homme, et j’en ai le droit.
LUCINDO
947Eh bien ! moi, je viens ici pour m’y venger d’une femme ; et j’ajoute comme vous, j’en ai le droit.
DON FÉLIX
948Veuillez m’employer, Lucindo, si je puis vous servir en quelque chose contre la personne dont vous avez à vous plaindre.
LUCINDO
949Je vous conterais en détail cette aventure si je ne craignais de vous ennuyer ; mais je vous l’exposerai en peu de mots. — Je suis venu à Palerme il y a environ deux mois, et j’ai, pour mon malheur, fait ici connaissance d’une femme qui a feint de m’aimer.
DON FÉLIX
950Est-ce que les femmes savent aimer ? Tantôt l’amour est un jeu pour elles, tantôt elles franchissent toutes les bornes.
LUCINDO
951Ma dame se montra fort éprise de moi, me prodigua les marques d’affection, me combla de présents. Que vous dirai-je ? L’hameçon auquel j’ai mordu aurait mis en défaut la sagesse même de Caton ; car j’ai eu affaire à une espèce de crocodile qui pleure pour tuer traîtreusement. C’est une femme qui est à la fois dame et demoiselle, une courtisane aux apparences graves, qui sait tromper habilement, qui sait enflammer un cœur en conservant sa présence d’esprit. Pour elle il n’y a pas d’amour ici bas ; car pour qu’elle s’attache, il faut que l’on soit une femme ou qu’on la mène tambour battant. Autrement son habitude est de faire des présents à ceux qu’elle veut prendre dans ses filets ; elle les endort par ce moyen, et ensuite les dépouille.
DON FÉLIX
952Voilà une manière d’agir tout à fait curieuse.
LUCINDO
953Curieuse et nouvelle. — Il y avait un mois que je la connaissais, et je recevais d’elle chaque matin quelque cadeau, lorsqu’un jour étant allé chez elle, je la trouvai habillée de deuil de pied en cap comme la mule d’un chanoine. Elle me montra en gémissant et en s’évanouissant une prétendue lettre d’un sien frère prétendu dans laquelle celui-ci disait qu’il était condamné à mort, mais que la partie adverse consentait à se désister moyennant une somme de deux mille ducats. La scélérate avait appris de moi ou de mon valet que j’avais retiré cet argent de mes marchandises. Je ne vis point la finesse du matou, et je lui donnai mon chat. Elle eut l’air de vouloir me garantir le remboursement de cette avance en me donnant ses bijoux en gage, mais je refusai de les prendre.
DON FÉLIX
954Quelle imprudence !
LUCINDO
955Vous avez bien raison. Dès qu’elle eut son butin elle s’éloigna de moi tout-à-coup, et c’est en vain que j’ai passé plusieurs jours et plusieurs nuits devant sa fenêtre et à sa porte. Je lui ai redemandé mes ducats, et elle a nié avoir rien reçu ; j’ai essayé de les recouvrer, c’était vouloir retirer une bague de la mer. Voyant à la fin que je n’avais rien à attendre ici d’un plus long séjour, je suis retourné à Valence, où j’ai été assez mal accueilli par ma famille ; et j’en reviens à cette heure avec l’espoir de me venger. Je vous avouerai donc que les marchandises que j’ai fait enregistrer à la douane en débarquant n’existent pas en réalité ; que loin de valoir trente mille ducats ainsi que je l’ai déclaré, elles valent à peine cent écus ; et que c’est un appât que je présente à ce loup affamé.
DON FÉLIX
956Plut à Dieu que mon malheur ne fût pas plus grand que le vôtre, que je n’eusse perdu que de l’argent !
LUCINDO
957Serait-il question d’honneur ?
DON FÉLIX
958Pas de moins que cela.
LUCINDO
959C’est beaucoup, j’en conviens ; mais songez aussi, je vous prie, que quand nous perdons de l’argent nous autres marchands, notre crédit s’en va, et avec notre crédit notre honneur.
Entrent PHÉNICE et CÉLIA.
CÉLIA
960Vous ne voulez donc pas me confier ce qui s’est passé ?
PHÉNICE
961Ne me tourmente pas, Célia. Je ne veux pas qu’on me le rappelle, je ne veux pas qu’on nomme devant moi ce don Juan. Quiconque lui ouvrira ma porte ne la retrouvera plus ouverte une autre fois.
CÉLIA
962
(effrayée.)Jésus ! Jésus ! voilà Lucindo et Tristan !
PHÉNICE
963Dieu me protége ! est-ce qu’il n’était pas parti ?
CÉLIA
964Il sera sans doute revenu.
PHÉNICE
965Pourquoi peut-il être revenu ?
CÉLIA
966Il vient probablement pour son commerce ; il doit vous avoir oubliée.
PHÉNICE
967Les hommes, Célia, sache-le, n’oublient jamais là où ils ont été maltraités ; il est, au contraire, dans leur honneur de s’obstiner quand on les dédaigne. Si je n’étais pas aussi irritée contre don Juan, je parlerais à ce pauvre jeune homme.
CÉLIA
968Mais, encore, qu’avez-vous donc contre lui ?
PHÉNICE
969Tais-toi, finissons.
(À part.)Que pensera le capitaine ? Et en outre il m’a priée de dire qu’il avait eu mes faveurs.
CÉLIA
970L’un et l’autre vous regardent.
