Cyril Tourneur, The Tragedy of the Atheist

La tragédie de l’athée





Texto utilizado para esta edición digital:
Tourneur, Cyril. La tragédie de la vengeance; suivi de La tragédie de l’athée. Paris: La Renaissance du Livre, 192?, pp. 116-229. Collection de Littérature Ancienne Française & Étrangère.
Adaptación digital para EMOTHE:
  • Tronch Pérez, Jesus

Note à cette édition numérique

Avec le soutien du projet de recherche GVAICO2016-092, financé par Generalitat Valenciana (2016-2017).


DRAMATIS PERSONAE

Le baron Montferrers
Le baron Belforest
D’Amville, frère de Montferrers
Charlemont, fils de Montferrers
Rousard, fils aîné de d’Amville
Sébastien, fils cadet de d'Amville
Languebeau Snuffe, un puritain, chapelain de Belforest
Borachio, l’instrument des machinations de d’Amville
Fresco, serviteur de Cataplasma
Un sergent
Des soldats
des serviteurs
des hommes du guet
des juges
des officiers
Levidulcia, femme de Belforest
Castabella, fille de Belforest
Cataplasma, marchande à la toilette
Soquette, une soi-disant suivante de Cataplasma

La scène se passe en France

Acte I

Premier tableau.

Sur les terres de l’hôtel de d’Amville.
Entrent d’Amville, Borachio et des serviteurs.

D’Amville.
J’ai vu mon neveu Charlemont quitter son père il n’y a qu’un instant. Dis-lui que je désire lui parler. (Un serviteur sort). Borachio, tu es instruit des choses de la nature et de sa vaste philosophie. N’as-tu pas observé que l’évolution et de l’homme et de la bête suit exactement le même cours?

Borachio.
Oui, le même cours : naissance, croissance, apogée, décadence et mort ; seulement c’est à sa nature que l’homme est redevable d’une essence superieure.

D’Amville.
Mais si sa nature ne lui prodigue pas sa faveur plénière, on voit l’homme s’assoter ; il n’en sait pas plus long que la bête.

Borachio.
Ceci prouve qu’il n’est rien dans l’homme de supérieur à sa nature, car y aurait-il parcile substance, de par son essence suprême, elle se refuserait à se soumettre aux infirmités naturelles.

D’Amville.
Donc si la mort clot le compte de nos félicités, permets qu’incontinent tous mes sens festoient en de plantureuses délices, et que de gorgé de douceurs insensiblement grandissantes, je me dissolve en poussière.

Borachio.
Cette évolution est trop brève, ce me semble. Si à cette vie se limite notre bonheur, qu’il est sot de vouloir mourir si tôt ! et si nos jours atteignent le nombre prescrit par la nature, c’est être peu avisé que de dépenser notre bien en plaisirs d’une minute pour vivre ensuite tout un siècle dans la misère.

D’Amville.
Tu en conclus donc que le plaisir ne peut voguer qu’au gré de la richesse.

Borachio.
Fortune est reine de toute félicité.

D’Amville.
Tu dis vrai, monsieur l’oracle ! En effet, qu’est-ce que l’honnête homme sans la fortune?

Borachio.
Un être à la fois misérable et méprisable.

D’Amville.
Pire, encore, Borachio. Car si la charité est l’essence de l’honnêteté, et si l’on doit tout d’abord la pratiquer envers soi-même – et l’on nous accordera ce point – alors tout honnête homme qui est pauvre, es des plus malhonnêtes, car il manque de charité envers l’homme auquel il doit le plus d’égards. Mais en quoi tout ceci peut-il me concerner, moi, qui semble avoir assez de bien? grâce, du reste, à mon industrie. Il est vrai que si ma chair n’avait pas poussé ses rejetons, peut-être n’aurais-je pas eu le désir d’accroître mon bien plus qu’il ne convenait aux seules proportions de mon être. Cependant, même s’il a bien en suffisance, l’homme a raison de prévoir et d’amasser. Car y a-t-il un homme au regard assez prompt, à l’âme assez forte pour prévoir et défendre son bien et sa propre personne contre les accidents, dont le moindre peut lui ravir tout un siècle d’épargne? Quant à mes enfants, il sont aussi étroitement liés a moi que les branches à l’arbre sur lequel elles poussent, et ils peuvent se multiplier eux aussi à l’infini. Mais plus leur nombre s’accroît, plus doit s’accroître ma prévoyance, car c’est mon bien qui leur donne la sève, qui les fait vivre et prospérer.

Borachio.
Monsieur, il suffit ; je vois le but que vous vissez.

Entre Charlemont.

D’Amville.
Silence, on nous interrompt. Charlemont !

Charlemont.
Bonjour, mon oncle.

D’Amville.
Noble Charlemont, bonjour. N’est-ce pas le jour glorieux où vous avez décidé de partir pour la guerre?

Charlemont.
C’était là mon désir.

D’Amville.
Et non votre volonté?

Charlemont.
Si, monseigneur ; mais mon père s’est opposé à ma volonté.

D’Amville.
O noble guerre ! toi, source de l’honneur humain, à quel degré d’abjection le vil esprit de notre temps s’est ravalé, dérogeant à l’antique valeur de nos ancêtres ; et c’est de leurs nobles exploits que nous faisons descendre notre ignominieuse lignée !

Charlemont.
Monsieur, ne me taxez pas de mauvais vouloir ; sous l’empire de son autorité, ma nature s’est fait violence.

D’Amville.
Mon neveu, vous êtes l’honneur de notre sang. Les troupes de nos assaux, dont la valeur moindre devrait prendre exemple sur la nôtre, sont devenues vos chefs ; en leurs dédaigneux discours, elles se retournent pour sourire de votre lenteur.

Charlemont.
Point n’est besoin d’exciter mon esprit par l’opprobre ; il n’est que trop libre ; mon père seul l’entrave. Pour le réfréner, il me refuse les moyens de me procurer l’équipage de mon rang. Libérez-moi de cette violente contrainte ; alors vous m’appellerez couard, si je reste en arrière.

D’Amville.
Ce sont les moyens qui nous manquent? Borachio, où est l’or? Je déshériterais ma posterité pour acquérir l’honneur. C’est un intérêt que je prise plus que le principal de la richesse. Je suis content d’avoir l’occasion de montrer avec quel empressement mes coffres s’ouvrent pour vous servir. Voici mille couronnes.

Charlemont.
Mon bon oncle, en échange, je vous laisse ce contrat. Ainsi je m’engage doublement envers vous ; par ce contrat, je vous rembourserai cet or, et avec cet or, je contenterai votre coeur.

D’Amville.
Monsieur, c’est un simple témoinage de mon amour, et l’amour trouve toujours en soi-même son propre contentement. Maintenant rendez-vous auprès de votre père, travaillez à obtenir son consentement ; mes instances seconderont les vôtres. Nous l’obtiendrons.

Charlemont.
Si les supplications échouent, la force de l’honneur prévaudra.

(Il sort)

D’Amville.
Appellez mes fils, pour qu’ils prennent congé du noble Charlemont. Eh bien ! mon Borachio.

Borachio.
Le sujet de notre dernier discours, c’était la richesse.

D’Amville.
La question, maintenant, c’est de l’étreindre !

Borachio.
Le jeune Charlemont ne part-il pas pour la guerre?

D’Amville.
Voilà que tu commences à me comprendre.

Borachio.
Écoutez-moi donc. Il me semble que l’esprit fertile de l’homme pourrait trouver dans l’heureuse absence de ce Charlemont l’occasion d’un acte de prévoyance profitable. N’a-t-il pas un père riche et même tout prêt à descendre au tombeau? Eh bien ! une fois Charlemont parti, aucune puissance humaine ne pourra s’interposer entre vous et lui.

D’Amville.
Tu t’es rendu maître et de mes intentions et de mon amour. Maintenant que ton dévouement à poursuivre cette affaire et à la tenir secrète, soit proportionné à l’ampleur de ton intelligence ; et ta récompense sera égale à ton mérite.

Borachio.
Par la volonté déjà, je me suis attaché à votre service.

D’Amville.
Et moi, c’est par le coeur que je me suis attaché a toi. Entrent Rousard et Sébastien. Voici mes fils : c’est là mon immortalité. Ma vie en eux et en leurs descendants vivra à jamais. En mon esprit j’ai logé l’idée d’ajouter à leur vie autant de bonheur. Que tous les hommes perdent leus gains, pourvu que je puisse accroître les miens. Je ne compatis pas aux souffrances d’autrui.

(Ils sortent.)

Deuxième tableau.

Une salle dans l’hôtel de Montferrers.
Montferrers et Charlemont.

Montferrers.
Je t’en prie, que le cours de mes larmes détourne ton inclination guerrière, car de mes enfants tu es le seul qui me reste, le seul qui promette un successeur à ma maison. Et toute la gloire que tu pourras acquérir par les armes, n’ajoutera qu’un vain titre à ton nom ; car, de tes ancêtres, tu as hérité un rang aussi élevé que tes biens te permettent de tenir et de soutenir. Je t’en prie, demeure au logis.

Charlemont.
Mon noble père, les faibles soupirs que vous poussez seraient assez forts pour me détourner de mes fermes desseins et vos douces larmes pour faire fondre mes résolutions en une obéissance non moins douce ; mais mon amour de la guerre m’a été légué, comme mon sang, par la vie de tous mes ancêtres. Vos prédécesseurs ont été vos modèles et vous êtes mon exemple. Ne dois-je être rien d’autre qu’une vaine parenthèse dans l’histoire glorieuse de votre famille? qu’un écusson vide à suspendre parmi les trophées de mes ancêtres et les panoplies somptueuses de mes descendants? Il n’est jeune Français de sang pur qui de par sa propre ardeur, ou de par l’exemple, ne se fasse soldat ! Seul, Charlemont doit passer pour un être sans coeur, dont les couards auront le front de se jouer.

Entrent D’Amville, Rousard et Sébastien.

D’Amville.
Le bonjour, monseigneur.

Montferrers.
Bonjour, mon bon frère.

Charlemont.
Le bonjour, mon oncle.

D’Amville.
Bonjour, mon aimable neveu. Eh quoi ! vous vous êtes lavé les yeux dans les larmes ce matin? (À son frère) Allons, sur mon âme, son dessein mérite d’avoir votre libre consentement – car de ces desseins, seule votre tendresse le détourne. Quoi de plus cher au monde pour un père de gentilhomme que de continuer et d’accroître la gloire de sa maison? Monseigneur, voici mes fils, je serais fier, si celui-ci avait la force, celui-là le désir d’être le vaillant rival de mon neveu.

Montferrers.
Vos instances l’emportent. Plaise à Dieu que mon consentement forcé ne soit pas d’un funeste présage.

D’Amville.
(À part) Nous l’avons quand même obtenu. (Haut) D’un funeste présage? En quoi? Ce ne saurait être que le présage de la mort. Or j’ai la ferme conviction que même l’heure, le lieu, la nature de notre mort sont déterminés par le Destin, avec la même necessité qui nous donne la certitude de mourir. Et dans une chose ordonnée de façon si immuable de quel profit peut être la prévoyance?

Entrent Belforest, Levidulcia, Castabella et des serviteurs.

Belforest.
Bonjour, seigneur Montferrers, seigneur D’Amville. Bonjour, messieurs. Mon cousin Charlemont, mon aimable bonjour. En vérité, j’avais peur d’arriver trop tard pour vous dire que je souhaite à vos entreprises le succès que mérite leur valeur infinie.

Charlemont.
Monseigneur, mon devoir ne m’aurait pas laissé partir sans recevoir vos commandements.

Belforest.
Les compliments sont des futilités ! Nous tous devons leur consacrer tout juste le temps que nous laissent nos affaires sérieuses.

Montferrers.
Son devoir l’eut fait courir au devant de vos faveurs, si nous ne l’avions retenu en chemin.

D’Amville.
Il venait vous présenter ses hommages ; mais trêve de paroles. Les rôles nous convient à déjeuner ! Plaît-il à Votre Seigneurie d’entrer? Noble dame !

Ils sortent tous, à l’exception de Charlemont et de Castabella

Charlemont.
Ma noble maîtresse, ce compliment ressemble à un élégant et émouvant discours ; il se compose de maintes preuves d’une douceur persuasive, qui se suivent en une progression aisée, avec une force croissante, où toujours la meilleure preuve est réservée pour la fin : et cette preuve est le couronnement de la force des autres ; elle conquiert pleinement l’entendement de l’auditeur ; car, par l’empreinte qu’elles laissent, les dernières paroles prononcées jouissent toujours le plus longtemps, le plus sûrement de l’hospitalité du souvenir. C’est pourquoi tous ceux qui me saluent au moment de prendre congé, n’ont fait qu’accroître l’affection avec laquelle j’ai accueilli leurs courtoisies. Mais, vous, ma chère maîtresse, vous êtes la dernière et la plus digne, à me dire adieu, comme la conclusion nécessaire d’un discours des plus doux. Vous avez pleine possession de mon amour, vous vivrez éternellement, au coeur même de ma mémoire fidèle. Ainsi, mon amie, sur ce baiser je prends congé de vous.

Castabella.
Mon chevalier servant, vous vous méprenez sus le sens du baiser ; il ne fut pas destiné à séparer un couple d’amants, mais à sceller leur amour ; son objet, c’est par l’union de nos deux souffles dans un même corps, de nous faire vivre d’une seule vie indissoluble. Restez donc au logis, ou laissez-moi partir avec vous.

Charlemont.
Ma Castabella, si je restais ou si vous partiez, on taxerait ma jeunesse de faiblesse déshonorante, ou votre dessein amoureux d’impudeur.

Entre Languebeau Snuffe.

Charlemont.
Voici venir un homme, à qui j’ai révélé notre amour, et qui lui sera propice ; je l’ai fait aussi témoin de l’engagement de nos voeux qui, à mon retour, recevront leur confirmation dans le mariage.

Languebeau.
Je salue en vous deux l’esprit de copulation, puisque je suis déjà informé de vos projets matrimoniaux et veux témoigner de leur pureté.

Castabella.
O tourment de mon âme craintive ! Mon fidèle chevalier, n’avez-vous jamais ouï dire que lorsqu’un grand seigneur partait en guerre, la face adorable du ciel portait la masque du chagrin, que les brises gémissantes agitaient le sein de la terre, que les lourdes nuées penchaient leur tête dolente et qu’elles pleuraient de tristes averses, le jour où il s’éloignait, comme si ce jour présageait une funeste issue, destinée à tuer son bonheur ! Même chose m’advient, mes yeux, ce me semble (que le doux ciel nous garde !) sont comme ces nuées éplorées et le présage de leurs ondées, c’est le présage de mes pleurs. Quelque triste événement suivra mes tristes alarmes.

Charlemont.
Fi done ! la superstitieuse ! Est-ce mal un baiser?

Castabella.
Puissent mes alarmes ne point me faire d’autre mal que celui-là !

Languebeau.
Fi, fi, fi ! ce sont ces baisers charnels qui éveillent les concupiscences de la chair.

Entrent Belforest et Levidulcia.

Levidulcia.
Oh ! voici votre fille sous les lèvres de son amant !

Charlemont.
Madame, vous n’avez nulle raison de suspecter le baiser que je lui donne ; ce n’est qu’un baiser d’adieu.

Levidulcia.
(À part) Quel sang vigoreux ! Eh bien ! par les lèvres de l’amour, si j’allais désirer que vous ajoutiez un baiser pour moi...

Belforest.
Votre père vous attend pour vous faire escorte. Adieu ! Que le maître suprême de la guerre favorise le cours de votre entreprise. Adieu !

Charlemont.
Monseigneur, je prends humblement congé de vous. Madame, je baise votre main. (À Castabella) Et vos douces lèvres. Adieu !

Sortent Belforest, Levidulcia et Castabella.

Charlemont.
Elle n’avait plus la force de parler dans ses larmes. Quelque chose en moi me persuaderait bien de rester, mais mon honneur ne veut pas céder. Mon bon monsieur, vous êtes l’homme à l’honnêteté sûre, que de confiance j’ai choisi pour ami. Je crains que mon absence ne la déconforte ! Vous seul avez le moyen et l’occasion d’apaiser sa douleur. Donnez à son chagrin cette marque d’amitié, et votre affection n’aura pas lieu de se repentir de sa courtoisie.

Languebeau.
Les mots me manquent, les protestations aussi, pour m’insinuer dans votre confiance ; mais, en toute franchise et sincerité, je veux apaiser son chagrin par la force des consolations.

Charlemont.
Monsieur, j’userai donc de votre amitié et ne craignez pas de maigres profits : l’intérêt que vous recevrez dépassera le principal.

(Il sort.)
Rentrent D’Amville avec Borachio.

D’Amville.
Monsieur Languebeau ! Quelle heureuse rencontre ! l’honnêteté de vos propos me fait rechercher votre commerce plus encore.

Languebeau.
Qu’il plaise à Votre Seigneurie de me saluer sans cérémonie et alors je serai prêt à lui donner mes services en échange de sa faveur ; mais ces façons idolâtres de vous accueillir ne sont que superstition et vanité ; en toute franchise et sincérité, je les abhorre.

D’Amville.
Je comprends votre état d’aîme et je ne désire que vous donner une preuve de mon amitié aussi généreuse que le seigneur Belforest, votre digne patron.

Languebeau.
La franchise et la sincérité de mes propos plaisent en effet à Sa Seigneurie.

D’Amville.
Elles ne sauraient lui déplaire. Dans la conduite de sa noble fille Castabella, l’on peut lire ce qu’est son mérite et ce que fut votre enseignement.

Languebeau.
Cette gentille dame est d’une réserve exquise ; avec cela juste, honnête, belle, sage ; elle este de haute naissance et elle est riche.

D’Amville.
Vous me faites d’elle un portrait en raccourci.

Languebeau.
Elle ressemble à votre diamant ; c’est une tentation pour les yeux de tous et qui pourtant ne cède à la moindre impression.

D’Amville.
La louange lui appartient, comme l’objet de la comparaison est à vous.

(Il lui donne l’anneau.)

Languebeau.
Vous me pardonerez ceci, monsieur.

D’Amville.
Je ne saurais accéder à votre requête au point de vous pardonner ceci ; je veux seulement vous en faire don. Cor... ! mais vous allez m’obliger à jurer.

Languebeau.
Oh ! à aucun prix. Ne profanez pas vos lèvres, par l’impureté de ce péché. Je préfère prendre l’objet. Vous gagnerez de ne pas jurer en perdant votre anneau. En vérité, monseigneur, ma louange est bien au-dessous du mérite de Castabella. Ella a plus de prix qu’un joyaux, qui n’est qu’une simple parure ; elle, c’est une parure qui doit servir !

D’Amville.
Cependant, on la garde inutilement, puisqu’elle ne sert pas. Castabella mérite un époux digne d’elle, monsieur. Souvent j’ai souhaité une union entre mon fils aîné et elle. Le mariage joindrait les maisons de Belforest et d’Amville en une noble alliance.

Languebeau.
Unir les familles, n’est-ce pas faire oeuvre d’amour et de charité?