LUCINDO
971Ah ! don Félix, voilà celle qui cause ma colère.
PHÉNICE
972
(Elle s’approche de Lucindo.) Me reconnaissez-vous, seigneur Lucindo ? Que lisez-vous dans mes yeux ?Il faut absolument que je lui parle.
LUCINDO
973J’y lis — Inconstance, légèreté et trahison.
PHÉNICE
974Ceux qui sont les bien-venus dans un pays ont coutume d’embrasser leurs anciens amis qu’ils y rencontrent.
LUCINDO
975Les bien-venus comme moi sont toujours les mal-venus. — Vous vous êtes payée de votre main des bontés que vous aviez eues pour moi, vous défiant sans doute de ma générosité. Dieu sait, Phénice, que ce qui m’a affligé ce n’est pas d’avoir perdu cet argent ; mais de n’avoir trouvé en vous que fausseté en retour de l’amour le plus sincère. Quant au reste, la fortune dont jouit ma famille a aisément réparé mon malheur, et je reviens de Valence avec une valeur de trente mille ducats.
PHÉNICE
976Que vous êtes impatient ! Vous n’avez donc pas vu que j’avais voulu vous éprouver ? J’avoue que j’ai reçu de vous cette somme, me confiant à toutes les assurances de tendresse que je vous avais données. Puis je fus curieuse d’observer jusqu’où iraient les plaintes d’un ingrat qui me méconnaissait. Le jour où vous partîtes je vous envoyai chercher par Célia ; mais quand elle arriva chez vous, vous veniez de vous embarquer. Ah ! quelle nuit vous m’avez fait passer ! que de larmes, que de regrets vous m’avez causés ! Que je me suis repentie d’avoir tenté cette épreuve !
LUCINDO
977(bas, à don Félix.)C’est de cette manière qu’elle m’a joué dans le temps.
PHÉNICE
978Je ne pourrai jamais vous exprimer ma douleur. La seule chose qui me consola au milieu de mes peines ce fut votre argent. Je l’avais sans cesse entre les mains comme un gage qui me venait de vous, je le couvrais de caresses, et je lui disais toute sorte de folies qui attendrissaient tous ceux qui étaient là.
LUCINDO
979Est-il possible, madame, que mon départ vous ait causé un tel chagrin ? Combien je suis honteux et effrayé de ma folle conduite ! Vive Dieu ! si maintenant j’étais au milieu de la mer, et que cette nouvelle m’arrivât, je me précipiterais dans les flots pour venir vous retrouver à la nage ou mourir… Mais je m’aperçois, mon bien, que je vous retiens indiscrètement dans la rue. Ma passion m’a fait oublier ce que je vous dois… Enfin, vous correspondez à mon amour, je suis heureux !… Ô mon père ! pardonne ! de l’argent que j’apporte, il ne retournera pas un écu à Valence… Allez, Phénice, allez à la douane, informez-vous de la quantité de marchandises avec laquelle j’arrive à Palerme ; et soyez assurée que mon premier désir en les vendant est d’en mettre le produit aux pieds de votre beauté céleste. La seule chose que je demande au ciel est de pouvoir vous contempler au gré de mes vœux.
PHÉNICE
980Noble et généreux Espagnol, le seul trésor que j’ambitionne, n’en doutez pas, c’est votre tendresse.
LUCINDO
981Allez avec Dieu, mon cher bien, et préparez-vous à me recevoir cette nuit. Pour moi, je vais de ce pas avec ce cavalier chez un négociant qui consent, à cause de lui, à me rendre un service. Il consent à me prêter trois mille ducats en attendant que j’aie vendu.
PHÉNICE
982Je ne suis pas contente de vous, Lucindo, et il faut que je vous aime bien tendrement pour que je ne me fâche pas. Vous auriez dû vous adresser à moi pour négocier cette affaire.
LUCINDO
983Est-ce que vous connaîtriez quelqu’un qui pût m’avancer la somme dont j’ai besoin ?
PHÉNICE
984Certainement. Ces jours passés, plusieurs belles demoiselles de mes amies ont confié à un capitaine également de mes amis, qu’elles ont de l’argent qui dort chez elles sans leur rapporter d’intérêt, et qu’elles songent à le placer. Elles vous avanceront volontiers cette somme. À quoi la destinez-vous ?
LUCINDO
985À acheter du blé, parce qu’on en manque là bas.
PHÉNICE
986Je me charge d’arranger cela. Comptez sur mon zèle à vous servir.
LUCINDO
987C’est que, voyez-vous, il y a encore ici dans le commerce plusieurs des marchandises que j’apporte qui ne sont pas épuisées, et j’aurais peu de profit à les vendre sur-le-champ. Si, au contraire, j’attends un mois, je gagnerai dessus cent pour cent. Il faut donc que j’emprunte cette somme, quelques intérêts que l’on demande, puisque je les retrouverai sur les bénéfices.
PHÉNICE
988C’est bien vu. Je vous la trouverai, soyez tranquille. Seulement il importe que ces personnes puissent voir de leurs yeux vos marchandises.
LUCINDO
989Je donnerai les clefs du magasin où elles sont.
PHÉNICE
990Ce sera un gage suffisant.
LUCINDO
991J’ai d’ailleurs un autre avantage à ne pas vendre dès à présent ; c’est que je pourrai jouir plus longtemps de votre vue.