D’Amville.
Il convient à la bonté de votre nature de s’employer à pareille oeuvre.

Languebeau.
S’il plaît à Votre Seigneurie de me l’imposer, je l’exécuterai sans poursuivre d’autre fin ; ce sera le moyen le plus sûr de satisfaire votre désir. D’Amville. J’accepte avec la plus grande joie. – Rousard ! Voici une lettre pour le seigneur Belforest concernant l’objet de mon désir.

Entre Rousard, l’air maladif.

D’Amville.
Rousard, je te dépêche auprès de Castabella, en qualité de prétendant. Au discernement de ce gentilhomme je confie la conduite de votre cour, don l’heureuse issue dépend de votre confiance. Suivez ses instructions. Il sera votre guide.

Languebeau.
En toute franchise et sincerité.

Rousard.
Mon guide ! Votre Seigneurie me croit-elle trop faible pour mener l’attaque tout seul?

Languebeau.
Je veux seulement vous prêter assistance dans vos démarches.

Rousard.
À dire vrai, je crois en effet que j’en aurai besoin ; car il est difficile à un homme malade d’obtenir sans secours les faveurs d’une femme.

Languebeau.
(À part) Charlemont, tes largesses et mes promesses n’étaient toutes deux que des mots ; et comme des mots, les unes et les autres ne peuvent que s’évanouir en fumée. Car tes pauvres mains vides me condamnent au silence ; et ceci me donne le sentiment d’un parti meilleur.

Sortent Languebeau et Rousard.

D’Amville.
Borachio, as-tu observé cet homme de près?

Borachio.
D’après ce qu’il professe on lui donnerait réputation de vertu.

D’Amville.
Et il paraît savoir si l’on peut espérer quelque bienfait de la religion après la mort. Cependant, compare ce qu’il fait profession d’être avec sa vie : ce sont choses nettement contradictoires ; il semble que ses directions n’aient d’autre objet que de détourner les hommes du péché, afin de l’accaparer plus aisément pour lui tout seul. Voilà qui est bien fait pour me confirmer dans mon athéisme. Eh bien, ami ! maintenant que Charlemont est parti, il t’est facile de voir que mon stratagème est fondé sur son éloignement.

Borachio.
Charlemont, mais c’est l’homme qu’aime Castabella.

D’Amville.
C’est pour cette raison que je lui ai offert emploi en pays étranger, pour que sa passion ne nous gêne pas.

Borachio.
Et ainsi vous avez laissé la voie libre à vos pratiques.

D’Amville.
C’est une riche héritière que cette Castabella ; par son mariage avec mon fils aîné, ma famille s’honorera et mon bien s’accroîtra. Cette entreprise mérite seule mon industrie. Si elle réussit, tu verras que dans mon cerveau, elle n’est que le commencement d’un projet si plein de profits, que l’âme même de l’Honnêteté ambitionnera de devenir scélérate !

Borachio.
Je sollicite emploi en cette affaire. Je veux contribuer à en favoriser l’exécution par ma dextérité.

D’Amville.
Certainement. Personne ne te frustrera de cet honneur. Va incontinent acheter une écharpe cramoisie, comme celle de Charlemont ; prépare-toi à te déguiser sous l’habit d’un soldat blessé et estropié ; ensuite sois prêt à te rendre au festin de noces, où tu pourras t’employer à une entreprise conforme à ton humeur.

Borachio.
Comme je m’y suis engagé, vous aurez en moi un instrument qui fera honneur à vos desseins.

D’Amville.
Ce mariage nous apportera la richesse. S’il réussit, je veux accroître encore ma fortune, dussé-je verser le sang de mon frère.

(Ils sortent.)

Troisième tableau.

Une chambre dans l’hôtel de Belforest.
Entre Castabella fuyant les assiduités de Rousard

Castabella.
Non, bon messire ; en vérité, si vous saviez combien peu votre cour m’est agréable, vous y renonceriez.

Rousard.
Je ne te quitterai pas que tu ne m’acceptes pour serviteur.

Castabella.
Mon serviteur, vous êtes malade, dites-vous. Vous me taxeriez de sottise d’accueillir un homme incapable de me rendre service.

Rousard.
Le service d’une noble dame ne consiste-t-il pas surtout dans le travail de la chambre? et les hommes malades ne sont-il pas faits pour la chambre? Je t’en prie, accorde-moi une faveur.

Castabella.
Ce me semble, vous avez une très douce «faveur» vous-même.

Rousard.
Il ne me manque que votre oeil noir.

Castabella.
Si vous en venez aux coups avec les marauds, ils vous feront l’oeil noir.

Rousard.
Ah ¡ si tu deviens amère, je cesserai de louer ton oeil noir. N’est-ce pas le matin aux yeux gris qui amène le jour le plus beau?

Castabella.
Maintenant que voys ne dissimulez plus, je serais disposée à vous accorder une faveur. Quelle faveur désirez-vous?

Rousard.
Une babiole, une bagatelle.

Castabella.
Fi donc ! Êtes-vous assez discourtois pour demander à une noble dame la bagatelle?

Rousard.
Veux-tu me donner un bracelet de tes cheveux alors?

Castabella.
Vous manque-t-il des cheveux, monsieur?

Rousard.
Non, en vérité, je n’en manquerai point, tant que je pourrai m’en procurer pour de l’argent.

Castabella.
Que feriez-vous alors de mes cheveux?

Rousard.
Je les porterais pour l’amour de toi, ma vie.

Castabella.
Croyez-vous qu j’aime qu’on use mes cheveux à les porter?

Rousard.
Tiens, puisque te voilà si spirituelle et si sensée...

(Il l’embrasse.)

Castabella.
Pouah ! je voudrais bien avoir un de mes sens en moins !

Rousard.
De nouveau amère ! Qu’est-ce donc? L’odorat?

Castabella.
Non, non, non. Eh bien ! vous êtes satisfait maintenant, j’espère. Je vous ai accordé une faveur.

Rousard.
Quelle faveur? un baiser? Je t’en prie, donne-m’en un autre.

Castabella.
Prouvez-moi alors que je vous en ai déjà donné un?

Rousard.
Comment veux-tu que je le prouve?

Castabella.
Vous êtes indigne d’une faveur, si vous ne savez en jouir une minute.

Rousard.
Eh bien ! pour parler clairement, m’aimes-tu? C’est l’objet de ma visite.

Castabella.
Si je vous aime? Oui, je vous aime bien.

Rousard.
Alors, tope-la.

Castabella.
Non, vous vous méprenez. Si je vous aime bien, je ne puis vous aimer maintenant, car maintenant vous n’êtes pas bien, puisquie vous êtes malade.

Rousard.
Cette équivoque aujourd’huiest pour rire !

Castabella.
J’en use, comme c’est de mode aujourd’hui, pour de bon. Mais, je n’aurai de tranquillité avec vous, je m’en aperçois, que je ne vous aie accordé une faveur. M’aimez Vous?

Rousard.
De tout mon coeur.

Castabella.
Alors de tout mon coeur je vais vous donner un joyau qui vous pendra a l’oreille. Ecoutez-moi : oncques ne vous aimerai.

(Elle sort.)

Rousard.
C’est ce que vous appelez un joyau qui me pendra à l’oreille? Ce n’est pas en effet une faveur légère, car je le jure, elle tombe un peu lourdement sur moi. Qu’importe en dépit de tout ceci, je ne renonce pas à elle : cela incite un homme à persévérer, ce me semble, de voir qu’une femme désire se débarrasser de lui au premier abord.

(Il sort.)

Quatrième tableau.

Une autre salle dans le même hôtel.
Entrent Belforest et Languebeau Snuffe.

Belforest.
J’accueille l’offre de ce parti et j’ai dessein de lui donner immédiate confirmation. Je l’ai déjà proposé à ma fille. Ses molles protestations avaient au début, me semblait-il, la saveur innocente d’un sang dont le flot paisible n’a jamais été emporté dans le courant de l’amour. Mais lorsque je lui répondis par des arguments plus accessibles dans l’espoir de rassurer ses craintes, voilà que sa pudique rougeur s’est muée en un pâle dégoût ; elle refusa avec une assurance telle, qu’on l’eût dite inspirée par un ferme penchant pour un autre ; et dans son obstination elle persiste.

Languebeau.
En vérité, cette désobéissance ne sied guère à une enfant, elle provient d’un esprit de liberté impie. Vous vous ferez le complice de son propre déshonneur si vous le souffrez.

Belforest.
Votre honnête sagesse m’a donné un bon conseil. Une fois encore, je veux la convaincre par la persuasion. Si elle résiste, je laisserai là la douceur pour user de mon autorité.

Languebeau.
Usez-en incontinent, de peur que, redoutant votre contrainte, son affection rebelle ne lui enseigne un artifice pour prévenir votre dessein.

Belforest.
Pour couper court à toute chance qu’un retard lui pourrati fournir, elle sera mariée ce soir même.

Languebeau.
Fort bien.

Entre Castabella.

Castabella.
Qu’il plaise à Votre Seigneurie de savoir que ma mère l’attend dans la galerie, oì elle désire conférer avec vous. (Belforest sort.) (À Languebeau) J’use de ce moyen pour arriver jusqu’à votre oreille. Le temps coupe court aux détails : je ne puid qu’être brève. À votre intégrité, Charlemont a confié l’engagement de son amour et du mien ; une main si forte cherche maintenant à les séparer que, si vous ne m’aidez de vos sérieux conseils, je me verrai forcée de violer ma foi.

Languebeau.
Depuis l’absence de Charlemont, j’ai examiné son amour de toute la force de ma réflexion, et, en toute sincérité, je l’ai trouvé frivole et vain. Retirez-lui votre estime : son affection ne la mérite pas.

Castabella.
Bon messire, je sais que votre coeur ne saurait profaner la sainteté dons vous faites profession par un dessein assez pervers pour briser l’engagement que votre propre consentement nous a aidés à prendre.

Languebeau.
Mérite-t-il votre amour celui qui par négligence de votre conversation délectable et au franc mépris de toutes vos prières et de vos larmes, s’éloigne à ce point de votre doux commerce, et persévère tant dans cet élognement qu’il achète, vous le voyez, votre séparation au prix de son sang, craignant de manquer d’excuses pour vous fausser compagnie. C’est plutôt l’aversion qui est cause de l’absence. Un amant ne cesse de désirer la présence de son amante ; en verité, il n’appartient pas à la famille des vrais amants.

Castabella.
Oh ! ne soyez pas injuste envers lui ! C’est un coeur généreux qui a inspiré son humeur guerrière ! Car douce affection et noble courage sont si étroitement alliés, qu’ils s’engendrent mutuellement. Si Affection est soeur, c’est que Courage est frère. S’il m’était possible de l’aimer encore plus qu’avant, son coeur de soldat me le ferait chérir davantage.

Languebeau.
Mais, Castabella...

Entre Levidulcia.

Levidulcia.
Bah ! Vous ignorez le chemin qui mène au coeur des femmes ; il passe non par sa raison, mais par son sang.

Sort Languebeau. Castabella s’apprête à le suivre.

Levidulcia.
Non, restez. Comment appelleriez-vous l’enfant qui, élevée avec dépense et tendresse, jusqu’à la perfection du corps et des facultés de l’esprit, refuse réconfort à ses parents qui lui ont donné pareille éducation?

Castabella.
Je l’appellerais dénaturée.

Levidulcia.
Alors Castabella est dénaturée. Nature, notre tendre mère à tous, a engendré la femme pour qu’elle se console de sa jeunesse en la revivant dans sa descendance, et voilà qu’à celle qui t’a dotée de toutes ces perfections tu refuses, ingrate, ce renouveau.

Castabella.
Mais croyez-moi, ma mère, j’aime un homme.

Levidulcia.
Tu préfères l’affection d’un amant absent à la douce possession d’un homme, tu préfères l’esprit stérile au corps fécond ; car notre corps ne fut créé que pour le corps de l’homme, nous qui ne sommes bonnes qu’à procréer, et la procréation (à moins qu’on ne puisse engendrer les enfants en rêve) ne peut se faire que par la chair. Si la raison était notre consillère, nous négligerions l’oeuvre de procréation à cause de la dépense excessive qu’elle nous pousse à faire de ce qui constitue la richesse de vie. C’est pourquoi, Nature prévoyante, pour stimuler nos sens, a réservé les plus grands plaisirs à cette très grande oeuvre ; ces plaisirs te sont offerts et ton ignorance les refuse, et tu préfères la joie imaginaire d’un amour inassouvi pour un abstent qui, son sang une fois tari à la guèrre, reviendra au foyer malade, estropié et impotent ; ton mariage sera un supplice, comme le supplice de Tantale ; ton désir, en la présence stérile de l’objet aimé, ne cessera d’être excité sans jamais pouvoir se satisfaire.

Entrent Belforest, D’Amville, Rousard, Languebeau.

Belforest.
Eh bien ! Levidulcia, as-tu préparé ma fille à accepter l’homme que voici pour époux.

Levidulcia.
Je ne suis que sa belle-mère ; cependant, fût-elle de ma chair et mon sang, je ne saurais lui donner de meilleur conseil dans son intérêt même.

Rousard.
Douce épouse, ton mari dans sa joie, honore ainsi ta joue.

(Il donne un baiser à Castabella.)

Castabella.
Mon mari ! o ! je suis trahie ! (À Languebeau) Doux ami de Charlemont, votre pureté professe un divin dédain du monde ; oh ! ne vous laissez pas suborner par ce que vous méprisez, ne vous faites pas l’instrument odieux du monde, ce serait attirer sur vous-même un juste mépris ! (Elle s’agenouille successivement devant tous.) Cher père, laissez moi n’interroger que mon propre amour. Messire, votre jugement avisé peut persuader à votre fils qu’il est peu sage d’épouser quelqu’un dont il n’a jamais étudié l’humeur. Bon messire, je puis être d’une nature si peu plaisante à votre goût, que vous en viendrez peut-être à maudire l’heure funeste où vous avez fait la folie de m’épouser.

D’Amville.
Seigneur Belforest, je ne voudrais pas qu’on fît violence à son choix.

Belforest.
Colères célestes ! fille entêtée, je te somme de l’épouser, si tu tiens à ma bénédiction, et en vertu de l’autorité, qui me donne droit à ton obéissance.

Castabella.
Oh ! Charlemont ! mes pleurs n’étaient que trop prophétiques ! Ce triste issue a suivi mes tristes alarmes.

Sébastien.
Au rapt ! au rapt ! au rapt !

Belforest.
Eh bien, quoi !

D’Amville.
Qu’est-ce à dire !

Sébastien.
Eh bien ! n’est-ce pas un rapt, que de forcer une fille à se marier, que de la forcer à coucher avec celui dont elle ne veut pas?

Languebeau.
En vérité, sa langue est un membre impur !

Sébastien.
En vérité, votre gravité sied autant à votre âme putride, que la moisissure chenue à un fruit pourri.

Belforest.
Cousin, vous êtes à la fois incivil et impie !

D’Amville.
Manant rebelle, hors de ma vue ! Oui, sur mon âme, je te châtierai de ta grossièreté.

Belforest.
Allons, partons pour l’église.

Tous sortent, sauf Sébastien.

Sébastien.
Et vous pouvez vérifier le proverbe : « Près de l’église, loin de Dieu. » Pauvre fille ! pour ton bien, que ses moyens, s’éteignent avec ses appétits, pour que tu ne sois pas importunée par cet homme que tu détestes ! Puisse son désir faire naître en toi le désir d’un autre homme, pour qu’il contribue ainsi lui-même à se rendre cocu ! Et que celui-là soit un homme auquel il donne des gages ; ainsi tu tireras profit de celui que tu hais. Mettez des nattes dans vos chambres, huilez les gonds, que les anneaux des courtines soient muets ; que la chambrière fasse silence à sa propre requête, et qu’il n’en dorme qu’avec plus de calme ; qu’en ce sommeil il soit cocufié de la belle manière et s’il connaît son malheur et se met à réclamer le divorce, qu’il n’ait d’autre satisfaction que celle-ci : il était couché près d’elle, et il dormait : alors la loi n’aura aucune prise sur elle, puisque que lui, fermait les yeux sur l’acte.


Acte II

Premier tableau.

La salle des Banquets dans l’Hôtel de Belforest. Le soir, un banquet est préparé, musique.
Entrent D’Amville, Belforest, Levidulcia, Rousard, Castabella, Languebeau Snuffe, d’un côté ; de l’autre côté entrent Cataplasma et Soquette, introduites par Fresco.

Levidulcia.
Madame Cataplasma, je pensais vous voir une heure plus tôt.

Cataplasma.
J’ai été retenue, madame, au logis par des dames ; autrement, j’aurais été plus tôt aux ordres de Votre Seigneurie.

Levidulcia.
Nous vous savons gré de votre compagnie. Monseigneur, je vous en prie, souhaitez la bienvenue à ces nobles dames. Ce sont nos hôtes.

D’Amville.
Nobles dames, vous êtes les bienvenues ; je vous en prie, seyez-vous.

Levidulcia.
Fresco, avec la permissión du seigneur d’Amville, je te prie de te rendre à l’office ; tu y trouveras quelques-uns de mes gens ; s’ils ne te font pas bon accueil, ce sont de vraies bourriques.

Fresco.
Si je suis mal accueilli par vos bourriques, je le serai bien par vos barriques, une fois à l’office.

(Il sort.)

D’Amville.
Prenons exemple à présent sur l’humeur gaie de ce gaillard ! Soyons sérieux, réfléchis, quand nos affaires exigent de la gravité. Une humeur chagrine n’est pas de saison.

Levidulcia.
Nous devons tous nous hausser au diapason de la gaîté !

D’Amville.
Que les musiciens commencent !

Belforest.
Où est le seigneur Montferrers? Dites-lui qu’il y a ici un siège qui l’attend.

Entre Montferrers.

Montferrers.
Que le Ciel accorde à votre mariage ce dont je suis privé : la joie !

D’Amville.
Seigneur Belforest, à la santé de Castabella. (D’Amville boit.) Ouvrez les portes du cellier et que l’on boive librement à sa santé par toute la maison ! Je porte aussi la santé de votre fils, monseigneur : au noble Charlemont ; c’est un soldat, lui ! que les instruments guerriers rappellent donc sa mémoire.

(Tambours et trompettes.)
Entre un serviteur.

Le serviteur.
Monseigneur, il y a quelqu’un en habit de soldat ; il dit que de retour d’Ostende, il a une affaire d’importance à vous communiquer.

D’Amville.
D’Ostende ! qu’il entre ! Mon âme a le presentiment qu’il apporte la nouvelle qui va donner à notre musique toute sa plénitude. La joie de mon frère y aurait suffi, mais voici l’homme qui va lui donner le branle !

Entre Borachio déguisé.

Montferrers.
O mon esprit ! Il dissuade ma langue de l’interroger, comme s’il savait que sa réponse causerait déplaisir.

D’Amville.
Soldat, quelle nouvelle ! La rumeur est parvenue à mes oreilles du coup que vous avez porté à l’ennemi.

Borachio.
Elle est exacte, monseigneur.

Belforest.
Peux-tu nous la relater?

Borachio.
Certainement.

D’Amville.
Parle donc.

Borachio.
L’ennemi frustré d’un heureux avantage par un stratagème trompeur, braque toute son artillerie sur la ville ; tonnerre et éclairs font trembler nos remparts ; ses coups terribles ne font que préparer l’assaut dont il nous menace. L’attaque devient générale. La place promettant alors d’être prise de force avec avantage, l’ennemi fait avancer toute son armée, objet de sa superbe ; il la partage en deux parties égales : l’une qui se portera en avant, l’autre qui restera en arrière. La voici en marche, la voici qui s’arrête pour franchir le canal à gué ; nous songeons alors pour notre sécurité à ouvrir nos écluses, pour le rendre infranchissable. Mais notre Gouverneur s’oppose à notre dessein ; il laisse l’ennemi nous charger à fond jusqu’au pied même du rempart. Mais quand ses troupes d’avant s’apprêtent à forcer notre brêche à la pointe de leus piques, c’est alors qu’il s’avise d’ouvrir les écluses ; pour donner des crocs-en-jambes à tout ce corps de troupes, ainsi exposé à la fureur du flot. L’ennemi qu’assiègent et les eaux et la ville, s’aperçoit que la marée est maintenant trop haute pour lui permettre une sûre retraite : il déploie en vain toute son énergie en une charge hasardeuse, comme le suprême effort pantelant d’un homme au coeur hardi ; mais ce n’est que pour être écrasé et décimé ! Ceux qui ne savent pas nager se noient tout bonnement ; ceux qui pensent échapper à la nage, des meurtriers postés au bord du flot les noient, ou les égorgent.

D’Amville.
Sur mon âme, soldat, voilà se comporter en braves !

Montferrers.
Mais que devient dans tout ceci mon cher Charlemont?

Borachio.
Comme le lendemain, je m’avançais le long de la rive fatale, parmi les corps engorgés que la mer, à la panse repue, avait rejetés sur les sables, ce fut mon malheureux destin, de rencontrer un visage, don, en mon esprit étonné, je reconus les traits pour les avoir vus vivants. Il gisait en son armure, comme en sa bière ; et la mer éplorée – telle une créature qui s’apaise et se lamente sur la mort de l’être qu’en sa fureur elle a immolé –s’élève jusque sur la grève, pour l’éteindre, lui baiser la joue, puis elle redescend pour obliger les sables à l’ensevelir ; et chaque fois qu’elle se sépare de lui, elle verse des pleus ; enfin, comme impuissante à supporter la vue de l’homme qu’elle a tué, encore qu’elle ait douleur de le quitter, elle se retire à contre-coeur ; elle enroule ses vagues les unes sur les autres, tel un homme qui se croise les bras, ou se tord les mains de désespoir – elle reflue loin du corps, elle s’affaise comme si elle voulait s’abîmer dans les profondeurs de la terre, pour y cacher la honte d’un tel forfait.

D’Amville.
Soldat, quel étatit cet homme?

Montferrers.
Pauvre Charlemont !

Borachio.
Votre crainte vous a dit la nouvelle, dont mon chagrin se refusait à être le messager.

Castabella.
Oh, mon Dieu !

(Elle sort.)

D’Amville.
Charlemont noyé? Comment la chose a-t-elle pu se faire? n’était –ce pas le parti adverse qui encourut la défaite?

Borachio.
Avec son ardeur impétueuse, il pressait le front de l’ennemi, il avait pénétré dans ses rangs, lors de la retraite devant la montée du flot, et dans la violence de la mêlée, il fut emporté pour périr dans le flux. Voici de sa vie le triste souvenir : l’écharpe, que, par amour de lui, je porterai éternellement.

Montferrers.
Ne me torture pas avec ces témoins de ce que je voudrais ne pas croire, il le faut bien pourtant.

D’Amville.
Tu es un hibou, qui vient dans la nuit, comme le messager maudit de la Mort. Va-t-en ! Quitte ma demeure ! Ou, sur mon âme, tu trouveras en moi un ennemi plus funeste que ne fut jamais l’ennemi d’Ostende ! Va-t’en ! en diligence.

Borachio.
Monsieur, seul mon amour pour vous...

D’Amville.
Votre amour? pour tormenter mon âme avec ce qu’elle hait. Eh bien, m’entendez-vous, coquin ! (À part) Tu es le plus raffiné, le plus exquis, le plus éloquent des vilains.

Borachio.
(À part). N’est-ce pas bien joué?

D’Amville.
(À part). À merveille ! Mais disparais, je ne puis te répondre en ce moment !

Borachio.
Eh bien done, adieu ! Je ne veux pas vous importuner davantage.

(Il sort.)

D’Amville.
(À part). Les fondations sont posées. Maintenant, peu à peu, l’édifice va se dresser pour être bientôt achevé ! (Tout haut.) Combien incertaine est la condition des mortels !

Belforest.
Eh bien oui ! C’est le destin inexorable de toute chose sous la lune !

D’Amville.
Il n’est que trop vrai. Frère, par égard pour votre santé, surmontez votre douleur.

Montferrers.
Je ne le puis, monsieur. Le réconfort ne peut rien sur moi. Ce sera mon tour bientôt. Je ne me sens pas bien.

D’Amville.
Vous vous abandonnez trop à votre douleur.

Languebeau.
Tous les hommes sont mortels. L’heure de la mort est incertaine. L’âge rend la maladie encore plus dangereuse, et le chagrin est sujet à la folie. Vous ne savez pas que vous pouvez être prive tantôt du bienfait de votre raison. À mon sens, vous feriez bien, en passe d’être malade, de mettre vos affaires en ordre, incontinent. Faites votre testament.

D’Amville.
J’ai ce que je désire. Des torches pour mon frère.

Montferrers.
Je veux me retirer un instant pour prendre conseil de cet honnête homme.

Belforest.
Bien volontiere. Je vous en prie, monsieur, soyez à ses ordres. (Sortent Montferrers et Languebeau.) Qu’il plaise à Votre Seigneurie d’entrer dans cette chambre.

D’Amville.
Où vous voudrez !

Sortent Belforest et D’Amville.

Levidulcia.
Ma fille s’est retirée. Venez, mon fils, madame Cataplasma, venez, nous allons monter dans sa chambre. Je voudrais voir comment elle accepte l’idée de partager sa couche avec son époux.

Rousard.
Sur ma foi, qu’elle ait là-dessus l’idée qu’elle voudra, je sais bien que j’aurai peine à la contenter ; c’est pourquoi laissez-la reposer.

Levidulcia.
Allons, avoir peine à la contenter, c’est la meilleure façon de la contenter.

Deuxième tableau.

L’antichambre du même Hôtel.
Entrent trois serviteurs ivres, qui traînent Fresco céans.

Premier Serviteur.
Camarade, verse de la boisson, camarade !

Fresco.
Cela suffit, mon bon monsieur ; pas une goutte de plus en pleine lumière.

Deuxième Serviteur.
Non, pas en pleine lumière? C’est pourquoi éteins les chandelles pour que nous buvions dans l’obscurité, vas-y, mon vieux.

Fresco.
Non, non et non !

Troisième Serviteur.
Avale donc ta boisson. À ta santé, Fresco !

(Il s’agenouille.)

Fresco.
Votre « santé » me fera mal au coeur, monsieur.

Premier Serviteur.
Alors, j’espère, monsieur, qu’elle vous fera choir sur les genoux.

Fresco.
Ne puis-je rester debout pour vous faire raison, monsieur?

Deuxième Serviteur.
J’espère que vous ferez comme nous.

Fresco.
Alors, pardi ! je ne dois pas rester debout, car ça vous ne le pourriez.

Troisième Serviteur.
Bien dit, mon vieux.

Fresco.
Mon vieux ! Mais vous allez faire de moi un jeune enfant bientôt. Car, de ce train-là, je pourrai à peine marcher tout seul.

Premier Serviteur.
Mon corps n’est pas plus fort que de l’eau, Fresco.

Fresco.
Voilà une bonne raison, monsieur. La bière vous a fait monter toute l’orde au cerveau pour ne vous laisser que de l’eau dans le corps.

Entrent D’Amville et Borachio, qui observent leur ivresse de près.

D’Amville.
Tu vois ces gaillards?

Borachio.
Oui, monseigneur.

D’Amville.
Leur ivresse, qui semble ridicule, sera l’instrument capital qui mènera nos sobres projets à bonne fin.

Borachio.
Je suis prêt à les exécuter, monsieur.

D’Amville.
Dépouille cet habit, et mets-toi à l’oeuvre sur-le-champ.

Borachio.
Laissez-les porter des santés nombreuses et noyer leur cervelle dans le flot ; je vous promets qu’on leur fera raison dans le sang !

(Il sort.)

Premier Serviteur.
Vous avez laissé là un maudit lumignon.

Deuxième Serviteur.
C’est ça qui vous échauffe les oreilles, monsieur.

Premier Serviteur.
Tu n’est donc qu’un maudit coquin !

(Ils se prennent aux cheveux)

D’Amville.
Fortune, je t’honore. Mon stratagème ne cesse de se développer, sur le modèle de mes propres désirs. Des torches pour mon frère. La boisson vous a-t-elle fait perdre la tête, marauds?

Premier Serviteur.
Monseigneur, les fripons m’ont injurié !

D’Amville.
Dis plutôt que ce sont les flacons qui t’on fait injure. Entends-tu? Ce gaillard-là est un coquin plein d’orgueil : il t’a injurié. Quand tout à l’heure, tu passeras par les champs pour éclairer mon frère jusqu’à son logis, je te dirai ce qu’il faudra faire : défonce-lui la caboche d’un coup de torche. Je serai ton garant dans toute cette affaire.

Premier Serviteur.
Je vais flamber l’oison avec cette torche.

(Il sort.)

D’Amville.
(Au deuxième serviteur) Entends-tu, l’ami? Tu vois ce coquin plein d’orgueil? Je viens de lui donner une leçon pour son impudence. Il t’a causé dommage ! Je vais te dire ce qu’il faudra faire. Lorsque nous passerons par les champs tout à l’heure, tu lui cogneras sa tête de fol avec ta torhce. Je serai ton garant dans toute cette affaire.

Deuxième Serviteur.
Ceci au moins lui entrera dans la caboche.

(Il sort).
Entre Languebeau Snuffe.

D’Amville.
Eh bien, monsieur Snuffe, qu’a fait mon frère?

Languebeau.
Il a fait son testament, en vertu duquel, il vous fait son héritier, avec cette clause que, suivant l’inspiration du moment, il pourra l’annuler ou le modifier à sa guise.

D’Amville.
(À part) Eh bien, qu’il essaie donc ! Je vais le garantir contre toute annulation de son chef.

Entrent Montferrers et Belforest, qu’on éclaire avec des torches.

Montferrers.
Mon frère, bonne nuit maintenant.

D’Amville.
Le ciel est sombre : nous allons vous reconduire à travers champs. (À part.) Qui ne fait que frapper, manque de sagacité pour se justifier ; mais c’est celui qui frappe, avec la certitude de l’impunité, qui a du coeur et de la tête !

(Ils sortent.)

Troisième tableau.

Une chambre dans le même Hôtel.
Entre Castabella.

Castabella.
O amour, chaste inclination de l’âme, sans le mélange impur du sang, vertu qui ajoute encore à la bonté, cher au coeur de Dieu ! O Ciel ! n’est-ce pas ma destinée d’avoir encouru ta haine, pour avoir aimé l’objet de ton amour, ou bien mon Charlemont était-il ton amour d’élection, pour que tu l’aies recuilli près de toi? Je dois donc avouer que juste est ton courroux, puisque j’étais ta rivale. Cependant, n’était-ce pas assez me punir que me séparer de mon amour ; cela ne te suffisait donc pas, ô doux Ciel, - sans vouloir encore me marier à la haine? O double infortune ! Toutefois, puisque tu t’es plu à l’infliger, mon devoir, à défaut de mon coeur, se soumettra à ta volonté.

Entrent Levidulcia, Rousard, Cataplasma, Soquette et Fresco, avec une lanterne.

Levidulcia.
Bonne nuit, madame Cataplasma. Je vous en prie, quand votre serviteur vous aura conduit au logis, qu’il revienne m’éclairer jusqu’à ma demeure.

Cataplasma.
Il sera incontinent aux ordres de Votre Seigneurie.

Levidulcia.
Bonne madame Cataplasma, c’est que mes serviteurs son tous ivres, et que je ne puis compter sur leus services.

Sortent Cataplasma, Soquette et Fresco.

Levidulcia.
(Qui aperçoit Castabella) Voici votre jeune épouse.

Rousard.
Et fort triste au surplus, ce me semble.

Levidulcia.
Peut-etre s’empêcher de l’être ! Ce qui l’attriste, c’est que votre maladie enlèvera toute saveur aux mignardises que la nuit promet !

Rousard.
Ce devrait la réconforter au contraire.

Levidulcia.
Veillez à ce qu’il en soit ainsi.

Castabella.
De quelles mignardises parlez-vous? Les mignardises de la nuit, repos les procure.

Rousard.
De ces mignardises, tu ne peux être que comblée, à moins que mes gémissements ne te réveillent ! Ne te lamente pas.

Levidulcia.
Elle, elle préfèrait que vous la réveilliez pour la faire gémir !

Rousard.
Non, sur ma foi, ma mie, je ne veux pas te tourmenter, tu ne perdras pas ton pucelage ce soir.

Castabella.
Puisse sa faiblesse toujours être en vigueur, je ne chercherai pas alors à divocer !

Rousard.
Tu viens au lit !

Castabella.
Je vous accompagne, messire.

Rousard.
Mère, bonne nuit !

Levidulcia.
Que le plaisir au lit vous accompagne !

Sortent Rousard et Castabella.

Levidulcia.
Eh bien, sûrement leurs parents étaient endormis, quand ils ont engendré ces loirs, pour les avoir faits si chétifs et si imparfaits. À l’un, l’appétit fait défaut ; à l’autre les moyens. Pour moi, au contraire, mon désir s’enflamme rien qu’à voir leur sang figé (comme la neige frottée d’une main énergique peut vous brûler la chair) et une fois excitée, je pourrais étreindre l’air sans rafraîchir mon ardeur !

Entre Sébastien.

Sébastien.
L’air ne peut que la modérer. Mieux vaudrait, étreindre le frère cadet ; c’est lui qui peut éteindre le feu !

Levidulcia.
En seriez-vous capable, monsieur? Eh bien, je maudis vos oreilles. Voyons, imprudent Sébastien, comment osez-vous braver d’aussi près la présence de votre père en son déplaisir?

Sébastien.
À la faveur de sa présente absence !

Levidulcia.
Vous saviez probablement qu’il était dehors !

Sébastien.
Oui. Aussi permettez-moi de me rencontrer avec vous ; je vous enseignerai les moyens de ma faire recouvrer son affection.

Levidulcia.
Sont-ce bien là les moyens? Je ne voys comprends pas. Eh bien, pour votre réconciliation, vous me trouverez au logis ; je veux accéder à votre requête.

Sébastien.
Dans la demi-heure qui vient.

(Il sort.)

Levidulcia.
Ou dans l’heure entière, quand vous voudrez. Quelle vigueur de sang ! Ça vous a de la présence d’esprit et l’ardeur d’un homme ! J’aime cette liberté d’allures. Eh ! Sébastien ! parti? Il me fait bullir le sang dans les veines ; et voici que, pareille à l’eau qui, répandue sur le sol, se mêle à toute humidité qu’elle rencontre, je pourrais m’enlacer au premier venu.

Entre Fresco avec une lanterne.

Levidulcia.
O Fresco, te voilà de retour ! Si l’autre me fausse compagnie, c’est toi qui seras le bienvenu. Luxure est une passion, et, quel que soit l’homme qui l’a fait naître, elle ne peut être apaisée par le premier homme capable de l’aborder d’un front hardi.

(Elle sort).

Quatrième tableau

Une route dans la campagne près d’une sablière, la nuit.
Entre Borachio, traversant la scène rapidement et prudemment, une pierre dans chaque main.

Borachio.
Ces pierres, l’homme les emploi à édifier une maison, eh bien, moi, je vais ls employer à en détruire une.

(Il descend.)
Entrent deux serviteurs, qui se battent à coups de torches, D’Amville, Montferrers, Belforest et Languebeau Snuffe.

Belforest.
Colère du Ciel ! Marauds ivres que vous êtes ! Vous allez éteindre les lumières !

D’Amville.
Non monseigneur, ils ne font que plaisanter.

Premier Serviteur.
Ma lumière est éteinte.

D’Amville.
Alors rallumez-là à son nez, il est suffisamment allumé. Dieu m’est témoin, les lumières sont éteintes ! Coquins ivres, retournez les rallumer.

(Les serviteurs sortent.)

Belforest.
Il fait nuit noire.

D’Amville.
Qu’importe ! Je connais le chemin, donnez-moi la main. Marchons tranquillement. Je vous servirai de guide jusqu’à leur retour.

Montferrers.
Mon âme est accablée de chagrin ; il pèse lourdement sur mon coeur. O mon fils, qui t’en es allé, avant peu, je te rejoindrai.

D’Amville le pousse dans la sablière.

D’Amville.
Par la Vierge, que Dieu nous garde !

Montferrers.
Oh ! Oh ! Oh !

D’Amville.
Que tout l’ost du Ciel nous garde ! Coquins ! marauds !

Belforest.
Plaise à Dieu qu’il n’ait pas de mal : il vient de tomber dans la sablière.

D’Amville.
Mon frère, mon cher frère ! Coquin, vilains marauds !

Rentrent les serviteurs avec des torches.

D’Amville.
Que les ténèbres éternelles vous confondent ! Allez ! faites le tour de la sablière, et aidez mon frère à remonter. Vraiment, quelle nuit étrange et malencontreuse ! n’est-ce pas, monseigneur? C’est, je crois ce chien qui a hurlé la douloureuse nouvelle, ce funeste chat-huant, qui fut l’avant-courrier de ce malheur.

Sortent les serviteurs ; ils rentrent avec le cadavre.

Languebeau.
C’est en effet un malheur ! monseigneur. Votre frère est mort.

Belforest.
Il est mort?

Un serviteur.
Oui, il est mort.

D’Amville.
Que meurent aussi vos langues ! Que vos prunelles sortent de leur orbite et que l’envieuse Fortune puisse jouer à la paume avex ! Ai-je vécu pour voir tout ceci? Nature maligne, si tu m’avais engendré aveugle, au moins tu m’aurais témoigné quelque faveur ! Ne respire-t-il pas? Ne remue-t-il point? De grâce, Ciel, dis-moi, as-tu fermé les yeux pour les fermer vraiment sur le meurtre? Ou bien t’es-tu revêtu de cette robe de deuil pour te lamenter sur sa mort ! Pas une pauvre petite étincelle, dans toute l’immensité du ciel, au nombre infini d’étoiles, qui daigne luire ! Vous, vice-rois du Monarque de la Nature dont les constellations régissent la naissance des mortels, où est la planète fatale qui a présidé à sa nativité? Elle aurait pu se plaire à l’éclairer à sa sortie de ce monde, comme elle le fit à son entrée, à moins qu’elle n’ait honte de voir en moi l’argent du destin maudit de cet honnête homme !