PHÉNICE
992Ce sera pour moi, mon doux bien, la plus douce des récompenses.
LUCINDO
993Oh ! je vous en donnerai plus tard, quand j’aurai vendu, une plus digne de vous.
PHÉNICE
994Je vous avertis seulement que l’on exige trente pour cent.
LUCINDO
995Quelles prétentions exorbitantes !
PHÉNICE
996Il convient que vous en passiez par là.
LUCINDO
997Cela n’est pas raisonnable.
PHÉNICE
998Vous aurez un assez grand bénéfice.
LUCINDO
999Tâchez, par vos beaux yeux, d’obtenir que l’on se contente de vingt pour cent. — Mais je ne veux pas vous tourmenter davantage à cet égard, ma chère âme, car voilà du monde. Je vous irai voir ce soir.
(À Tristan.)Parle un peu à Phénice, Tristan.
PHÉNICE
1000Quoi ! c’est vous, Tristan ? Comme vous avez bonne mine, mon garçon !
TRISTAN
1001Que le ciel vous garde, madame !
PHÉNICE
1002À cette heure que votre maître est riche, vous adoptez un langage cérémonieux.
TRISTAN
1003Voici pour vous, madame, une autre occasion qui n’est pas mauvaise, n’est-il pas vrai ?
PHÉNICE
1004Je comprends ! vous m’accusez, vous me soupçonnez !
TRISTAN
1005Plût à Dieu que ce ne fût qu’un simple soupçon !… — Maudite soit la persistance avec laquelle mon maître s’obstine à vous aimer ! Faut-il, quand vous l’avez déjà trompé une fois, qu’il revienne encore comme un écervelé vers la plus perfide des femmes ?
PHÉNICE
1006Vous êtes trop sévère envers moi, Tristan.
TRISTAN
1007Je suis furieux ! — Ah ! si vous eussiez vu cette pauvre dupe sur la mer où il voulait se jeter à chaque instant pour éteindre le feu qui le consumait ! Si vous l’aviez vu à Valence, où il ne faisait que se désoler, que pleurer et gémir jour et nuit !… J’ai failli en perdre patience… Il ne s’est un peu consolé que lorsqu’on lui a eu confié de nouvelles marchandises.
PHÉNICE
1008En a-t-il pour une grande valeur ?
TRISTAN
1009Mais oui, assez… Pour trente mille ducats environ.
PHÉNICE
1010Mon intention, l’autre fois, a été de mettre sa tendresse à l’épreuve. Je lui garde son argent.
TRISTAN
1011Bien ! bien ! qu’il retourne chez vous ! qu’il dépense avec vous la fortune de son père, qui l’avait muni de si bonnes instructions ! et qu’il fasse mourir ce digne vieillard de chagrin !… Pour moi, je prévois de reste que je ne reverrai plus ma patrie.
PHÉNICE
1012Je vous assure, Tristan, que vous ne me connaissez pas.
TRISTAN
1013Si fait ! je ne connais que trop l’hameçon qui a pêché notre chat.
PHÉNICE
1014Vous ne savez pas, Tristan, qu’au moment où vous êtes parti, je comptais vous donner un habit du plus beau velours avec des passements d’or.
TRISTAN
1015Un habit ! à moi ! vive Dieu !
PHÉNICE
1016Oui, un habit charmant.
TRISTAN
1017En ce cas je n’ai plus rien à dire, et je vous amènerai ce galant pieds et poings liés, et vous n’y perdrez rien.
PHÉNICE
1018Si vous me l’amenez, Tristan, outre l’habit, il y a cent ducats pour vous.
TRISTAN
1019Je vous baise les mains.
PHÉNICE
1020
( à Lucindo.)Adieu.
CÉLIA
1022Adieu, Tristan.
TRISTAN
1023Adieu, Célia.
LUCINDO
1024(à part.)Ma vengeance ne tardera pas à s’accomplir.
PHÉNICE
1025Songez, mon bien, que je vous attends.
LUCINDO
1026Ayez soin, mon amour, que l’on m’apporte l’argent.
PHÉNICE
1027N’oubliez pas que c’est trente pour cent.
LUCINDO
1028Comme vous voudrez.
Phénice et Célia s’éloignent.
CÉLIA
1029À qui donc comptez-vous demander cette somme ?
PHÉNICE
1030À moi-même. J’ai déjà deux mille ducats par devers moi, et je trouverai les mille autres sur mes bijoux. Trente pour cent, c’est un gain qui n’est pas à dédaigner. Puis, quand il aura vendu, j’aurai le reste.
CÉLIA
1031Prenez garde, madame ; les hommes ont parfois d’habiles vengeances.
PHÉNICE
1032Le plus fin d’entre eux serait trompé par une femme. Allons à la douane, je consulterai le registre, et je saurai au juste, d’après la propre déclaration du jeune homme, ce que vaut sa marchandise. Tu vois que je n’agis pas à la légère.
CÉLIA
1033J’admire votre prudence.
Phénice et Célia sortent.
DON FÉLIX
1034Vous lui avez tendu là un bon piége.
LUCINDO
1035Je doute fort qu’elle m’échappe.
DON FÉLIX
1036Elle prend bien, d’ailleurs, ses précautions.
Entrent LE CAPITAINE et DINARDA.
LE CAPITAINE
1037Vous n’avez d’aucune façon besoin de vous excuser ; je sais que vous êtes un cavalier plein d’honneur.
LUCINDO
1038
(à don Félix.)Voici du monde. Retournez au logis pendant que je vais chercher cet argent ; et s’il faut absolument que vous tuiez votre ennemi de votre propre main, du moins ne vous compromettez pas.
DON FÉLIX
1039Je veux avant tout que ma vengeance soit secrète.
Lucindo et don Félix sortent.
DINARDA
1040Que Phénice soit venue au logis, je n’essayerai pas de le nier, capitaine ; mais il est clair que c’est vous qu’elle y venait voir.
LE CAPITAINE
1041Vous ne me persuaderez pas ; je connais son humeur et ses manières. Il serait plus facile d’emprisonner le soleil, d’arrêter un nuage, de prendre le vent, que de conserver à un homme le cœur changeant de cette femme. Avec cela, elle a l’honnête habitude de soutirer, par mille je ne sais quels moyens, l’argent des étrangers. Elle est rusée, je vous en réponds, plus rusée que vous, mon jeune gentilhomme. Aussi, quelque bonne opinion que j’aie de vous, je ne doute pas qu’a la fin votre vertu n’ait cédé à ses avances. Elle vous adore, je le sais.
DINARDA
1042En admettant cela, toujours est-il que je ne vous ai pas offensé.
LE CAPITAINE
1043Les pierres elles-mêmes sont effrayées de ce prodige ; car c’en est un, et des plus grands, que de voir cette femme vous poursuivre comme elle fait… Vous pourrez vous vanter de l’action la plus rare, puisque vous vous jouez d’une femme qui n’est que ruse, calcul, embûche et fourberie. Mais si vous êtes honteux d’avoir abusé de ma confiance, et d’avoir joué en même temps un si grand nombre d’hommes joués par elle, j’exigerai de vous seulement que vous m’aidiez à me venger.
DINARDA
1044Si don Juan peut vous être utile à quelque chose, ordonnez, commandez ; son épée, son bras, sa vie, tout est à vous. Je prétends dissiper, à quelque prix que ce soit, vos soupçons injurieux.
LE CAPITAINE
1045Vous vous défendez avec une chaleur…
DINARDA
1046Vous saurez plus tard mon histoire, et vous verrez combien vous avez tort.
LE CAPITAINE
1047Écoutez. Il n’est rien que les femmes de cette espèce souhaitent autant que le mariage. Quand on veut se moquer d’elles, on n’a qu’à toucher cette corde. Le dégoût des plaisirs, l’ennui de l’existence qu’elles mènent, les engagent à faire une fin. Puis elles craignent, quand les rides commencent à paraître, de se trouver abandonnées. Puis elles sentent tôt ou tard le besoin d’un protecteur légitime. Aussi y a-t-il beaucoup d’hommes qui les abusent par là, en leur disant demain, après-demain, dans un mois. Vous m’entendez ?
DINARDA
1048Vous voulez que je feigne de vouloir être son mari ?
LE CAPITAINE
1049Laissez-moi faire ; vous découvrirez bientôt mon projet.
DINARDA
1050Nous voilà arrivés peu à peu à sa maison.
LE CAPITAINE
1051Vous y entrerez pour me la livrer. En ce moment, tenez-vous un peu à l’écart.
Entrent PHÉNICE et CÉLIA.
PHÉNICE
1052J’ai tout l’argent bien compté.
CÉLIA
1053Tous ces ducats, Phénice, m’ont l’air d’un appât de nouvelle sorte pour votre hameçon.
PHÉNICE
1054Maintenant que j’ai pris mes informations, je n’ai pas peur de lui jeter celui-là inutilement. Va m’appeler le Capitaine.
CÉLIA
1055Le voici lui-même qui vient.
PHÉNICE
1056
(au Capitaine.)J’allais vous envoyer chercher.
LE CAPITAINE
1057En quoi puis-je vous servir ?
PHÉNICE
1058Je veux prêter de l’argent à un homme à un intérêt fort raisonnable… pour moi ; et comme j’attends en outre un autre bénéfice, je voudrais que vous eussiez la complaisance de dire que cet argent vient de vous, qu’il appartient à des demoiselles de votre connaissance.
LE CAPITAINE
1059Est-ce qu’on ne vous donne pas de caution ?
PHÉNICE
1060Si fait ; on me donne au moins cinquante caisses de draps et de soies de Valence, et, de plus, cent tonneaux d’huile enregistrés. Tout cela est emmagasiné à la douane ; — j’ai les clefs du magasin, et rien n’en sera livré sans mon aveu ni au maître ni à personne.
LE CAPITAINE
1061À merveille ! cela va bien.
PHÉNICE
1062Pourquoi ne vous approchez-vous pas, don Juan ?
LE CAPITAINE
1063Parce qu’il est confus de certaines tentatives.
PHÉNICE
1064Ce sont là vos plaisanteries accoutumées.
LE CAPITAINE
1065Comment ! des plaisanteries ! non pas, non pas, vive Dieu ! Tout à l’heure ayant appris que vous étiez allée chez lui, il ne s’en est fallu de rien que je ne lui perçasse le cœur de mon poignard. Heureusement pour lui qu’il m’a demandé pardon, et qu’il m’a apaisé en me disant que s’il vous a parlé, c’était avec l’intention de vous épouser. Moi, rencontrant une occasion si favorable, je me suis décidé à renoncer à mes plaisirs et à mes droits ; espérant que s’il vous emmène avec lui en Espagne, et si je vous retrouve là-bas un jour ou l’autre, vous vous souviendrez que vous me devez votre situation.