Belforest.
Le chagrin vous met hors de vous. Reprenez vos esprits. Ne vous lamentez pas sur lui. Que notre mort soit bonne ou mauvaise, ce n’est pas la mort, mais la vie qui est l’épreuve. Sa vie fut bonne, donc, à coup sûr, sa mort le fut.

D’Amville.
Oui, c’est chose facile pour celui qui ne ressent pas de douleur, de parler de patience. Croyez-vous la Nature insensible?

Belforest.
Insensible? Mais oui. A-t-elle décrété quelque chose pour rien? Quel bien votre chagrin peut-il faire à ce cadavre? Ne pas se répandre sur cet homme en lamentations qui ne lui sont d’aucun effet, ets-ce plus contre nature que de se faire du mal à soi-même à force de se lamenter, sans plus d’effet?

D’Amville.
Vraiment, s’il avait été enlevé, comme une masse de chair morte, je n’aurais rien ressenti, je ne me serais pas lamenté. Mais venez ici, je vous en prie, regardez ce corps. Contemplez la teinte vivante de son sang ! Il n’y a en lui ni hydropisie, ni jaunisse ; il possède toute la fraîcheur d’un sang ardent, malgré tous les miasmes que le brouillard de cette nuit noire et meurtrière a pu y introduire. À ma connaissance, il auraiit pu vivre jusqu’au jugement dernier, pour faire plus de ien que vous ou moi. O mon frère ! C’était un homme d’une bonté innée, comme si dans le sein même de sa mère, il lui avait été donné d’être régénéré ; un être si inoffensif, que plutôt que de marcher sur un ver, il se fût détourné de son chemin, d’une pitié si tendre, qu’avant que le pauvre lui eût demandé l’aumône, il l’avait secouru, les yeux pleins de larmes, oui, en vérité de larmes.

Belforest.
Remontez le corps. Au nom de la sagesse, que votre raison raffermisse votre faiblesse.

D’Amville.
Eh bien ! que voulez-vous que je fasse? Il faut que sotte Nature suive son cours en dépit de Sagesse. Mais, voilà qui est fait. Tous ces mots n’étaient qu’un grand vent et voici que cette ondée de larmes l’a abattu ! Me voici calme de nouveau. Vous pouvez voys remettre en route, quand vous le voudrez. Je vous suivrai comme quelqu’un qui obéit, contre son gré !

Languebeau.
Contrarien son chagrin ne peut qu’ajouter à son tourment.

Belforest.
Le chagrin, qui fond en larmes, s’épuise de lui-même ; la douleur, pour être refoulée, n’en devient que plus violente.

Ils sortent tous, à l’exception de D’Amville. Borachio remonte en scène.

D’Amville.
N’est-ce pas là une touchante comédie? Ça commence en : O dolentis, et ça se termine avec des : Ah ! ah ! hi ! hi !

Borachio.
Ah ! ah ! hi ! hi !

D’Amville.
O mon écho ! Je pourrais rester là à répercuter ces douces notes musicales d’allégresse, jusqu’à faire éclater mes robustes poumons sous la violence du rire ! Solitaire corbeau de la nuit, tu as saisi une carcasse !

Borachio.
Je l’ai délivré de ses souffrances ! J’étais si avantageusement posté au pied du monticule d’où il tomba, qu’avant que sa langue défaillante ait pu crier deux fois : oh ! j’ai fait jaillir sa cervelle, avec ce beau rubis (Il montre une pierre), j’avais, du reste, une autre pierre de même forme et de même grosseur, toute prête ; cette pierre, je l’ai placé parmi les débris de son crâne, sur le sol, en guise d’oreiller. Ainsi il leur sera facile de croire qu’il est tombé dessus et qu’il est mort !

D’Amville.
Sur ce sol, je veux édifier mon manoir, et cette pierre en sera la pierre angulaire.

Borachio.
Elle a été le couronnement du plus judicieux meurtre, qui soit jamais sorti d’un cerveau humain.

D’Amville.
Oui, examine bien la machination. Il n’est circonstance dans le cadre de ce dessein, il n’est personne, humeur, objet, temps, lieu, qui ne soient devenus pour mon cerveau un instrument utile, et cependant rien, depuis le début jusqu’à l’achèvement, n’a apparence d’être forcé ou prémédité, tout semble uniquement l’effet du hasard !

Borachio.
En premier lieu, la rumeur que j’ai répandue, de la mort de Charlemont, elle était fausse, mais elle portait le masque de la vérité.

D’Amville.
Oui, et lancée si à propos, alors que tous nos esprits étaient absorbés par une affaire unique, que nul ne pouvait soupçonner qu’on pût nourrir une arrière-pensée !

Borachio.
En second lieu, ce formaliste de Languebeau, ne se montra-t-il pas tout prêt, quand votre frère parla de mort, à l’inciter à faire son testament?

D’Amville.
Sa profession l’appelait en ces lieux, et elle trouva tout naturellement son emploi, sans qu’on eût à l’en prier. Il sactifica cette résolution, il sauva de tout soupçon notre projet, qui eût été en danger, si je l’avais mis en train moi-même !

Borachio.
Puis les nombreuses rasades ! Elles ne semblaient que les rites et cérémonies ordinaires, prescrites en toute fête.

D’Amville.
Cependant elles me servirent à envirer les serviteurs, instruments indispensables à mon entreprise. Rien ne fut plus facile que de pousser des ivrognes à se prendre aux cheveux, ils n’avaient pour combattre que leurs torches, et une fois les torches éteintes...

Borachio.
C’est alors que l’obscurité mit l’exécution de l’entreprise à l’abri de tout obstacle et de toute découverte !

D’Amville.
Ce fut un crime hardiment perpétré sous les yeux qui regardent et qui ne voient pas.

Borachio.
Et ceux qui en virent les traces en furent les instruments, sans s’en douter !

D’Amville.
Cette faculté de gouverner, les philosophes l’attribuent à cet être qu’ils appellent le Souverain des astres, dont l’influence régit les créatures sublunaires, alors que les astres eux-mêmes restent insensibles à leur propre action. Eh quoi ! (Un éclair, on entend le tonnerre.) Te voilà à trembler devant le tonnerre? Crois-moi, ce n’est qu’un phénomène de la nature, une exhalaison de chaleur sèche envelopée dans une vapeur humide, dans les régions centrales de l’air ; le froid congèle cette humidité dense en un nuage ; si bien que l’exhalaison en courroux, emprisonnée dans un élément contraire, fait effort pour se libérer, et c’est la violence de son explosion à travers l’épaisseur de ce nuage, qui cause la détonation que nous entendons.

Borachio.
C’est un bruit d’épouvante !

D’Amville.
Non, de vaillance, et qui, ce me semble, salue l’achèvement de notre dessein, comme une salve d’artillerie d’un triomphe. Ce sont paroles d’encouragement. La nature en ce moment te montre à quel point elle a favorisé notre entreprise ; si elle s’est abstenue de faire ce bruit quand nous nous mîmes en route, c’était pour ne pas effrayer mon frère, qui se rendait au logis – ce bruit eût jeté notre dessein à terre – elle s’est abstenue de lancer cet éclair, de peur de l’avertir du piège. Toute la nature propice fermait les yeux sur nos projets ; maintenant elle nous dit que c’est son abstention qui favorisa notre entreprise.

Borachio.
Vous m’avez rassuré. Car il s’en suit très bien que la nature, qui elle-même honnit toute caducité, favorise ceux qui consolident leur bien.

D’Amville.
Notre prochaine entreprise, ce sera d’accréditer de toutes nos forces, la fausse rumeur de la mort de Charlemont, car c’est sur elle que repose tout l’édifice de notre oeuvre.

Borachio.
Ma foi, oui, monsieur. Que même son propre héritage dont vous l’avez dépossédé favorise notre entreprise : prélevez sur cet héritage la somme suffisante pour lui faire de solennelles funérailles ; vous serez payé de vos débours, car vous aurez rendu plus vraisemblable et plus vraie l’idée de sa mort.

D’Amville.
Je veux suivre ton conseil. Eh bien, adieu, nuit noire, belle maîtresse du meurtrier ; pour t’honorer toi, qui as tout machiné, je veux porter tes couleurs aux funérailles de Charlemont.

(Ils sortent.)

Cinquième tableau.

Entre Levidulcia accompagnée par Fresco.

Levidulcia.
Tu es le bienvenu dans ma chambre, Fresco. Je t’en prie, ferme la porte. Eh bien, tu ne me comprends pas, entre et ferme la porte.

Fresco.
Il est un peu tard, madame.

Levidulcia.
Qu’importe ! J’ai quelque chose à te dire. Eh bien, ta maîtresse n’est-elle pas déjà en mal d’époux?

Fresco.
Sur ma foi, madame, elle a des soupirants, mais après lesquels elle ne soupire point, ce me semble. Ils ne mettent pas d’ardeur à payer, paraît-il...

Levidulcia.
Tu veux dire qu’ils ne mettent pas d’ardeur à payer de leur personne.

Fresco.
Je veux dire, madame, qu’ils ne sont pas assez riches.

Levidulcia.
Mais non, Fresco ; ils manquent de hardiesse ! Ta maîtresse a le sang vif et provocant, Fresco, et en vérité, là-dessus, elle a même humeur que moi. Une misérable ardeur est plus misérable que bourse misérable. Bâille-moi le gaillard qui non seulement apporte avec lui le désir, mais qui a l’esprit assez vif, le tempérament assez hardi pour appliquer à son propre désir tous les discours et gestes de la femme, au point de lui faire accroire que c’est elle, la soupirante ; et il n’a de cesse qu’il ne l’ait fait céder à son désir.

Fresco.
Oui, avec nos égaux, madame ; car autrement nous serions diablement décontenancés.

Levidulcia.
Tu te trompes, Fresco. Les grandes dames sont tout aussi courtoises que les femmes de bourgeois, et ce me semble, elles doivent avoir plus de douceur. Chaude nourriture et moelleux bien-être, come la cire, les échauffent toujours, et les rendent plus aptes à recevoir une empreinte. Je t’en prie, délace ma chaussure. Quoi, tu rougis? Mets-toi rondement à l’ouvrage, l’ami. Ma jambe n’a pas la goutte : elle souffre qu’on la palpe, je t’en donne ma parole. Viens ici Fresco, ton oreille ; par la grâce de Dieu, je me suis trompée d’endroit, voilà que j’ai manqué ton oreille et que j’ai touché ta lèvre.

Fresco.
Votre Seigneurie m’a fait rougir.

Levidulcia.
Voilà qui prouve que tu as le sang vigoureux, mais que tu ne sais pas en user. Fais voir ta main, tu ne devrais pas rougir avec pareille main, Fresco. Voilà une chair, qui a des muscles, et une peau qui a des poils, des deux signes certains d’un corps valide. Je n’aime pas ces freluquets flegmatiques à peau trop lisse, à chair molle. Quand ils commencent à fondre, ce sont comme ces dragées dont je voudrais toujours débarrasser mon cabinet, pour les donner à ma chambrière. J’ai quelque science de la chiromancie : par cette ligne, qui est par devers moi, tu serais tout proche de la fortune, Fresco, si tu avais la bonne grâce de l’accueillir.

Fresco.
Oh ! qu’est-ce cela, madame, je vous en prie.

Levidulcia.
Rien moins que l’amour d’une belle dame, si tu ne la perds pas par ton coeur timide.

Fresco.
Une grande dame? Madame ! hélas, une grande dame, c’est une grande chose ; je ne saurais l’étreindre.

Levidulcia.
Pourquoi pas? Ne suis-je pas une grande dame? Suis-je si grande qu’on ne puisse m’étreindre? Prends-moi la taille, et essaie un peu...

Fresco.
Je pourrais trouver dans mon coeur, madame...

Sébastien cogne de l’extérieur.

Levidulcia.
Cordieu, mon mari ! Soit pusillanime ! Je crois que tu fus engendré entre le pôle Nord et le détroit de glace. Eh bien ! comme un couard ambitieux, que trahit la peur avec ses retards, tu souffriras pour la trahison que tu n’as jamais commise. Va te cacher derrière cette tapisserie incontinent.

(Fresco se cache.)
Entre Sébastien.

Levidulcia.
Sébastien, que faites-vous ici si tard?

Sébastien.
Rien encore, mais j’espère faire quelque chose bientôt.

(Il l’embrasse.)

Levidulcia.
Vous êtes bien hardi.

Sébastien.
Et vous êtes bien gaillarde, car vous m’avez rencontré en pleine course !

Levidulcia.
Vous venez pour que je tente de vous réconcilier avec votre père, j’écrirai un mot ou deux en votre faveur.

Sébastien.
Un mot ou deux, madame? Ce que vous ferez pour moi, ne sera contenu rien moin que dans l’espace de deux draps. Voyons, pour parler clairement, allons-nous profiter de notre solitude?

Levidulcia.
Pourquoi donc faire?

Sébastien.
Pour nous livrer à la danse du commencement du monde, à la manière anglaise.

Levidulcia.
Pourquoi pas à la française, ou à l’italienne?

Sébastien.
Fi donc ! ces gens-là la dansent a posteriori ; je veux dire par derrière.

Levidulcia.
Êtes-vous si agile à la danse?

Sébastien.
Je sais remuer les jambes.

Levidulcia.
Vous êtes taillé pour cet exercice !

Sébastien.
Mesurez-moi des pieds à la tête, vous verrez que je ne m’écarte guère des proportions exactes du modèle.

(Belforest cogne de l’extérieur.)

Levidulcia.
Je crois bien que je suis maudite, Sébastien. Voilà quelqu’un à l’huis qui avec ses coups nous fait manquer l’occasion. En un mot, je t’aime, et avant peu, je te donnerai une marque de mon amour. Pour te garantir du soupçon, contente-toi de tirer ta rapière, de t’échauffer la bile et quand le quidam entrera, bondis à ses côtes, sans faire attention à lui ; fais seulement mine d’être en colère, et je me charge du reste.

Entre Belforest.

Sébastien.
Eh bien ! par la main de Mercure...

(Il sort.)

Belforest.
Qu’y a-t-il donc, ma femme?

Levidulcia.
Oh ! oh ! mon mari !

Belforest.
De grâce, qu’est-ce qui te prend, femme?

Levidulcia.
Oh ! tâtez mon pouls ; il bat, je vous en donne ma parole. Patientez un peu, mon doux époux ; attendez que le souffle me revienne, et je vous donnerai satisfaction.

Belforest.
Qu’est-ce qu’il a donc, Sébastien? il a l’air égaré.

Levidulcia.
La pauvre gentilhomme est hors de ses esprits, on le croirait presque. Vous vous rappelez le déplaisir qu’a ressenti son père, à cause de la liberté de parole dont il usa récemment, lors du mariage de votre fille?

Belforest.
Oui, et puis?

Levidulcia.
C’est ça qui l’a rendu fou. Il a rencontré un pauvre homme dans la rue, il n’y a qu’un instant, à la suite de quelle querelle, je l’ignore ; toujours est-il qu’il le poursuivit, avec tant d’acharnement que, sans le secours de mon logis, sûrement il vous l’aurait tué.

Belforest.
Quel étrange désespoir chez ce jeune homme?

Levidulcia.
Bien plus, mon mari, il entra en telle fureur, quand il vit l’homme se dérober à sa poursuite, qu’il fut même sur le point de dégainer son arme contre moi, et si vos coups à la porte ne l’avaient point arrêté, sûrement il m’aurait mise à mal.

Belforest.
Où est cet homme?

Levidulcia.
Hélas, ici ! Je vous assure que le pauvre être est encore à peine remis de sa frayeur. (À part.) Si le sot a quelque esprit, il me comprendra. (À Fresco) Vous entendez, monsieur? Vous pouvez vous risquer à sortir ; la furie qui vous poursuivait a disparu.

Fresco jette un regard effaré de derrière la tapisserie.

Fresco.
Vous êtes sûr qu’il est bien parti?

Belforest.
Il est parti, il est parti, je t’assure.

Fresco.
Je voudrais être parti, moi aussi ! Il m’a donné une telle scousse que je me suis cru frappé de paralysie mortelle !

Belforest.
Comment est survenu le différend entre vous?

Fresco.
Je voudrais bien être à la porte de derrière.

Belforest.
Tu es grandement en sûreté ici ; te t’en prie, conte-moi la querelle !

Fresco.
Oui, monsieur, quand j’aurai retrouvé mes esprits : la frayeur m’a presque fait perdre la mémoire. Ah oui, voilà, voilà ! Eh bien, monsieur, comme je m’avançais dans la rue, monsieur, voilà que ce même gentilhomme est venu se heurter à moi et m’a marché sur les talons. Je criais: « Oh ! ». Tu cries, maraud, me dit-il? Montre-moi donc ton talon, que je voie s’il n’est pas blessé ! Je veux au moins que tu ne cries pas sans raison. Et lui de me fourrer la tête entre ses jambes et de me tirer mon soulier ! Et moi, comme je n’avais changé de chausettes de huit jours, le gentilhomme s’écria : « Pouah ! ». Il me dit que mes pieds étaient des pieds vils et couards : qu’ils puaient d’épouvante. Puis il me cogne la caboche avec mon soulier, et je crie : oh ! une seconde fois. Aun même moment, passe par là un chien au poil rugueux, qui vient de se frotter le long de ses tibias. Voilà mon gentilhomme qui prend le chien au poil rude pour un soldat du guet en robe de bure, et il jure qu’il va me pendre à la porte d’à côté avec ma lanterne à la main, pour permettre aux passants d’y voir clair en route, sans avoir à se frotter contre les tibias des gentilshommes ! Alors, faute d’une corde, le voilà qui ôte ses propres jarretières, et, comme il s’apprête à faire un noeud coulant, je saisis le moment favorable pour déguerpir. Et tout en courant, je l’invite à se pendre lui-même avec ses propres jarretières ! Et lui, dans sa colère, de me poursuivre jusqu’ici, comme vous le voyez.

Belforest.
Ma foi, ça sent la folie !

Levidulcia.
Oh oui, la pure folie !

Fresco
(À part). Que ça sente ce que ça voudra ; ça sent, j’en suis sûr, le mensonge !

Belforest.
Tu peux sortir par la porte de derrière, mon honnête gaillard : le chemin est privé et sûr.

Fresco.
Le besoin s’en faisait sentir ! Car votre porte de devant est à la fois publique et dangereuse !

(Sort Belforest.)

Levidulcia.
Bonsoir, honnête Fresco.

Fresco.
Bonsoir, madame. Si jamais on me reprend à embrasser les grandes dames !

(Il sort.)

Levidulcia.
Tout s’est joliment bien passé, et cependant l’affaire ne réussira que lorsque je l’aurai menée à sa conclusion naturelle, c’est-à-dire à l’acte lui-même !

(Elle sort.)

Sixième tableau.

Un camp.
Entrent Charlemont en armes, un mousquetaire et un sergent.

Charlemont.
Sergent, quelle est l’heure de la nuit?