PHÉNICE
1066Ah ! capitaine, vous me trompez !
LE CAPITAINE
1067Jamais de la vie je n’ai trompé une femme.
PHÉNICE
1068Ah ! je me confie à votre sincérité espagnole. — Si ce mariage a lieu, je vous donnerai le jour même une chaîne valant mille ducats.
LE CAPITAINE
1069J’ai dit à don Juan que vous êtes fort riche.
PHÉNICE
1070Vous ne l’avez pas trompé ; car, à dire vrai, si nous devions nous marier ce soir même, je me ferais fort de lui apporter en dot quinze mille ducats aussi bien qu’un.
Entre TRISTAN.
TRISTAN
1071
(à Phénice.)Lucindo mon maître vous attend à la douane.
PHÉNICE
1072Venez, Capitaine. — Toi, Célia, dis à Estacio et à Fabricio qu’ils me suivent avec l’argent.
LE CAPITAINE
1073Laissez-moi prendre congé de don Juan.
PHÉNICE
1074Dites-lui donc qu’il est l’âme de ma vie.
DINARDA
1075Qu’y a-t-il de nouveau ?
LE CAPITAINE
1076
(Plus bas.) Elle est folle de vous, don Juan. Elle m’a promis une chaîne de mille ducats. Demeurez ici.Nous allons, Phénice et moi, à une affaire obligée.
DINARDA
1077Que le ciel vous garde.
PHÉNICE
1078Ne tardons pas davantage.
TRISTAN
1079(à part.)Nous la tenons ! elle est prise !
Phénice, le Capitaine, Tristan et Célia sortent.
DINARDA
1080Je perds en vain mes pas, mes soupirs et mes pleurs. Il ne me reste plus désormais aucune épreuve à traverser ; car j’ai souffert tous les ennuis, toutes les peines. Si l’amour est dans la pensée, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’absence l’efface enfin ; et vouloir que l’on m’aime par force, cela n’est pas généreux, cela n’est pas la loi d’amour. Hélas ! malheureuse, Albano a changé ! Les hommes auxquels nous vouons notre cœur nous vantent leur fidélité, leur constance. Si nous changeons, nous autres femmes, nous n’avons pas d’excuse. Mais il n’en est pas de même des hommes ; car s’ils changent, ils disent que toujours la faute en est à nous.
Entre ALBANO.
ALBANO
1081Je me réjouis fort, don Juan, de vous rencontrer seul en ce lieu.
DINARDA
1082Et moi aussi de vous voir ; car je viens pareillement disposé à vous donner ou à vous demander les renseignements qui nous sont nécessaires à chacun.
ALBANO
1083(à part.)Dieu me protége. Il m’est impossible d’en douter. Ce don Juan, — c’est elle.
DINARDA
1084(à part.)Je tremble de peur. Il a l’air de me reconnaître. Mais quand même je devrais mourir ici, je lui soutiendrai qu’il s’abuse.
(Haut.)Eh bien ! puisque vous désirez me parler, je vous écoute.
ALBANO
1085Quand vous êtes entré dans cette maison vous connaissiez mes vues ; pourquoi y êtes-vous revenu depuis ?
DINARDA
1086Ceci est mon secret que je ne suis pas obligé de vous dire. Dieu seul le saura. Je ne dois pas compte de ma conduite à un homme aussi léger.
ALBANO
1087(à part.)Jésus ! c’est bien elle. Mais Célia prétend que Phénice… Cela ne se pourrait pas si ce don Juan est une femme. Cachons-lui mes soupçons jusqu’à ce qu’il se déclare lui-même.
(Haut.)Je me suis adressé déjà à vos laquais pour m’informer de vous.
DINARDA
1088Très-bien. Et dans quel but, s’il vous plaît ?
ALBANO
1089Je voulais savoir d’eux votre nom et celui de votre pays. — Ils se sont moqués de moi.
DINARDA
1090C’est la coutume des pages.
ALBANO
1091Ce n’est pas que je sois effarouché de voir venir dans ces parages un cavalier aussi charmant, aussi aimable ; non, je ne suis point jaloux ; mais je voulais savoir si vous êtes un homme… bien loyal, car votre conduite à l’égard de cette femme me semble pleine d’artifices.
DINARDA
1092Des artifices !… que vous êtes gracieux et flatteur ! Puisque vous m’en croyez capable, il faut que vous ayez appris par votre expérience personnelle ce que c’est que des artifices.
ALBANO
1093Enfin, pourquoi la servez-vous ?
DINARDA
1094Vous-même, pourquoi l’aimez-vous ?
ALBANO
1095Moi ! je puis l’avouer : c’est seulement pour me distraire de l’ennui que me cause l’absence d’une femme de laquelle mes disgrâces m’ont éloigné, et que j’aimerai jusqu’à la mort.
DINARDA
1096Quoi ! vous aimez une femme absente !
ALBANO
1097Oui, j’aime une femme accomplie, une femme si belle, que ce ne serait pas la louer assez à mon gré que de la comparer au soleil de l’Orient. Cette femme, je lui ai dressé un autel dans mes souvenirs, et j’offre sans cesse à son image les adorations de mon cœur, le culte de mon âme. Cette femme, je la regrette, je la désire ; elle est tout à la fois mon tourment et mon espérance ; et vous lui ressemblez à tel point, qu’en vous voyant il me semble que je la vois.
DINARDA
1098Je voudrais bien la connaître, pour lui écrire un peu ce qui se passe ; je la désabuserais sur votre compte, et si elle vous aime, je l’amènerais à vous haïr. Car, dites-moi, n’est-ce pas en même temps une chose risible et pitoyable que vous feigniez un tel attachement pour elle, et que vous me poursuiviez de la jalousie que je vous inspire auprès d’une autre ? D’ailleurs, seigneur Albano, veuillez écouter attentivement deux mots. Il ne m’appartient pas de m’occuper de vos anciens sentiments, auxquels je n’ai rien à voir, et, d’un autre côté, je vous prie de ne plus mettre les pieds désormais chez Phénice, car elle se marie.
ALBANO
1099Avec qui donc ?
DINARDA
1100Vous le saurez plus tard. Après tout, que vous importe avec qui cette dame se marie, puisque vous aimez ailleurs ? Ne voyez-vous pas que l’intérêt que vous lui portez est une sorte d’outrage à celle dont vous avez placé l’image sur l’autel de vos souvenirs ?
ALBANO
1103Parlez ! parlez ! Avec qui Phénice se marie-t-elle ?
DINARDA
1106Oui, avec moi. Adieu.
Elle sort.
ALBANO
1107Vive Dieu : chassons ces pensées importunes. Il y aurait de quoi m’ôter la raison. Quelle ressemblance bizarre et cruelle ! Par moments je suis sur le point d’atteindre la vérité, et ensuite elle se dérobe à mes regards. Tantôt je ne puis douter que ce soit elle ; tantôt il me paraît impossible que ce le soit… Hélas ! qu’ai-je gagné à la voir ? Les sentiments qui n’existent plus dans son cœur se sont réveillés plus vifs que jamais dans le mien.
Entre CAMILO.
CAMILO
1108J’ai parcouru toute la ville pour vous trouver, et je me félicite de vous rencontrer en ce lieu.
ALBANO
1109Doucement, Camilo ; qu’y a-t-il ?
CAMILO
1110Un homme mystérieusement enveloppé dans son manteau, un Espagnol arrivé ici depuis peu, s’informait de tous côtés de la demeure d’un certain seigneur Albano. Je me suis approché, j’ai satisfait à sa question, et lui ai demandé aussitôt ce qu’il vous voulait. Il m’a paru embarrassé, et m’a dit qu’il reviendrait. Après l’avoir vainement prié de s’expliquer, je l’ai suivi jusqu’à son logis, et j’ai interrogé ses hôtes sur son compte.
CAMILO
1112On n’a rien voulu me dire. Mais j’ai couru vers le port, et là j’ai vu un navire valencien arrivé dans la matinée, qui, dit-on, avait amené plusieurs personnes de Séville.
CAMILO
1114Oui, et j’ai idée que ce cavalier n’est autre chose que don Félix.
ALBANO
1115Cela se pourrait bien ; et sans doute qu’il médite quelque trahison.
Entrent LUCINDO et TRISTAN.
LUCINDO
1116Mon hameçon l’a piquée parfaitement.
TRISTAN
1117Oui, et elle a mordu divinement.
LUCINDO
1118L’argent est-il dans le vaisseau ?
TRISTAN
1119Nos gens l’y ont transporté.
LUCINDO
1120Nous n’avons plus qu’à partir.
TRISTAN
1121D’autant plus que la belle a une douzaine de vaillants à son service.
LUCINDO
1122Je voudrais cependant bien assister à la scène du désabusement.
TRISTAN
1123Gardez-vous-en bien ! gagnons au contraire, et au plus vite, la haute mer.
LUCINDO
1124Ah ! Tristan, comme elle va crier, pleurer, se désoler !
TRISTAN
1125Ne m’en parlez pas. Il me semble que je la vois d’ici, et je triomphe.
LUCINDO
1126Ô ciel ! accorde-nous un vent propice. Tu ne le refuseras pas à mon vaisseau ; car il va voguer sur les ondes chargé d’un butin plus glorieux que celui de la Toison d’or. Que l’on cesse de vanter l’argonaute Jason ; il a été vaincu aujourd’hui par Lucindo le Valencien.
TRISTAN
1127Zéphyrs bénins, enflez de votre souffle ami les voiles de notre navire. J’ai hâte de me retrouver dans ma patrie pour y raconter mes exploits ; car j’ai attrapé aujourd’hui la plus rusée des femmes, j’ai tiré un habit de velours et cent ducats de Phénice !… Adieu ; demeure en paix, hameçon perfide, appât trompeur, pêcheuse de bourses, matou de notre chat ! Adieu, Circé, adieu, sorcière ; apprends à connaître Tristan !
Lucindo et Tristan sortent.
CAMILO
1128Je pense, en y réfléchissant, que nous ne ferions pas mal de retourner vers les bords de la mer.
ALBANO
1129Oui, il faut qu’avant la nuit je voie le vaisseau dans lequel il est venu. J’y trouverai sans doute quelqu’un qui m’apprendra le nom de ce personnage. Je ne puis négliger cette affaire.