Sergent.
À peu près une heure.

Charlemont.
Je voudrais que vous me releviez, car je suis si assoupi que j’aurai beaucoup de peine à rester jusqu’au bout sentinelle perdue !

(Tonnerre et éclairs.)

Sergent.
Je ne veux faire que ma ronde, monsieur, et je serai de retour dans un instant.

Un soldat.
Pour l’amour du ciel, sergent, relevez-moi. Voilà plus de cinq heures de suite que je suis ici, par cette vilaine nuit d’orage !

Sergent.
Mais, c’est de la musique, soldat ! Le ciel et la terre sont maintenant associés, puisque le son du cannon répond au bruit du tonnerre !

(Le sergent sort.)

Charlemont.
Je ne sais pourquoi je suis ainsi enclin à dormir. Je me sens le corps accablé sous le poid du sommeil. Soldat, si tu as de meilleurs yeux que moi, je t’en prie, éveille-moi, quand le sergent reviendra.

Le soldat.
Monsieur, il fait si noir et un tel orage que je le verrai ou l’entendrai à peine, avant qu’il ne me tombe dessus.

Charlemont.
Je ne puis me forcer à veiller.

(Il s’endort).
Entre le fantôme de Montferrers.

Montferrers.
Retourne en France, ton vieux père est mort, et tu es déshérité par le meurtrier lui-même. Poursuis avec patience le succès de l’entreprise, remets-t’en pour la vengeance au Rois des Rois.

(Il disparaît.)
Charlemont se réveille en sursaut.

Charlemont.
Ô mon âme apeurée ! Quel songe épouvantable que celui qui m’a réveillé ! Les rêves ne sont que le rappel des impressions des choses qu’une sérieuse méditation a laissées dans l’esprit, ou bien ce sont les formes imaginaires des objets selon le tempérament ou l’humeur de notre corps ! Aucun de ces objets, ne peut être la cause qui me fait ainsi rêver, car mon esprit n’a pas été ébranlé par la conception d’une pensée de ce genrse. Il n’est pas non plus dans ma nature d’être troublé de visions d’effroi ! C’est sans doute quelque chose dont mon bon Génie veut m’avertir ! Que le Ciel en sa bonté me garde ! Oh ! que mon âme soit privée de toute prescience, ou de toute conscience avant de comprendre ce que cette vision rappelle, ou de deviner ce qu’elle présage. Pourquoi ce pressentiment? N’ai-je pas laissé mon beau-père à la sollicitude de mon très affectueux oncle? Soldat, n’as-tu pas vu d’apparition?

Le soldat.
Vous rêvez, monsieur, je n’ai rien vu !

Charlemont.
Silence, les rêves vains sont illusoires ! Nous bouillantes imaginations, comme des eaux troublées, dénaturent la forme des choses qu’elles ont retenues, et les font apparaître pêle-mêle, alors qu’elles sont distinctes. C’est pourquoi mes actions qui journellement son associées à la guerre, à des sujets de sang et de mort, ont peut-être laissé en moi l’empreinte imaginaire de quelque événement sanglant qui se mêle confusément à d’autres pensées auxquels peut s’associer le souvenir de mon père ; tous ces éléments alors semblent s’amalgamer, comme si le corps de mon père possédait ce sang, et était l’objet de cette mort, et cependant mon père est à Paris et c’est ici que ce sang fut répandu. La chose est possible. Je ne voudrais pas par souci de mon honneur renoncer à cette guerre, sous l’influence d’une vaine imagination, d’un vain rêve.

Le fantôme apparaît à nouveau.

Le soldat.
Arrête ! arrête ! dis-je. Tu ne veux pas? Eh bien, alors, défends-toi, monsieur. Si tu ne veux pas t’arrêter, je vais te faire choir. (Il tire.) Tu ne veux ni t’arrêter, ni choir? Mais alors, la femme du diable a cassé la tête de son époux, car c’est sûrement un esprit. Je l’ai traversé d’un coup de feu, et cependant ça ne choit pas.

(Il sort.)
Le fantôme s’approche de Charlemont, qui dans sa terreur veut l’éviter.

Charlemont.
Oh ! pardonnez-moi ! Mon esprit indécis hésitait à croire ce qu’il craignait de savoir.

(Ils sortent.)

Acte III

Premier tableau.

L’intérieur d’une église.
Entre le convoi funèbre de Montferrers.

D’Amville.
Déposez ici le corps. Rendez à la terre ce qu’elle a prêté : car elle portera sur elle un monument vivant pour que les siècles à venir sachent bien que Montferrers s’est acquitté de sa dette envers elle, intérêt et principal : sa fortune n’était-elle pas plus considérable à sa mort qu’à sa naissance?

Marche funèbre. Entre le convoi funèbre de Charlemont-soldat.

D’Amville.
Auprès de son corps, placez le monument funéraire du noble Charlemont, son digne fils. Accordez à leus tombes les rites dus aux soldats. Ne furent-ils pas des soldats tous les deux? Le père a ouvertement guerroyé contre le pêché, le fils pour verser le sang de l’ennemi ; l’un fut toute vaillance à la guerre, l’autre toute bonté.

(Une première salve)

D’Amville.
Placez là leurs armes, ici les épitaphes, et que ces vers survivent à la durée des tombes. (Il lit.) Ci-gît la cendre de cette terre et de cette flamme, dont les fruits et la chaleur ont nourri et réchauffé les pauvres ! Eux comme prêts à expirer en un soupir, à se fondre en larmes déplorent sa mort. Il fit le bien librement, pour l’amour du bien, sans y être contraint, car il avaint tant à coeur d’être généreux, qu’il ne redoutait que Celui qui fut son créateur, et encore le servit-il plutôt par amour que par crainte. Telle fut la destinée de sa vie, que, bien qu’il mourût de mort imprévue, il ne mourut pas en imprévoyant. Éphitaphe de Charlemont. Ci-gît, enseveli dans cette terre, le corps de celui qui mourut jeune et qui cependant s’en est allé vieux. Même, dans toute la force de la jeunesse que l’homme peut posséder, il était toujours prêt à descendre au tombeau. Vieux par la vertu, c’est d’un regard juvénile qu’il accueillit la vision de cette tombe, car il était toujours prêt à mourir. Ce fut la pensée de sa vie : s’il fut privé de la vie en sa fleur, il n’a pas subi une mort prématurée. Aussi pouvons-nous dire devant sa fin vaillante et glorieuse, que s’il mourut à la guerre, il mourut dans la paix.

(Deuxième salve.)

D’Amville.
(Parlant de Montferrers) Si ce feux pouvait seulement faire renaître ce Phénix de ses cendres ! Certes, ce miracle ne serait pas aussi grand que sa bonté miraculeuse. La leçon de sa vie, ce fut la pratique réelle de la religion : le caractère divin de cette religion semblait plutôt illustré qu’enseigné par sa vie, et de la bonté du père, le vertueux fils fut le digne imitateur ; aussi sur ces deux colonnes d’Hercule où leurs armoiries furent apposées, on pourrait écrire : Non ultra ! Car aussi bien pour le jeune homme que pour le vieillard, dont mérite et renom ne connurent ni jeunesse ni vieillesse, s’étendront bien au delà de leur vie, et leurs vertus, et leur gloire ! (Troisième salve.) (À part.) C’est en fait. Ainsi les beaux compliments sanctifient de vilaines actions. Charlemont, tu peux venir quand il te plaira, car j’ai enterré sous ces deux blocs de marbre, et les vivants espoirs, et les ossements de ton père mort !

Entre Castabella en pleurs, elle se dirige vers le monument de Charlemont.

Castabella.
Ô Dieu, toi qui sais que j’appartiens légitimement à Charlemont, bien que livrée de force à un autre, puisque par ton libre esprit il a été donné pa nos affections de ne pas subir la contrainte que peuvent subir nos actes, n’aie point déplaisir si sur l’autel de sa tombe, je sacrifie mes larmes. Ce sont les perles de mon amour, que le chagrin dissout ; elles tombent sur son Printemps flétri, comme rosée d’avril sur la jeune floraison doux-fleurante, secouée de l’arbre avant l’heure.

Entre Charlemont avec un serviteur.

Charlemont.
Va voir si l’on a mis nos malles en place. Je ne veux faire qu’un tour ou deux dans l’église avant de te rejoindre. (Le serviteur sort.) Oh ! (Il aperçoit son propre monument.) Voici le monument funéraire de mon père mort, qu s’offre pour la première fois à mes yeux. Mais, qu’est ceci? « À la mémoire de Charlemont. » Un faux récit aurait-il surpris leur bonne foi ! Je suis l’objet d’une illusion. Mais, je te rends grâces, ô Ciel ; puisses-tu toujours me donner semblables illusions ! N’est-ce pas ma Castabella qui se lamente sur ma tombe ! Ma douce Castabella, lève-toi, je ne suis pas mort.

Castabella.
Que le Ciel me garde !

(Elle tombe en pâmoison.)

Charlemont.
Maudite soit ma folle précipitation ! Castabella ! à moi qui n’ai pas songé, ma douce Castabella, que ma présence inopinée pouvait épouvanter tes sens. Je t’en supplie, mon amour, pardonne-moi. (Elle se lève.) Fais que ton esprit voie par tes yeux. Sous cet habit, que ton imagination abusée prend seulement pour un fantôme, vivent et l’âme et le corps de ton Charlemont !

Castabella.
Je sens une substance tiède, tendre, et moite, douée de la faculté d’impressionner les sens.

Charlemont.
Faculté dont les esprits sont privés ! Car leur essence a dépassé la nature et l’ordre de ces éléments qui composent nos sens. Touche ma lèvre. Mais pourquoi te détournes-tu de moi?

Castabella.
Ô combre du malheur ! Avoir désiré ce qui devrait apaiser la souffrance, et ne l’avoir obtenu, que pour avoir plus sujet de souffrir !

Charlemont.
Se peut-il que la fausseté du récit de ma mort puisse fournir à Castabella un motif de chagrin?

Castabella.
La présence de l’être aimé, dans le désespoir d’en pouvoir jouir, rend notre chagrin plus violent que si nous étions privés de sa vue.

Charlemont.
Pourquoi n’est pas jouir? L’absence t’a-t-elle transformée?

Castabella.
Oui, de jeune fille en épouse !

Charlemont.
Es-tu donc mariée?

Castabella.
Hélas, oui !

Charlemont.
Mariée? Si ma mère n’eut pas été femme, je protesterais contre la chasteté du sexe entier ! Comment le marchand ou le marin éloignés des années entières, de leurs épouses qui ont connu la satisfaction du désir, peuvent-ils espérer ne pas trouver, à leur retour, leurs draps souillés par l’adultère, lorsque vous, qui n’avez pas encore éprouvé la tentation véritable, n’avez pu attendre quelques mois bien courts?

Castabella.
Oh ! veuillez seulement m’écouter...

Charlemont.
Mais dans ta grande sagesse, tu t’es dit qu’un soldat pouvait revenir mutilé, et peut-être incapable de te satisfaire.

Castabella.
Non ! C’est justement cette infirmité qui me satisfait dans l’époux que je possède !

Charlemont.
Que dis-tu, tu es mariée à un homme impuissant aussi? Quelle étrange incontinence? Eh quoi ! ton sang s’est-il enflammé, par suite d’un tel débordement de luxure qu’il a été urgent de te faire ouvrir une veine, même par l’homme le moins expert à ce genre d’opération.

Castabella.
Monsieur, je vous supplie de m’entendre !

Charlemont.
Eh bien, parle !

Castabella.
Le Ciel m’est témoin que je ne suis pas coupable d’un pareil acte.

Charlemont.
Dis-moi? T’a-t-on conrainte à l’accomplir?

Castabella.
Votre oncle d’Amville ; le même qui m’a dépossédée, moi, de votre amour, vous a dépouillé, vous, de votre bien.

Charlemont.
Dépossédé? En quoi ai-jé mérité d’être privé de l’amour de mon cher père?

Castabella.
Non seulement de son amour, mais de sa propre personne ! Son âme est en paix ; ici votre bonté outragée peut contempler les marques de sa mémoire. (Charlemont découvre le monument de son père.) Il l’a découvert ! Quand je l’ai pris pour un fantôme, il m’était plus aisé de souffrir l’angoise de ma frayeur que d’ouïr à présent ses plaintes.

(Elle sort.)

Charlemont.
Parmi les chagrins des hommes, le mien doit être unique ! Sans exemple ! Ici j’ai trouvé ma tombe ; les maux des hommes sont ensevelis dans la tombe, hormis les miens ; c’est dans ma tombe que mes malheurs sont nés. De grâce, ô Douleur, réserve une place dans mon esprit consterné et torturé à mon intelligence pour qu’elle délibère sur la cause ou l’auteur de cet événement ! On a profité secrètement de mon éloignement pour me déposséder et de mon épouse et de mes terres et tout le gain va à cet homme qui fut le premier à suggerer, à hâter mon éloignement ! Toutes ces circonstances, mon oncle, me disent trop clairement que c’est vous l’auteur présumé de tous ces maux, dont le plus léger est si lourd que l’endurance la plus forte ne le peut supporter.

(Il sort.)

Deuxième tableau.

Un appartement dans l’hôtel d’Amville.
Entrent d’Amville, Sébastien et Languebeau.

D’Amville.
Eh bien ! monsieur, que désirez-vous?

Sébastien.
Ma rente.

D’Amville.
Vous n’aurez pas un denier de moi.

Sébastien.
Comment voulez-vous que je vive alors?

D’Amville.
Eh bien ! faites-vous crieur public ! Ne sauriez-vous devenir crieur public?

Sébastien.
Sans doute.

D’Amville.
Eh bien donc, devenez-le ! N’avez-vous pas la voix qu’il faut? Vous excellez à crier : « Au rapt ! ».

Sébastien.
Monsieur, j’avoue que j’ai un peu manqué de respect à votre personne en particulier. J’avais alors la passion du bien public.

D’Amville.
Va-t-en, vile corruption de mon sang ! Comme une dartre, tu n’es qu’une excroissance de ma chair !

Sébastien.
Infligez-moi un châtiment ; la sévérité de la peine ne m’abattra pas si elle n’a rien d’infamant, pourvu seulement que vous me garnissiez la bourse. Peine d’argent affole plus encore un libre esprit qu’abondance de richesses n’affole un usurier.

D’Amville.
Pas un liard !

Sébastien.
Voulez-vous que je me fasse coupe-bourse ! il ne me reste que cela à faire ; car la misère, c’est comme la roue : elle incite un homme à s’exposer au gibet plutôt qu’à la subir.

Entre Charlemont. D’Amville fait mine de le prendre pour un fantôme.

D’Amville.
Qui es-tu? Arrête ! Rassurez nos sens troublés ! Cette vision va me rendre fou. Arrête !

Languebeau Snuffe, effrayé, l’évite.

Sébastien.
Qui es-tu? Parle.

Charlemont.
Le fantôme de Charlemont.

D’Amville.
Ô, arrête ! laissez-moi me ressaisir ; je m’évanouis.

Languebeau.
Non, c’est un sacrilège, les esprits son invisibles. C’est le démon sous les traits de Charlemont. Je ne veux aucun commerce avec Satan, moi.

(Il sort.)

Sébastien.
L’esprit de Charlemont? Je veux l’éprouver. (Il frappe et le coup lui est rendu.) Devant Dieu, tu dis vrai, tu es un esprit vaillant !

D’Amville.
Appelez les officiers de justice.

(Il sort.)

Charlemont.
(À Sébastien.) Tu es vilain, et le fils d’un vilain !

Sébastien.
Vous mentez !

Charlemont.
Défends-toi.

(Ils luttent. Sébastien tombe.)
Entre le fantôme de Montferrers.

Charlemont.
Vengeance, c’est à toi que je dédie cet ouvrage !

Montferrers.
Arrête, Charlemont ! Laisse-lui venger l’assassinat de ton père et les outrage infligés à ta personne. C’est à lui qu’appartient le droit de venger !

(Il disparaît.)

Charlemont.
Vous me torturez à mettre ainsi aux prises en moi l’ardeur du sang et le devoir du coeur !

Sébastien.
(Se levant.) Quel homme honnête et bon !

Rentre D’Amville avec des officiers de justice et Borachio.

D’Amville.
Eh quoi ! mon fils blessé? (Désignant Charlemont.) Saisissez-vous de la personne de cet homme ! Monsieur, est-ce là votre façon d’honorer ma courtoisie envers vous, lors de votre départ. Vous avez oublié que je vous ai prêté mille couronnes. Tout d’abord qu’il réponde de cet acte séditieux. Et quand la loi aura reçu satisfaction de ce chef, je lui intenterai, pour sa dette, une action qui le renverra en prison. Je vous ai pris pour un esprit ! Aussi je veux vous conjurer, avant d’en avoir fini avec nous.

Charlemont.
Non, c’est moi qui me ferai sorcier ! Démon ! Dans ce cercle, au centre de toute ta puissance et malignité, je te conjure de faire tout le mal dont tu es capable !

D’Amville.
Qu’on l’emmène.

Les officiers de justice sortent avec Charlemont.

Sébastien.
Monsieur, j’ai reçu une égratignure ou deux pour vous. J’espère que vous me baillerez de l’argent pour payer le chirurgien.

D’Amville.
Borachio, va me chercher mille couronnes ! J’ai le plaisir à encourager ta liberté d’allures quand tu en uses dignement. Pardieu, donne à ta conduite liberté pleine et entière, pourvu qu’elle ne s’égare et qu’elle ne s’épuise en des actes d’une licence effrénée. Voici de quoi payer tes blessures !

(Il sort.)

Sébastien.
Je vous remercie, monsieur. Liberté pleine et entière ! c’est-à-dire la liberté de consacrer mon intelligence à des desseins honnêtes ! Ce me semble, je ne me conformerais pas à ces principes maintenant, si ayant les moyens de rendre un honnête service à un honnête homme, je négligeais de le faire. Charlemont est en prison parce qu’il doit mille couronnes. Honnêteté me dit que ce serait une bonne action que de relâcher Charlemont. Mais Prudence me dit que j’ai eu bien du mal à me procurer cette somme ; et que, quand elle sera dépensée, je ne sais où je pourrai en escamoter une autre, surtout si je la destine à cet usage qui peut m’exposer au perpétuel déplaisir de mon père. Alors je pourrai aller me faire pendre, ou être réduit à faire des besognes, dont un autre pourrait m’épargner la peine. Qu’importe, Charlemont, tu m’as sauvé la vie, et la vie est d’une essence un tantinet plus pure que l’or, tout beau qu’il soit ! Ce n’est pas un acte de courtoisie que j’accomplis envers toi, mais de gratitude. J’ai contracté une dette de reconnaissance envers toi, dont je veux m’acquitter. Il s’est battu en brave mais les officiers de justice l’ont traîné dehors, en vilains. Coquins fieffés, qui en avez usé avec lui si discourtoisement, puissent les péchés des pauvres hères devenir si rares que vous ne puissiez épargner sur vos gains de quoi louer une haridelle boiteuse et famélique pour vous rendre au lieu de l’exécution ; puissiez-vous en être réduits à aller à pied à la potence, pour vous faire pendre ! Puissent les frères ainés devenir bons époux et les frères cadets avoir de bonnes épouses, pour qu’on n’ait pas besoin de registres de dettes, ni de sergents de loi ; que la paix règne partout, sauf à la guerre, la charité partout sauf en enfer, de sorte qu’on puisse transformer les prisons en hôpitaux, dussent les officiers de justice être réduits à vivre d’aumônes. Si cette malédiction se réalisait, le monde dirait : « Béni celui qui maudit ! ».