CAMILO
1130Vous avez raison. D’ordinaire l’offenseur écrit son injure sur le sable et l’offensé l’imprime sur le marbre ; tandis qu’au rebours celui qui a outragé un homme devrait sans cesse avoir sa propre injure présente à sa mémoire.
Camilo et Albano sortent.
Scène III.
Le salon de Phénice.
Entrent PHÉNICE et CÉLIA.
CÉLIA
1131Vous êtes bien contente ?
PHÉNICE
1132Jamais je n’ai eu tant de joie. J’ai ramené dans ma maison un homme qui va faire ma fortune, et j’épouserai par son moyen celui que j’adore. — Ah ! Célia, comme je l’ai trompé ! En vérité, je le plains, ce pauvre garçon ! Ils ne sont pas malins, les Espagnols !
CÉLIA
1133Par Dieu ! l’Espagne est un pays de montagnes qui ne produit que des hommes d’un esprit lourd, lent, paresseux. S’ils ont conquis les Indes, ma foi ! c’est pour enrichir l’Italie et la France. Partout où ils portent leurs armes ils laissent leur argent.
PHÉNICE
1134Quel immense bénéfice j’ai en perspective ! D’abord les trente pour cent, ce qui n’est pas à dédaigner. Puis ce que je pourrai retirer sur le capital que je prête. Puis j’ai dans mon secrétaire les clefs du magasin, et j’y entrerai quand je voudrai. — Mais, à propos, Célia, où est le capitaine ?
CÉLIA
1135Il est allé voir don Juan.
Entre BERNARDO.
BERNARDO
1136Que votre seigneurie me donne la main comme à son page.
PHÉNICE
1137Mon ami ! mon frère !
BERNARDO
1138Puissiez-vous être heureuse avec le seigneur don Juan pendant dix siècles et plus ! Amen.
PHÉNICE
1139Prenez cette bague, Bernardo ; c’est un diamant de cinquante écus ; je vous l’offre au nom de cet aimable Espagnol, Votre maître et le mien.
BERNARDO
1140Je l’accepte sans façon.
Entre FABIO.
FABIO
1141Je baise les mains et les pieds de votre seigneurie.
FABIO
1143Que le ciel, ma belle patronne, vous accorde les jours les plus fortunés dans cette union !
PHÉNICE
1144Acceptez ce bijou, mon Fabio.
FABIO
1145Je vous rends mille grâces, ma belle patronne.
Entre LE CAPITAINE.
LE CAPITAINE
1146Le seigneur don Juan m’envoie vous prier de l’attendre.
PHÉNICE
1147Ô mon cher capitaine ! vous êtes vraiment mon appui et mon père. Tenez, veuillez porter cette chaîne à mon intention.
LE CAPITAINE
1148Vous n’aviez pas besoin de cela pour retenir un homme qui vous est enchaîné par son dévouement ; mais puisque vous l’exigez, je porterai votre chaîne à jamais comme votre esclave soumis.
Entre DINARDA.
DINARDA
1149Excusez mon retard, ma chère âme.
PHÉNICE
1150Soyez le bienvenu, mes amours.
DINARDA
1151Quel bonheur égale celui d’un homme que vous agréez pour mari !
PHÉNICE
1152Que pourrai-je vous donner en reconnaissance de ces douces paroles ?
DINARDA
1153Je n’aspire qu’à cueillir au plus tôt les roses qui embellissent votre bouche.
PHÉNICE
1154En attendant, veuillez accepter ce diamant, qui n’a pas son pareil à Palerme.
DINARDA
1155Il est beau, sans doute ; mais vos yeux ont encore plus d’éclat et lancent plus de feux.
LE CAPITAINE
1156(à part.)Elle restitue en bloc ce qu’elle a pêché en détail.
Entrent ALBANO et CAMILO.
ALBANO
1157Après vous avoir fait mon compliment, belle Phénice, sur votre mariage avec le seigneur don Juan de Lara, l’honneur et la gloire de Séville, permettez que je passe sans autre préambule au sujet qui m’amène. — J’étais allé sur le port afin de savoir des nouvelles d’un de mes compatriotes qui vient me chercher à Palerme avec d’assez mauvaises intentions, lorsqu’un navire valencien qui mettait à la voile a attiré mes regards. Tandis que je m’amusais à suivre des yeux la manœuvre des matelots, deux hommes se sont approchés de moi, et l’un d’eux m’a donné une lettre, en me priant de la remettre moi-même demain matin à Phénice. Je lui ai répondu que je m’acquitterais de sa commission fidèlement. Là dessus les deux hommes, dont l’un semblait être le maître de l’autre, se sont jetés dans une barque en riant, et ils ont gagné le vaisseau en riant toujours. Puis les voiles du vaisseau se sont déployées, il a quitté le rivage en se balançant, et je n’ai pas tardé à le perdre de vue… Inquiet sur le contenu de cette lettre, j’ai cru devoir vous l’apporter sans attendre davantage. La voici.
PHÉNICE
1158
(en prenant la lettre.)Je crains un malheur ; je n’ose ouvrir cette lettre.
(Donnant la lettre à Osorio.)Ouvrez-la, capitaine.
LE CAPITAINE
1159Voici ce qu’elle dit.
(Lisant.)« S’il vous en souvient, ma petite harpie, vous avez pêché naguère deux mille écus avec votre hameçon, votre déguisement de deuil et vos larmes feintes… »
PHÉNICE
1160Ah ! Lucindo !