Troisième tableau.

À l’intérieur d’une prison on aperçoit Charlemont.

Charlemont.
Je t’accorde, ô Ciel ! que c’est ta bonté qui ordonne nos châtiments ; ils doivent cependant être proportionnés à nos offenses : autrement, comment seraient-ils justes? ou bien, comment les bonnes intentions de ta justice pourraient-elles avoir la vertu de contenir les hommes dans les limites de l’humanité, si les peines que nous encourons dépassent nos crimes? car alors, nos peines auraient plutôt pour effet de fournir des exemples au monde barbare qui pousserait ses crimes au delà de toutes limites ; à nos actions aussi, elles inspireraient une plus grande cruauté. Ô mon âme affligée, comme le martyre enfle l’entendement de profanes pensées contre la sainte justice de Dieu. Nos propres imaginations sont les auteurs de notre misère ! toujours nous n’évaluons notre condition que par rapport aux hommes d’un rang supérieur au nôtre ! Ainsi, notre esprit, à faire effort pour se hausser au-dessus de sa fortune, ne fait que s’abaisser devantage, puisque tous ces biens qui font paraître les hommes supérieurs à nous, sont la chose de l’homme et ne furent créés que pour être ses esclaves. L’homme mécontent montre un esprit servile à ravaler sa propre valeur au-dessous du prix de ces biens.

Entre Sébastien avec le gardien.

Sébastien.
Venez, prenez mon épée. Eh bien ! mon matamore fougueux, vous voilà joliment apprivoisé, n’est-ce pas ! Le dénument d’une prison, c’est comme une douce consomption ! il humilie l’orgueil de notre pauvre humanité et arme notre âme d’un courage parfait pour supporter inconsciemment le pods de l’affliction. Eh bien ! n’as-tu pas de musique en toi? Tu as assez de voix hautes et de voix basses ; outrage des plus hauts et traitement des plus bas ; mais voix hautes et voix basses donnent de pauvre musique sans les voix moyennes ; or toi, tu manques de moyens, n’est-ce pas? Eh bien ! es-tu découragé, abattu?

Charlemont.
Non, messire ; j’ai un coeur que n’atteint pas ta plus violente malice ; une âme si forte qu’elle méprise ton mépris (puisqu’il plaît au Destin de m’en accabler) et qu’elle peut supporter plus que tu n’as pouvoir d’infliger ! J’étais baron, ce titre, ton père m’en a frustré ! À defaut de ce titre, me voilà roi ! J’ai perdu une seigneurie qui s’exerçait dans les limites d’un lopin de terre, une verrue sur le corps du monde ! mais me voici maintenant empereur d’un monde, le microcosme de l’homme ! N’ai-je pas mes souffrances pour sujets ! Je puis leur ordonner de rire, tandis que tu ne fais que les exaspérer misérablement !

Sébastien.
Voilà parler en brave et je ne t’en aime que devantage ! Tu es en prison pour mille couronnes. En voici mille pour racheter ta liberté ; ce n’est pas comme rançon de la vie que tu m’as donnée – car je l’estime pas à une couronne ! – ce n’est pas non plus mon oeuvre. Remercies-en mon père ; c’est un effet de sa bonté ; il n’escompte pas de remerciements : il accomplit cette bonne action en sous-main, par suite d’un penchant discret à faire le bien sans ostentation. Voudrais-tu refuser cette somme par magnanimité, dis-moi?

Charlemont.
Non, puisqu’il me faut être soumis au Destin, je ne veux négliger l’offre d’un seul bienfait, je l’accepte comme une de ses faveurs pour m’induire à obtenir un meilleur sort. Je rends grâce à ta courtoisie, puisque tu fus l’instrument du Destin.

Sébastien.
Viens donc !

(Ils sortent.)

Quatrième tableau.

Un appartement dans l’hôtel de d’Amville.
Entrent D’Amville et Castabella.

D’Amville.
Ma fille, vous avez tort de m’importuner. Je n’ai fait qu’appliquer la loi. Charlemont mourra, pourrira en prison, et ce n’est que justice.

Castabella.
Ô mon père, la miséricorde est un attribut aussi élevé que la justice, l’essence de la bonté infinie de Celui dont l’homme doit porter en lui l’empreinte, la forme et l’image divines ! et, ce me semble, l’homme devrait aimer à imiter sa miséricordie puisque la seule vertu de la justice serait la destruction, si la grâce affectueuse de sa merci ne venait s’interposer entre la justice et nos faiblesses.

D’Amville.
Cessez vos prières ! Vous allez encourir mon déplaisir. Il pourrira.

Castabella.
Bon messire, puisque, par votre grandeur, vous occupez un rang qui vous rapproche du ciel, rapprochez-vous de lui aussi par la bonté ! Les riches doivent s’élever au-dessus des pauvres, comme les nuées su-dessus de la terre, car le soleil secourable fit surgir les nuages pour arroser les champs desséchés et stériles. Et si, ni la bonté imprimée dans votre âme ni, à défaut de bonté, les devoirs de votre rang, ne vous peuvent émouvoir, alors, que la nature, qui chez les sauvages et les bêtes peut éveiller la pitié, vous dise qu’il est de votre sang...

D’Amville.
Vous exposez votre honnêteté à de singulières conjectures. Pourquoi demander si instamment l’élargissement de Charlemont? Allez-vous accusez une intimité avec lui que ne saurait excuser votre pudeur. Vous avez provoqué mes soupçons. Je te répète qu’il mourra, qu’il mourra de faim et pourrira.

Entrent Charlemont et Sébastien.

Charlemont.
Mon oncle, je vous remercie.

D’Amville.
Grand bien vous fasse ! Qui vous a relâché?

Sébastien.
Moi.

Castabella sort.

D’Amville.
Vous êtes un vilain.

Sébastien.
Vous êtes mon père !

Sébastien sort.

D’Amville.
(À part) Il me faut gagner du temps. (À Charlemont) Neveu, si sa grande franchise n’avait pas révélé mes dispositions d’esprit, j’aurais réglé le cours et le penchant de mon affection sur le mouvement du soleil, dont on jouit, qu’on comprend, sans voir.

Charlemont.
Voilà qui prouve que vos bonnes actions n’ont d’autre fin que la bonté. J’ai montré de l’emportement, je l’avoue, mais...

D’Amville.
Je vous excuse. La perte d’un père et, comme vous pouvez le pensez, la perte d’un héritage sont des motifs suffisants d’impatience. Mais la mort, qui peut l’éviter ! Quant aux biens de votre père, votre double vie étant moins que certaine, ce fut agir avec prudence que de les attribuer à un héritier connu, le plus rapproché par le sang. Cet héritier, mon cher neveu, vous aurez lieu, dans l’avenir, de le remercier? Je ne veux pas être l’homme qui vous dépossède mais simplement votre tuteur ! Je veux occuper la place vacante de votre père, pour guider votre jeunesse en sa folle imprévoyance, et vous mettre en état de jouir de votre héritage.

Charlemont.
Monsieur, j’accueille à bras ouverts vos généreuses promesses.

Entrent Castabella et Rousard, à l’aspect maladif.

Rousard.
À bras ouverts? Je contemple l’objet cher à mes yeux. Mon cher cousin Charlemont !

D’Amville.
Mon fils aîné ! heureuse rencontre ! car avec les signatures de toute notre famille, nous allons passer le contrat qui scellera notre tendresse.

Charlemont.
Et je l’accepte, mais avec une joie moindre, parce que vous êtes malade.

D’Amville.
Monsieur, son affection est saine, si son corps est malade.

Rousard.
Malade, en vérité. Une faiblesse générale m’a surpris en pleine santé le jour même de mon mariage avec Castabella, comme si ma maladie était le châtiment qui me paralysait pour l’outrage que je commettais alors. Croyez-moi, mon amour, je déplore la mauvaise fortune qui vous a associée à un compagnon de lit si faible et si peu agréable.

Castabella.
Croyez-moi, monsieur, cette pensée ne me trouble pas. Mon indifférence à jouir de ce plaisir est aussi grande que mon ignorance.

Charlemont.
Merveille de ton sexe ! Ah ! malheureux Charlemont !

D’Amville.
Venez, allons souper. Ce sera la confirmation du pacte d’affection éternelle, que nous venons de conclure.

Ils sortent.

Acte IV

Premier tableau.

Une chambre dans la maison de Cataplasma.
Entrent Cataplasma et Soquette avec un ouvrage à l’aiguille.

Cataplasma.
Eh bien, Soquette ! et votre ouvrage ! Montrez-moi votre ouvrage ! Que vois-je ici? un néflier et tout à côté un prunier ; mais les feuilles tombent du prunier ; la gomme jaillit de ses noeuds malades ; ses branches sont ou pourries ou mortes, et cependant ce n’est qu’un jeune prunier. C’est fort joli, ma foi.

Soquette.
Ce prunier, en vérité, pousse si près du néflier que le néflier suce et pompe toute sa sève ; il épuise même toute la richesse naturelle du sol, si bien que le prunier ne peut que dépérir !

Cataplasma.
Vous ne manquez certes pas d’imagination ! mais là tu as fait un arbre qui ne porte aucun fruit. Pourquoi donc?

Soquette.
Vous ne voyez donc pas qu’un sabinier pousse tout auprès?

Cataplasma.
En vérité, je te trouve un peu trop d’esprit.

Entre Sébastien.

Sébastien.
Avec quelle grâce amoureuse, ce chèvrefeuille s’enroule autour de cette aubépine, douce madame Cataplasma.

Cataplasma.
Monsieur Sébastien ! Foi d’honnête femme, vous êtes le bienvenu ce soir.

Sébastien.
Eh quoi ! vous en train de moraliser sur la tapisserie de cette gente dame ! Faites voir...

Cataplasma.
Non, monsieur, je me contente d’examiner si elle rend l’aspect et la vie du modèle.

Sébastien.
Ici vous avez placé un néflier, avec un bouton d’or d’un côté et de l’autre colimaçon. Ne pensez-vous pas que le bouton d’or devrait hausser la tête d’un air plus fripon vers le néflier et que colimaçon de l’autre côté, aurait dû être rendu avec une savante nonchalance ! il faudrait lui allonger la queue du double et ne laisser sortir que la moitié de sa corne ; et alors on verrait le néflier s’éloigner du colimaçon indolent pour aller rejoindre le fripon bouton d’or et leurs branches s’épandraient et s’entrelaceraient comme en une douce étreinte. Mais voici une moralité : Il était une fois un poirier qui croissait sur la berge d’une rivière ; il semblait toujours regarder l’onde au-dessous, comme s’il en était énamouré et chaque fois qu’un de ses fruits mûrissait, comme par amour, il le laissait choir dans le sein de la rivière. Et l’onde lascive, alors, comme une courtisane, n’avait pas plus tôt reçu le fruit qu’elle l’emportait pour le donner à quelqu’autre créature, entretenue par elle, et toujours elle semblait folâtrer et badiner au pied du poirier, si longtemps, qu’elle détacha presque toute la terre de ses racines et voici que le pauvre arbre restait là, quasi prêt à tomber, à dépérir par la faute de cette onde qui épuisait toute sa substance.

Cataplasma.
Oui, une moralité pour vous qui aimez ces lascives eaux courantes !

Sébastien.
Mais, Mme. Levidulcia n’est-elle pas arrivée?

Cataplasma.
Son ardeur à venir nous faisait plus tôt espérer sa présence. Coquine, prends ton luth, et ton livre de musique.

Sébastien.
Voilà qui est fort bien parlé ; une leçon de luth, voilà de quoi tromper l’attente de sa venue !

Cataplasma.
Sol, fa, mi, la – Mi, mi, mi, tu trouves ça merveilleux ! tu ne vois donc pas le mi entre les deux noires? Donne ici à la note toute sa valeur. C’est ça, va de l’avant. C’est une douce mélodie et tu la joues joliment mal ! Ici c’est un mi en largo ; le signe pointu qui est devant le mi est très long : tu dois prolonger la note. Voyons, déroule tes croches en aimables modulations. N’oublie aucune note d’agrément dans ton jeu. Voici une exquise cadence, rends-en tout le rythme, elle met délicatement la musique en valeur.

Entrent Languebeau Snuffe et Levidulcia.

Languebeau.
Que la Pureté règne dans cette demeure !

Cataplasma.
La Pureté est maintenant entrée ! (À Levidulcia) Que votre bonne Seigneurie soit la bienvenue !

Sébastien.
Cessez de jouer. Voici un instrument bien plus mélodieux.

Levidulcia.
Modérez la liberté de votre langage. Ne voyez-vous donc pas Snuffe?

Sébastien.
Que fait ici cette bête puante? Soufflez-moi sur ce lumignon. Il empoisonne !

Levidulcia.
Pas du tout. Son honorable compagnie ferme les yeux du soupçon, sur mon absence.

Cataplasma.
Plaît-il à Votre Seigneurie de monter dans le cabinet? Vous y trouverez les voiles et les coiffures dont je vous ai parlé.

Levidulcia.
Monsieur Snuffe, veuillez patienter un instant ; je ne resterai pas longtemps.

(Elle sort avec Sébastien.)

Languebeau.
Je suis à vos ordres, madame. Les voiles et les coiffures ! Mais je commence à me douter de ce que vous voulez dire avec vos coiffures et vos voiles tombants ! Ma Dame et Sébastien font la culbute tandis que je sers de chaperon. Je m’aperçois que la pureté de mes propos ne sert qu’à voiler l’impureté de leus desseins... Mais la vision même de la chose fait frétiller l’appétit de chair dans mon sang, et voici que dans cette demeure j’ai déjà trouvé l’objet de mon désir. (Il regarde Soquette.) Cette gentille dame, ce me semble, ne peut être qu’encline au mouvement, puisqu’elle vit dans une maison où abondent tant d’exemples mouvants ! Madame Cataplasma, ma maîtresse a sans doute ici quelque affaire pour la retenir. La beauté du soir m’invite à prendre l’air ; vous plairait-il de permettre à cette gentille dame de laisser là son ouvrage et de venir faire un tour ou deux avec moi en manière d’honnête divertissement?

Cataplasma.
De tout mon coeur, monsieur. Va, Soquette, et surtout suis bien ses instructions ; tu ne peux que t’ouvrir l’esprit en sa compagnie, j’en suis convaincue.

Languebeau.
Oui, elle sera en état de sainteté, madame Cataplasma.

Cataplasma.
Mon bon monsieur Snuffe, j’attendrai votre retour.

Languebeau.
(À Soquette.) Votre main, gentille dame. Pudique est la chair, jusqu’à ce que l’appétit l’agite ! Mais une fois émue, elle est plus forte que tout.

(Ils sortent.)

Deuxième tableau.

Un appartement dans l’hôtel de d’Amville.
Entrent D’Amville, Charlemont et Borachio.

D’Amville.
Votre mélancolie et la maladie de mon fils sont cause que nos relations et entretiens n’ont pas tout l’agrément que je désirerais.

Charlemont.
Monsieur, pour l’instant je ne me sens guère enclin à la conversation et au commerce des hommes. Pardonnez-moi de prendre si brusquement congé.

D’Amville.
Bonne nuit, mon cher neveu. (Charlemont sort.) (À Borachio) Tu vois bien cet homme?

Borachio.
Que voulez-vous dire, monsieur?

D’Amville.
... Que la vie de cet homme, comme une lettre superflue dans un acte légal, compromet notre sécurité.

Borachio.
Biffez-le de votre vie.

D’Amville.
Tu t’en chargerais?

Borachio.
Volontiers, mais confiez-moi vos desseins.

D’Amville.
La triste Mélancolie attire Charlemont toujours à méditer sur la mort de son père, dans l’allée solitaire qui est derrière l’église.

Borachio.
Le cimetière? Mais c’est l’endroit le plus propice pour le meurtre ! Peut-être est-il en prières. Alors il est tout prêt pour la mort ! Nous aurons la charité de l’expédier dans la tombe !

D’Amville.
Qu’importe l’état dans lequel tu le surprendras ! Prends d’abord ceci (Il lui donne un pistolet.) Tu connais le lieu, observe ses allées et venues, poste-toi à l’endroit le plus favorable ; alors, à la faveur de l’obscurité nocturne, il se peut que sa poitrine vienne te frôler de si près qu’il lui sera impossible d’esquiver le coup. L’affaire fait, tu pourras te retirer impunément ; l’endroit est peu frequenté, on imputera sa mort à une attaque de voleurs.

Borachio.
Ne vous faites nul souci. Ayer l’esprit libre et serein. Ce pistolet vous déchargera de tote crainte !

D’Amville.
Examinons de près nos desseins. Pour quelle issue, pour quelle fin me suis-je plongé dans tout ce sang? pour laisser ma fortune à la descendance de mon propre sang. Mais comment perpétuer cette descendance? Ce ne sera pas par les soins de mon fils aîné, j’en ai peur. La maladie, l’imbécillité l’ont rendu impropre à procréer. Quant à mon autre fils, son humeur libertine est impatiente de tout lien conjugal, et je crains pour sa vie, avec son esprit de folle témérité. N’est-ce pas grand dommage de perdre ainsi tout le profit d’un meurtre si profitable ! Que la nature m’en garde ! Je crois posséder un corps qui ne voudra pas me refuser un héritier, pour me faire perdre le fruit de mon labeur. Mais alors je vais mettre au monde un bâtard? Bah ! les pères de la progéniture d’autrui peuvent-ils être autre chose que des pères bâtards ! Ma belle-fille...? Mais il faut qu’elle soit à moi ! Peu importe comment les choses se passeront, j’y suis résolu ! ma belle-fille !...

Entre un serviteur.

Le Serviteur.
Monseigneur. D’Amville. Appelle-moi ma fille, je te prie.

Entre Castabella.

Castabella.
Qu’y a-t-il pour votre service, messire?

D’Amville.
Ton mari, est-il couché?

Castabella.
Oui, monseigneur.

D’Amville.
La soirée est magnifique, veux-tu que nous fassions un tour ou deux de promenade?

Castabella.
(Au serviteur) Viens, Jaspar.

D’Amville.
Non. Nous n’irons que jusqu’au coin de l’église et j’ai à te parler en ton privé.

Castabella.
Soit. (Au serviteur.) Ne te dérange pas.

(Le serviteur se retire.)

D’Amville.
Tout est donc pour le mieux !

(Ils sortent.)

Troisième tableau.

Le cimetière.
Entre Charlemont, suivi de Borachio qui le guette. L’horloge frappe douze coups.

Charlemont.
Minuit

Borachio.
C’est l’heure propice ! Le coup, qu’elle frappera bientôt, sera pour quelqu’un !