LE CAPITAINE
1161Laissez-moi donc achever.
(Lisant.)« Mais j’ai opposé la ruse à la ruse, et j’ai recouvré mon argent, et je me suis vengé… »
PHÉNICE
1162Comment ? de quelle façon ?
LE CAPITAINE
1163Nous allons voir.
(Lisant.)« Vous saurez, ma belle ennemie, que les marchandises renfermées dans le magasin ne sont qu’une fiction comme vos larmes et votre deuil. Les caisses ne contiennent en tout et pour tout, sous le couvercle, que six aunes de drap, et les tonneaux sont remplis d’eau. Le premier seulement, qui est le plus près de la porte, vous fournira dix livres d’huile de première qualité. Vous m’aviez dérobé deux mille ducats, et je vous en prends trois mille, gardant l’excédant de cette dernière somme pour le change, la commission et les frais de transport. Adieu, ma belle ennemie ; je vous paye en votre monnaie, mensonges pour mensonges. »
PHÉNICE
1164Ô l’infâme brigand !… Laissez-moi courir à sa poursuite.
ALBANO
1165Ce serait une peine inutile ; le vaisseau est au moins à dix lieues du port.
PHÉNICE
1166Que n’ai-je des ailes pour voler !
CAMILO
1167Calmez-vous, madame.
PHÉNICE
1168
(en faisant le signe de la croix.)Dieu puissant ! Jésus ! Jésus !
CÉLIA
1169Comme vous vous signez !
PHÉNICE
1170Je suis femme, et je sens vivement une injure. — Mais, pardonnez, don Juan ; trois mille ducats de moins ne paraîtront pas sur ma fortune.
DINARDA
1171Si cette perte ne vous afflige pas, mon bien, je n’y ai aucun regret.
Entrent DON FÉLIX, DONATO et deux Militaires.
DON FÉLIX
1172
(aux Militaires.)Ils sont entrés tous les deux dans cette maison. Je les ai vus.
PHÉNICE
1173Que signifie cette visite ?
CÉLIA
1174Cela est drôle ! des gens qui viennent assister à une noce couverts de leurs manteaux.
DON FÉLIX
1175Poursuivez, continuez, ne vous dérangez pas ; nous n’avons pas de mauvaises intentions.
LE CAPITAINE
1176Alors dépouillez vos manteaux. Sans quoi, vive Dieu ! je vous ferai sortir plus vite que vous n’êtes entrés.
DON FÉLIX
1177
(écartant son manteau.)Bien que les menaces ne m’effrayent pas, je puis et je dois me montrer à visage découvert. — Je suis Espagnol, et j’arrive de Séville à votre recherche, don Albano.
DON FÉLIX
1179Oui, don Félix, qui voudrait vous parler seul à seul dans le champ.
ALBANO
1180Je n’ai jamais refusé, vous le savez, et je ne refuserai jamais un rendez-vous d’honneur : je vous suis.
DINARDA
1181Un moment, arrêtez, Expliquez-vous, dites-moi les motifs qui vous animent l’un contre l’autre, et ensuite je vous conduirai moi-même sur le terrain.
ALBANO
1182Don Félix a eu à Séville un duel dans lequel il a été blessé.
DON FÉLIX
1183Il n’y a pas de déshonneur à être blessé dans un combat. Votre épée m’a atteint comme la mienne aurait pu vous atteindre. Aussi n’est-ce pas pour cela que je viens.
ALBANO
1184Que demandez-vous donc ?
DON FÉLIX
1185Ma sœur, que vous avez enlevée ; et je ne retournerai pas sans elle à Séville, ou sans votre vie.
DINARDA
1186Ce n’est pas la peine de vous battre en duel l’un contre l’autre. Si le seigneur Albano consent à épouser la sœur de don Félix, je m’engage à la faire paraître ici à l’instant. Allons, faites la paix.
DON FÉLIX
1187Voici ma main.
ALBANO
1188Voici la mienne.
DINARDA
1189Eh bien ! la sœur de don Félix, l’épouse de don Albano, vous l’avez devant vos yeux : c’est moi-même !
PHÉNICE
1190Quoi ! vous, don Juan !
DINARDA
1191Je ne me suis jamais appelée de ce nom.
PHÉNICE
1192Vous n’êtes donc pas un homme ?
DINARDA
1193Non, puisque je suis une femme.
PHÉNICE
1194Ô ciel ! comme j’ai été jouée ! — Alors il est juste que l’on me restitue mes présents. — Capitaine Osorio, rendez-moi la chaîne.
LE CAPITAINE
1195Non, ma charmante ; je veux la porter toute ma vie à votre intention comme votre esclave dévoué ; et s’il y a quelque bravo qui en ait envie, qu’il vienne me la demander dans le champ.
PHÉNICE
1196Vous, Bernardo, rendez-moi la bague que je vous ai donnée.
BERNARDO
1197Non, madame ; je la garde : ce qui est donné est donné.
PHÉNICE
1198Et vous, Fabio, mon joyau ?
FABIO
1199Moi aussi, ma patronne, je le garde comme un souvenir.
PHÉNICE
1200Ô ciel ! ils m’ont tous jouée !
LE CAPITAINE
1201Ainsi finit, illustre assemblée, l’Hameçon de Phénice.