Charlemont.
Quel lieu bien fait pour la méditation, à cette heure morte de la nuit, parmi les demeures des morts ! Cette tombe? qui sait si son hôte n’était pas de son vivant en possession de tout ce qu’il désirait ! Cependant, au sein de sa richesse et de la grandeur, il était moins riche, moins satisfait que dans ce pauvre coin de terre plus humble et plus réduit qu’une chaumière ! Ici il ne connaît ni besoin ni soucis, maintenant que son corps sent la corruption. Il jouit d’un repos plus doux qu’il n’en connut au sein des plus doux plaisirs de la vie, car rien ici ne le trouble. Et là?... dans cette tombe gît quelque autre ; et la vie de ce quelqu’un fut peur-être remplie de misères, comme celle du premier le fut de félicités ! Et voilà ! tout est fini pour tous deux ! Maintenant leur condition est égale. Oh ! pourquoi l’homme, au prix de tant d’efforts, aspire-t-il sur terre au rang suprême, puisque ce n’est que dans l’humble terre qu’il y parvient? pourquoi méprise-t-il ses inférieurs, puisqu’être moins qu’un ver, c’est être plus qu’un roi !

Borachio.
Tombe donc d’abord pour t’élever ensuite !

(Il décharge son pistolet, qui fait faux feu.)

Charlemont.
Quelle est cette main scélérate? Sauve ta vie, ou tu périras !

(Ils combattent.)

Borachio.
Sangdieu ! Je ne l’ai pas sauvée, je crois.

(Il tombe.)

Charlemont.
Quoi ! je l’ai tué ! Qui que tu sois, j’aurais voulu que tu eusses eu la main plus heureuse ! car j’étais peu fait pour vivre et tout disposé à mourir. Que faire? m’accuser? me soumettre à la loi? ce serait mettre rapidement un terme à ce surcroît violent de malheurs ! Mais c’est commettre un crime que de se faire le complice de sa propre mort ; ceci, je ne le veux. Je vais profiter de l’occasion pour m’enfuir. Peut-être le Ciel me destine-t-il à une fin meilleure.

(Il sort.)
Entrent Languebeau Snuffe et Soquette.

Soquette.
Nenni, mon bon monsieur, je n’ose pas... en vérité, je suis d’une famille, du côté de mon père et de ma mère, qui a été aussi prolifique que femmes de marchands de pommes !

Languebeau.
Bah ! alors la tympanite, c’est le plus grand danger qu’on ait à redouter. Leur grossesse, ce n’est qu’une espèce de maladie flegmatique et flatueuse.

Soquette.
Je vous confie donc mon esprit, monsieur ; je ne voudrais pas que vous me déceviez.

Languebeau.
Et moi, je ne veux pas que vous me conceviez. Cependant tu profiteras de mon enseignement ; ce n’est pas tous les jours que mon corps est tari, fillette.

Soquette.
C’est plutôt, ce me semble, monsieur, le manque d’exercice qui ferait ressembler votre corps à un puits : moins on y puisse, plus vite il s’épuise !

Languebeau.
Tu vas en faire l’experiénce incontinent.

Soquette.
Mais ni le lieu ni l’heure ne sont favorables !

Languebeau.
Mais si, tous les deux ! Nous sommes derrière le bâtiment que gens superstitieux appellent l’église de Saint-Winifred : en vérité, c’est un endroit désert et des plus propices ; là, entre les courtines bien fermées de la nuit...

Soquette.
Vous méditez dans les noires ténèbres de me faire l’âme noire !

Snuffe tire de dessous ses vêtements un drap, une perruque et une barbe.

Soquette.
Mais, qu’avez-vous donc là?

Languebeau.
Ce déguisement, c’est en vue de notre sécurité, fillette. Le bruit court, tu le sais, que le fantôme du vieux Montferrers se promène en ces lieux. C’est dans cette église qu’on l’a enterré. C’est pourquoi, si un étranger nous voit à l’improviste avant même que nous ayons consommé notre petite affaire, sous cé déguisement on me prendra pour le fantôme et on ne me demandera pas de compte, je te garantis. Ainsi nous éviteros et qu’on nous dérange et qu’on nous découvre ! Dis-moi, fillette, à quoi donc est-ce que je ressemble sous cet accoutrement?

Soquette.
Vous ressemblez si bien à un fantôme que vous me faites presque dresser les cheveux sur la tête, et cependant je vous connais !

Languebeau.
Je veux essayer de t’embrasser avec cette barbe. O fi donc ! fi donc ! je vais l’enlever pour t’embrasser, je la remettrai ensuite, car je puis bien faire le reste, snas embrassements !

Charlemont rentre en scène, l’air effrayé, l’épée nue ; il tombe sur eux à l’improviste ; ils s’enfuient chacun de leur côté en abandonnant le déguisement.

Charlemont.
Qu’est-ce cela? un drap ! une perruque ! une barbe ! à quelle fin destinait-on ce déguisement? Qu’importe ! je ne veux pas approfondir les causes de cet heureux hasard, qui va sans doute favoriser ma fuite, car je crains d’être poursuivi. Pour plus de sûreté, je vais me cacher dans ce charnier, ce lieu où se donnent rendez-vous les crânes des morts ! (En entrant dans le charnier, il saisit une tête de mort, elle lui glisse des mains et il chancelle.) Tête de mort, tu échappes à mon étreinte? Voilà la confiance que mérite toute chose mortelle !

(Il se cache dans le charnier.)
Entrent D’Amville et Castabella.

Castabella.
Monseigneur, la nuit avance. Votre Seigneurie ne disait-elle pas qu’elle avait une requête à m’adresser en mon privé?

D’Amville.
Précisément. La voici : elle a pour objet l’amour... le moindre ornement de ta personne charmante, cette quintessence de tout plaisir, incite les sens à la passion ; je n’ai en vue que ta perfection et cependant je t’aime sans faire violence à ma raison : je puis t’expliquer le mobile de mon amour !

Castabella.
Vous m’aimez, Seigneur? je le crois aisément, ne suis-je pas la femme de celui que vous aimez?

D’Amville.
C’est vrai ; c’est moi qui t’ai conseillée, forcée même d’épouser un être incapable de remplir les devoirs d’un époux. J’ai été l’auteur de cette injustice. Ma conscience en souffre et je voudrais la soulager par une réparation.

Castabella.
Mais comment?

D’Amville.
En te donant moi-même le plaisir que l’autre te refuse.

Castabella.
Êtes-vous un homme ou un démon?

D’Amville.
Un homme, oui, un homme, pour te donner ton plaisir avec un corps aussi ardent que la concupiscence, avec toute l’ardeur d’un corps qui ait jamais fait les délices d’une femme. Ainsi j’aurai non seulement rempli envers toi les devoirs auxquels se dérobe un mari épuisé, mais je te donnerai encore la joie d’avoir des enfants pour perpétuer ta race. Car il ne peut que procréer, l’appétit qui sollicitant secrètement le plaisir de la femme tend toutes les forces de la chair en vue d’une action commune. L’activité de l’homme ne vise que l’une ou l’autre de ces fins : le plaisir ou l’intérêt : c’est pourquoi, dans la douce communion de nos deux amours, ces deux fins se rencontreront. Ne serais-tu pas affligée de voir un étranger à ta race édifier les premières fondations de sa maison sur les ruines de la tienne?

Castabella.
Que le Ciel me garde ! Puisse ma mémoire périr à jamais, puisse l’héritier de celui qui fut l’ennemi de mon père édifier un monument éternel sur nos ruines, avant que l’intérêt ou le plaisir, si grands soient-ils, puissent m’inciter à perpétuer ma race par l’inceste !

D’Amville.
L’inceste? Bah ! ces distances qu’observe la parenté, ce ne sont que des clauses de servitude imposées par nos scrupules à notre liberté ! La Nature n’accorde-t-elle pas liberté plenière de procréer à toutes les créatures. Pourquoi donc l’homme serait-il moins libre que toutes les créatures asservies à sa volonté et à son usage?

Castabella.
Ô Dieu, ton omnipotence absolue et infinie est-elle moins libre parce que tu ne fais pas le mal? Vous vous bornez, monsieur, à invoquer l’argument de nature, n’est-ce pas vous abâtardir? vous rendre indigne de la prérogative que Nature vous conféra à vous, son chef-d’oeuvre, puisque vous vous abaissez à prendre pour loi souveraine l’exemple de ces êtres vils auxquels vous devriez commander. Je pourrais vous confondre, si l’horreur même des arguments ne confondait mon esprit. N’est-ce pas, monsieur, vous voulez seulement m’éprouver, dans l’intérêt de votre fils ; vous craignez que la force de mon sang juvénile ne se puisse contenir devant son impuissance. Croyez-moi, monsieur, amais je ne lui ai causé préjudice. Mais si vous êtes sous l’empire de la luxure, assouvissez-la sur cette chair prostituée, dont le métier sacrilège peut satisfaire le désir avec plus de volupté et moins de risque ! L’haleine empoisonnee qui s’exhale de votre âme immonde infecte l’air, bien plus que les miasmes des cadavres qui ne sont encore qu’à demi pourris dans la tombe !

D’Amville.
Donne-moi un baiser ! ja t’assure que douce est mon haleine. Ces ossements de mort sot là à dessein pour nous convier à combler les vides parmi les vivants. Viens, pour les combler, nous allons engendrer des jeunes os. Je veux te posséder... Tu ne veux pas? Eh bien ! invoque ton prétendu Protecteur souverain ; je suis décidé à tout.

Castabella.
Mon prétendu Protecteur souverain? Seriez-vous athée? Hélas ! je le sais, mes prières et mes larmes sont vaines. O Ciel trop patient ! pourquoi n’exprimes-tu pas ta colère par la foudre, pour déchirer en pièces le corps de l’homme? Comment la terre peut-elle supporter le fardeau de cette malignité, sans un tremblement? La face courroucée du Ciel ne s’enflammera-t-elle pas, à la lueur de l’éclair?

D’Amville.
Conjure le diable et même sa mère ! Implore les tombes de tes cris : les morts peuvent t’entendre ; invoque leur secours !

Castabella.
Que cette tombe s’entr’ouvre, et qu’éternellement mon corps soit rivé à la carcasse d’un mort, avant qu’il puisse satisfaire la luxure de ce scélérat honni !

D’Amville.
Comme Térée, je veux me frayer passage dans ta...

Charlemont.
(surgissant sous le déguisement) Le Diable !

Il pourchasse D’Amville épouvanté.

Charlemont.
Eh bien, madame ! c’est la main de Charlemont qui vous arrache aux bras de la luxure. Ma Castabella !

Castabella.
Mon bien aimé Charlemont !

Charlemont.
Je te remercie, ô Ciel bienveillant, de toutes les injustices que j’ai subies ; ne les as-tu pas réparées en me réservant pour ce dessein béni? Viens, douce Mort, je te souhaite la bienvenue. Viens, Castabella, je veux te conduire au logis, puis je me livrerai aux mains de la justice pour que la loi donne pour couronnement à tous mes actes cette action méritoire, la meilleure et la dernière de toutes !

Castabella.
La dernière? la justice? Que Dieu nous garde ! Qu’avez-vous donc fait?

Charlemont.
Eh bien ! j’ai tué un homme ! Si je ne l’avais pas assassiné, ma Castabella, c’est lui qui m’aurait assassiné.

Castabella.
Vois-tu, Charlemont, c’est la main du Ciel qui a guidé ta défense ! Cet athée scélérat ! je le soupçonne d’avoir urdi ce complot.

Charlemont.
Il en veut à ma vie. Que ne s’en est-il emparé, lui, qui m’a privé des bénédictions qui me l’auraient fait aimer? Eh bien, je vais la lui livrer !

Castabella.
Non, je ne le veux pas. Je préfère m’exposer à un danger certain que, pour sauver ma vie, détruire celui qui m’a sauvé de la destruction.

Charlemont.
La plus grande satisfaction que tu puisses me donner, c’est de m’aider à me soustraire au malheur.

Castabella.
Eh bien ! voici le moyen : la fuite ! Laissez-moi sous la garde de Celui qui toujours protège l’innocence. Sinon, je veux être associée à votre destinée.

Charlemont.
Mon âme est lourde de chagrins. Viens, repose là, ce sont les oreillers sur lesquels les hommes dorment le mieux.

Ils se couchent, chacun avec une tête de mort pour oreiller.
Rentre Languebeau Snuffe à la recherche de Soquette.

Languebeau.
Soquette, Soquette, Soquette ! est-tu là? (Il prend le corps d Borachio pour Soquette.) En vérité, te voilà déjà étendue dans une posture joliment propice ¡ Viens me baiser, douce Soquette ! Mais que la pureté me garde du péché de Sodome ! Ceci es una créature du sexe masculin. En vérité, le corps est flétri, oui, déjà froid et rigide ! Au meurtre, au meurtre, au meurtre !

D’Amville rentre en scène, l’air égaré, il tressaile à la vue d’une tête de mort.

D’Amville.
Pourquoi son regard me fixe-t-il ainsi? tu n’es pourtant pas l’âme de celui que j’ai assassiné ! Qui te pousse à tourmenter ainsi ma conscience? Sûrement tu as été la tête d’un usurier des plus hargneux, car tu es sans pitié ! et cette entremetteuse de voûte céleste là-haut ! elle aurait pu fermer les fenêtres et les portes de cette vaste chambre du monde et tirer son rideau de nuages, entre ces clartés et moi, au-dessus de ce lit de terre, lorsque cette catin, la Mort sanglante et moi-même, nous nous sommes accouplés pour commettre le péché ! elle aurait pu nous laisser dans la nuit, jusqu’à ce que l’acte des ténèbres eût été perpétré ! Maintenant que je comence à sentir l’horreur révoltante de mon crime, que tel un débauché dont la luxure est assouvie, je désire m’enfouir la face sous mes sourcils, que je voudrais me soustraire à ma honte, loin de tout regard, voilà qu’elle apparaît et me dévisage de ses yeux lumineux et pervers, pour me réclamer son dû. Regardez ! n’est-ce pas là-bas le spectre du vieux Montferrers, qui, en un long suaire blanc, gravit la montagne altière, pour porter au Ciel sa plainte contre moi. Montferrers? peste soit de ma poltronnerie ! ce n’est rien qu’un beau nuage blanc ! Mais quoi serais-je né couard? Il ment celui qui l’ose dire ! Pourtant rien que l’aspect d’un ver exsangue serait capable à présent de changer mon sang en eau ; le frisson d’une feuille de tremble au-dessus de moi me ferait tressaillir, comme l’ombre même de cette feuille. Je pourrais maintenant commettre un meurtre, ne serait-ce que pour boire le sang tout chaud de ma victime, pour compenser la pauvreté et la faiblesse du mien, tant il est devenu glacé et flegmatique !

Languebeau.
(Derrière la scène) Au meurtre ! au meurtre ! au meurtre !

D’Amville.
Des montagnes m’écrasent ! le fantôme du vieux Montferrers me hante...

Languebeau.
Au meurtre ! au meurtre ! au meurtre !

D’Amville.
Que mon corps n’est-il enveloppé de ce nuage ! car alors le tonnerre qui le déchire pour s’ouvrir un passage m’anéantirait et disperserait mes cendres dans l’espace !

Languebeau Snuffe rentre en scène, avec le guet.

Languebeau.
Vous trouverez ici le corps de la victime !

D’Amville.
Noir Bezébuth et tous les chiens de l’enfer, venez-vous m’appréhender au corps?

Languebeau.
Non, mon bon Seigneur, nous venons nous emparer du meurtrier.

D’Amville.
Grand Pluton, le fantôme n’était qu’un fol indigne d’être employé aux affaires sérieuses de l’empire des enfers ! Que ne m’a-t-il permis de couronner la montagne de mes crimes d’un crime plus infernal encore, pour me précipiter ensuite dans l’abîme ! Voilà qu’on s’empare de moi juste dans l’intervalle, entre la conception de l’acte et son exécution !

Le Guet.
Et-ce lui le meurtrier? Il tient de propos suspects.

Languebeau.
Mais non, c’est monseigneur d’Amville ; sa follie, je le crois, vient du chagrin que lui causa la perte d’un serviteur fidèle ; car je ne me trompe pas : c’est Borachio qu’on a tué.

D’Amville.
Oh ! Borachio tué? Dis-moi, ne ressembles-tu pas à Snuffe?

Languebeau.
Si fait, en toute sincérité, monseigneur.

D’Amville.
Écoute bien, ne vois-tu pas un fantôme?

Languebeau.
Un fantôme? où donc, monseigneur? Je flaire un renard.

D’Amville.
Là, dans le cimetière.

Languebeau.
Bah ! bah ! tous vos esprits errants ne sont que fables imaginaires, il n’y a rien de tel in rerum natura. Il n’y a ici qu’un homme égorgé et à la lumière de la réflexion, je crois que le meurtrier, c’est celui qui a pris le déguisement, bien plutôt que le hochet de vos imaginations !

D’Amville.
Je commence à remettre de l’ordre dans mes idées, je conçois maintenant qui tu es. C’est bein cela. Borachio, dussé-je explorer le centre de la terre, je découvrirai le meurtrier !

Le Guet.
Par ici ! par ici !

D’Amville.
(devant la fosse où reposent Castabella et Charlemont.) Arrêtez ! endormis? si profondément, si doucement sur ces têtes de morts et en un endroit rempli d’épouvante et d’horreur ! À coup sûr, il est une félicité pour une conscience pure que je n’ai jamais pu connaître. Oh ! oh ! oh !

Charlemont.
Je vous souhaite la bienvenue, mon oncle. Que n’êtes-vous venu plus tôt, je vous l’aurais souhaitée déjà : je suis l’homme que vous cherchez. Point n’est besoin de m’interroger !

D’Amville.
Mon neveu avec ma fille ? Ô mon sang si cher que je pleure ! quel destin vous a ainsi mêlés à ce malencontreux événement?

Charlemont.
Vous le savez, monsieur, elle est aussi pure que la Chasteté !

D’Amville.
Ou plutôt que sa chasteté à elle. L’heure, l’endroit, les circostances, tout atteste son impureté.

Castabella.
Monsieur, je me reconnais coupable, et dans mon repentir, je veux subir le châtiment que la justice infligera à Charlemont.

Charlemont.
Injustement elle renie son innocence !

Le Guet.
Mais, monsieur, on l’a trouvé avec vous, il faut donc qu’elle vous suive en prison.

D’Amville.
Le mal est sans remède. Cependant, si elle n’outrageait pas la couche de mon fils, mon bien se disperserait au vent ; on doit donc leur pardonner à tous deux.

(Ils sortent.)

Quatrième tableau.

Un appartement dans l’hôtel de Belforest.
Entre Belforest avec un serviteur.

Belforest.
Ma femme n’est-elle pas rentrée?

Le serviteur.
Non, monseigneur.

Belforest.
Elle montre, ce me semble, depuis quelque temps, une vive inclination pour la société du jeune Sébastien. Mais j’ai peur de concevoir de la jalousie, c’est un tel tourment ! Cependant, plus j’évite les occasions d’aborder le mal directement, plus j’ai lieu de décevoir mon esprit ! D’abord, je le sais, sa concupiscence n’est jamais assouvie et puis ses rencontres fréquentes avec un gaillard d’une hardiesse impudente et lascive comme Sébastien, si alléchant de sa personne, ne peuvent qu’induire en tentation son sang corrompu.

Entre Fresco secrètement.

Fresco.
L’aventure n’est pas banale ! Sa dame m’a envoyé voir si son seigneur était couché. J’aurais dû me dissimuler, ne pas me faire voir ; voilà-t-il pas que je tombe sur eux, à l’improviste !

(Il sort.)

Belforest.
(À son serviteur.) Connais-tu la gente dame, que ma femme a amenée chez elle?

Le serviteur.
De vue, monseigneur ; son serviteur était ici à l’instant !

Belforest.
Son serviteur? Je t’en prie, cours vite l’appeler ! le scélérat ! je ne cesse de le soupçonner depuis que je l’ai trouvé chaché derrière la tapisserie.

Fresco rentre en scène.

Belforest.
Fresco, tu es le bienvenu, Fresco. (Au serviteur) Toi, laisse-nous. (Le serviteur sort.) Écoute-moi bien, Fresco. Ma femme n’est-elle pas chez ta maîtresse?

Fresco.
Je l’ignore, monseigneur.

Belforest.
Je t’en prie, dis-moi, Fresco – nous sommes entre nous – ta maîtresse n’est-elle pas une fille obligeante?

Fresco.
Que veut dire Votre Seigneurie par la? une fille publique?

Belforest.
Oui, en vérité, Fresco ; c’est cela même, une fille publique.

Fresco.
Oh non, monseigneur ! Ces maladies de femmes qui tombent amènent la calvitie, or ma maîtresse la guérit, car elle fait des perruques.

Belforest.
Et pas autre chose?

Fresco.
Si fait, elle vend des voiles tombante et des coiffures et des vêtements pour la personne des dames et autres articles similaires...

Belforest.
Vraiment, monsieur? et elle aide ma femme à tomber et lui procure des personnes de temps à autre, n’est-ce pas?

Fresco.
Suivant le bon plaisir de votre dame, monseigneur.

Belforest.
Suivant le von plaisir, maraud? tu te fais le pourvoyeur de ses plaisirs, coquin, entends-tu? Tu es au courant des manigances de Sébastien et de ma femme? Dis-moi la vérité ou par cette main, je te cloue à terre. Ne bouge pas, chien ! Allons vite, la vérité !

Fresco.
Oui, oui !

(Il hurle comme un crieur public.)

Belforest.
Ta maîtresse ne sert-elle pas d’entremetteuse à ma femme?

Fresco.
Oui, oui !

Belforest.
N’est-ell pas au courant de ses stratagèmes, de ses intrigues, de ses supercheries?

Fresco.
Oui, oui ! Si jamais courtisan, citadin ou manant, a couché avec Madame Levidulcia, à l’exception de monseigneur Belforest, c’est bien Sébastien.

Belforest.
Quoi ! tu oses le crier, le proclamer, scélérat !

Fresco.
Qui vous empêche d’en rire, monseigneur? Je croyais que c’était votre dessein de proclamer vous-même votre cocuage.

Entre le guet.

Belforest.
Le guet arrive à point nommé ; il me faut requérir vos bons offices ! (Fresco s’enfuit.) Morbleu ! arrêtez le scélérat ! poursuivez-le !

(Ils sortent.)

Cinquième tableau.

Une chambre dans la demeure de Cataplasma.
Entre Languebeau Snuffe en train de lutiner Soquette.

Soquette.
Non, si jamais vous me reprenez dans le cimetière !

Languebeau.
Voyons, Soquette, je ne t’ai encore jamais prise là-bas !

Soquette.
Prise là-bas? Non, vous ne me ferez pas d’enfant !

Languebeau.
Je t’ai promis que non, n’ai-je pas tenu parole?

Soquette.
En tous cas, vos paroles valaient mieux que vos actes ! Mais glissez-vous dans la petite chambre du haut, celle qui a des nattes, et qui est à main gauche.

Languebeau.
Je t’en prie, que ce soit la bonne main cette fois ! car naguère tu m’as abandonné en de mauvaises mains et je n’ai pas aimé ça !

Soquette.
Je ferais très vite : dès que ma maîtresse sera couchée, j’irai vous rejoindre.

(Languebeau sort.)
Entrent Sébastien, Levidulcia et Cataplasma.

Cataplasma.
Je me demande pourquoi Fresco est si en retard.

Sébastien.
Madame Soquette, un mot je vous prie.

(Il lui chuchote à l’oreille.)

Levidulcia.
S’il me mande que mon mari est au lit, je veux bien risquer une nuit dehors ! Quelle folle passion j’ai pour cet homme ! elle me rappelle cette sympathie naturelle qui pousse même les créatures dépourvues de raison l’une vers l’autre, d’un commun accord ! Cette passion a beau, en apparence, être le libre en effet de ma seule volonté, cependant je ne puis ni la contenir, ni me l’expliquer. Mais, ce qui est fait est fait et il est en votre pouvoir de me sauver l’honneur, ou de me le faire perdre.

Cataplasma.
Jouissex de votre plaisir, madame, sans crainte : jamais je ne trahirai la confiance que vous avez mise en moi. Vous vous faites tort à vous-même à molester ainsi votre conscience avec l’image du péché. N’est-il pas injuste, ce me semble, de blâmer une femme qui pèche avec un seul homme, alors que c’est péché mignon pour un mari de se commettre avec maintes femmes?

Levidulcia.
C’est bien ce qui me semble ! Eh bien, quoi? voilà Sébastien qui fait la cour à cette gente dame? Combien de maîtresses avez-vous donc, si vous êtes fidèle à la vérité !

Sébastien.
De fidèles, je n’en ai pas ! car je crois qu’aucune ne l’est ! d’infidèles, j’en ai autant que de chemises propres. L’amour d’une femme, c’est un champignon : il pousse en une nuit et procure quelque plaisir le lendemain à déjeuner mais bientôt il sent fort et vous empoisonne...

Cataplasma.
Non, par saint Winifred, l’amour d’une femme dure aussi longtemps que le fruit d’hiver !

Sébastien.
C’est vrai, jusqu’à l’apparition du fruit nouveau ; d’après mon expérience, pas plus longtemps, certes !

Entre Fresco en courant.

Fresco.
Quelqu’un nous a trahis ! et il y a des chances pour que cela nous coûte cher !

Sébastien.
Nous coûte cher? pourquoi donc?

Fresco.
Comment voulez-vous que ce ne soit pas une somme onéreuse si une demi-douzaine de gaillards vient nous réclamer des comptes, chacun ayant en mains, en guise de note, une bonne hallebarde, contre laquelle nous ne pouvons rien !

(On cogne la porte.)

Cataplasma.
Colère du Ciel ! que veut dire ce tintamarre? Madame, retirez-vous.

Levidulcia.
Sébastien, s’il est vrai que vous m’aimez, sauvez mon honneur !

(Ils sortent tous, sauf Sébastien.)

Sébastien.
Quelle violence ! Que cherchez-vous? Morbleu, vous ne passerez pas.

Entre Belforest avec le guet.

Belforest.
Porsuivez la ribaude. (Le guet sort.) Scélerat, fais-moi place ou je vais me frayer un passage dans ton sang.

Sébastien.
C’est un passage glissant, monseigneur, que celui de mon sang. Vous feriez mieux de choisir un autre chemin, autrement vous pourriez choir !

(Ils luttent, ils s’entretuent, Sébastien tombe le premier.)

Sébastien.
J’ai mon compte, en vérité.

(Il meurt, tandis que Belforest chancelle. Levidulcia entre.)

Levidulcia.
Dieu ! mon époux ! mon Sébastien ! mon époux ! aucun d’eux ne parle et cependant tous les deux, ils proclament ma honte ! Mon honneur est-il sauf, lorsque leur sang coule à flots et que ma luxure ets la source d’où il coule? Cher époux, que ton âme défunte ne s’irrite pas, si de mes lèvres adultères je baise ta joue ! Je vois en ce moment toute l’horreur de ma luxure ! C’est elle qui me fait m’agenouiller pour embrasser mort ce corps que vivant il me répugnait de toucher. Maintenant, je puis pleurer. Mais quel bien peuvent faire mes larmes, ces larmes d’eau? les leurs ne sont-elles pas des larmes de sang? Que ne puis-je faire un océan de mes larmes, pour que sombre dans ses flots ce vaisseau brisé qu’est mon corps, avec sa lourde cargaison de luxure frivole et pour y noyer avec lui ma honte ! Mes larmes auraient alors leur utilité, mais hélas ! la mer elle-même n’a pas assez d’eau pour laver la souillure qui s’attache à mon nom. Oh ! à voir leurs blessures, je sens que mon honneur est blessé à mort ! dois-je survivre à mon honneur? Ma vie doit-elle servir d’exemple au monde? fatalement ! dans ce cas, pour prouver combien mon forfait m’est odieux, et pour que l’exemple tende à renforcer encore la vertu, je mets le sceau final à ma vie par une mort aussi pleine d’horreur que ma vie le fut de péchés.

(Elle se poignarde.)
Entre le guet avec Cataplasma, Fresco, Languebeau Snuffe et Soquette.

Le Guet.
Arrêtez, madame. Dieu, quelle étrange nuit !

Languebeau.
Ne permettrez-vous pas à Snuffe de sortir d’ici tout seul?

Le Guet.
Pas plus à vous qu’aux autres. Vous devez tous nous suivre ! Par quelle vertu faut-il donc combattre la luxure, puisque c’est un feu qu’on éteint rarement sans effusion de sang !

(Ils sortent.)

Acte V

Premier tableau.

Une salle dans l’hôtel de d’Amville.
Un serviteur endormi ; des flambeaux et des sacs d’argent sont devant lui.
Entre D’Amville.

D’Amville.
Eh quoi, tu dors?

Le serviteur.
(S’éveillant.) Non, monseigneur ; ni sommeil, ni veille, mais une torpeur troublante qui gêne l’un et l’autre.

D’Amville.
D’où provient cet or?

Le serviteur.
C’est une partie des biens qui reviennent à Votre Seigneurie depuis la mort de votre frère.

D’Amville.
Va dormir. Laisse-moi à mon or.

Le serviteur.
Et moi à mon repos : ce sont là deux choses dont un même homme est rarement gratifié.

(Il sort.)

D’Amville.
Trêve de cette musique de crécelle : elle nous déplaît. (Il manie les pièces d’or.) Voici une autre musique dont les sons mélodieux pareils à la voix des anges plongent les sens dans le ravissement. Considère, ignorant astrologue dont les songeries vagabondes cherchent parmi les planètes les destinées humaines, considère tout ébahi ton erreur et tombe frappé par le maléfice des astres. Voici les étoiles dont l’influence mène la fortune et le destin des hommes. Ces yeux, là-haut, moins lumineux du Ciel (pareils à ces vassaux élevés à d’altières demeures, qui du haut de leur ambition regardent passer leur prince) ne dominent l’espace que pour contempler d’un regard que rien ne voile le rayonnement de votre plus puissante suzeraineté. Révèle-toi, souveraine radieuse ! (Il tire l’or) Octroie-leur cette grâce de pouvoir jouir du divin visage qu’ils adorent. Voilà les étoiles, les ministres du destin, et la haute sagesse de l’homme est la puissance suprême dont leur force est vassale.

(Il s’endort.)
Le spectre de Montferrers apparaît.

Montferrers.
D’Amville ! Avec toute ta sagesse tu es un ol ! non point comme ces fous qu’on dénomme innocents, mais un misérable fou très pervers, ce que tu constateras sur-le-champ avec désespoir, pour la confusion de tes desseins.

(Le spectre disparaît.)

D’Amville.
(S’éveillant en sursaut.) Quel songe insensé ose troubler mon repos, pour ma confusion? Comment cela se pourrait-il, alors que jusqu’ici mes desseins, guidés par un heureux jugement, se sont assurés le succès ; nul n’existe plus pour m’en déposséder, sauf Charlemont qui est arrêté. Et lui, ce cerveau en a fait l’heureux instrument pour m’affranchir des soupçons, pour réduire à néant tous ses intérêts et ses droits, sceller ma confiance et confirmer mon absolue possession de par la loi. Voilà comment, alors que l’honnête et niais adorateur d’une providence imaginaire gémit sous le fardeau de la misère et de l’abandon, ma ferme sagesse a édifié la splendeur d’une fortune qui rendra ma posterité éternelle. (Un serviteur entre avec le corps de Sébastien.) Qu’est-ce cela?

Le serviteur.
Le corps de votre jeune fils, occis par monseigneur Belforest.

D’Amville.
Occis ! tu mens ! Sébastien ! Parle, Sébastien ! Il a perdu l’ouïe. Un médecin sur l’heure ! Appelez dons un chirurgien !

Rousard.
(dans la coulisse.) Oh ! oh ! oh !

D’Amville.
Quel gémissement est-ce donc là? Comment va mon aîné? Cette plainte s’exhale de sa chambre.

Le serviteur.
Il était malade quand il s’est couché, monseigneur.

Rousard.
(Gémissant.) Oh ! oh ! oh !

D’Amville.
Les cris de la mandragore n’ont jamais déchiré l’oreille de plus d’horreur que cette voix ne déchire la mienne !

Un serviteur accourt.

Le serviteur.
Jamais plus vous ne reverrez votre fils vivant.

D’Amville.
Nature me garde de le voir jamais mort ! Qu’on écarte les rideaux. (Un lit se révèle avec Rousard gisant.) Oh ! comment va mon fils?

Le serviteur.
Il s’apprête, ce me semble, à rendre l’âme.

D’Amville.
La perdition s’empare de toi et de ta langue fatale. Mort ! où est le médecin? N’es-tu point l’image de cette apparition prodigieuse qui me regardait fixement dans mon rêve?

Le serviteur.
Le médecin est là, monseigneur.

Le docteur entre.

D’Amville.
Docteur, contemple ces malades ; si tu les guéris, ta sciece peut t’acquérir un renom éternel. Si tu as quelque science d’Hippocrate, de Galien ou d’Avicen, si les simples, les breuvage ou les minéraux ont quelque vertu salutaire, que ton expérience et leur emploi souverain t’élèvent aux richesses et aux honneurs !

Le Médecin.
S’il demeure au fond de ces êtres quelque racine de vie qu’un remède puisse raviver, n’ayez crainte pour eux, monseigneur.

Rousard.
Oh ! oh ! oh !

D’Amville.
Ses soupirs haletants ressemblent au bruit de chute de quelque grand édifice quand les fondations cèdent. Sur ces deux piliers reposaient la structure et l’architecture majestueuse de ma maison altière. Un tremblement de terre les ébranle ; la base se dérobe. Chère Nature, en l’honneur de qui j’ai voulu élever un monument de gloire pour la posterité, oh ! n’enterre pas la fierté de cette grande oeuvre sous sa propre chute et ses propres fondations.

Le Médecin.
Monseigneur, ces corps sont dépourvus de tout principe et force naturels. La chaleur vitale s’est totalement éteinte. Dans les limites de la puissance humaine il ne reste rien qui les puisse ranimer.

D’Amville.
Prends cet or, extrais-en l’âme et insuffle une vie nouvelle à ces corps.

Le Médecin.
Rien ne saurait y parvenir, monseigneur.

D’Amville.
Vous n’avez pas examiné encore l’état véritable de ces hommes ni leur constitution. Certes vous ne l’avez pas fait. Je garderai leurs eaux jusqu’au matin. Incontestablement leurs urines vous renseigneront mieux.

Le Médecin.
(Il rit.) Ah ! ah !

D’Amville.
Tu ris donc, vilain? Faut-il que ma sagesse qui fit l’admiration de tous devienne aujourd’hui l’objet de ta risée?

Rousard.
Oh ! oh !

(Il meurt.)

Tous.
Il est mort !

D’Amville.
Oh ! voici qu’expire le dernier jour de ma postérité ! Nature est-elle assez niaise ou perverse pour détruire la réputation de sa propre mémoire? C’est impossible. Assurément il est quelque pouvoir au-dessus d’elle qui dirige sa force.

Le Médecin.
Un pouvoir au-dessus de la Nature? En douez-vous, monseigneur? Considérez seulement d’où l’homme reçoit et son corps et sa forme, non point de la corruption comme certains vers ou mouches, mais uniquement de la procréation d’un homme. Car Nature n’a jamais créé d’homme sans homme ; et le premier homme qui n’était que créature passive, non l’actif créateur, n’a pu être l’artisan de lui-même. Donc de toute nécessité doit exister une puissance supérieure à la Nature.

D’Amville.
Voilà qu’à mes propres yeux j’apparais ridicule. Nature, tu es traîtesse envers mon âme. Tu as abusé de ma confiance. Je porterai plainte à un tribunal supérieur pour le redressement de ce tort. Je te convaincrai d’avoir monnayé la fause monnaie des vaine assurances. Dans cette chambre étoilée là-haut, tu auras de répondre. Qu’on emporte ces corps. Oh ! les sens de la mort commence à troubler mon âme affolée.

Second tableau.

Une cour de justice. Un échafaud au fond.
Des juges et des officiers de justice.

Premier Juge.
Faites comparaître les délinquants devant le tribunal. (Entrent Cataplasma, Soquette et Fresco.) Êtes-vous la femme de qualité chez qui les meurtres furent commis?

Cataplasma.
Oui, monseigneur.

Premier Juge.
Ce privilège de qualité et de noblesse que vous vaut votre costume aux yeux déférents de l’ignorance, votre nom ne le mérite point, pas plus que vous ne méritez votre nom de femme, puisque vous êtes le poison qui souille l’honneur du sexe féminin.

Cataplasma.
Monseigneur, je suis gente dame : je dois pourtant avouer que ma pauvreté me contraint à mener vie plus basse que ma naissance ou mon éducation.

Deuxième Juge.
Bah ! nous connaissons votre naissance.

Premier Juge.
Mais, sous couleur de prétendue vente d’affiquets et de coiffures qui flattent la vanité des gentes dames, vous attirez des épouses à fréquenter votre maison licencieuse et à y tromper leur époux.

Fresco.
Mon bon seigneur, son loyer est lourd. Cette bonne dame n’a d’autre ressource pour vivre que ses logis. Aussi est-elle forcée de louer à d’autres ses chambres de devant et de se contenter elle-même de coucher par derrière.

Deuxième Juge.
Vraiment.

Premier Juge.
Il n’est point de preuve qui vous accuse de complicité dans ce meurtre ; pourtant, attendu que c’est de cette source de luxure par vous entretenue et alimentée, que découle cette effusion de sang, votre châtiment sera aussi voisin de la mort que la vie peut l’endurer. La justice ne saurait infliger de peines trop sévères à la cause d’effets si abhorrés.

Deuxième Juge.
Écoutez votre sentence : Vos biens (puisque acquis par ces moyens qui provoquent les maladies) seront mis au service des hôpitaux. Vous irez en charrette par les rues, suivant l’ordinaire humiliation des prostituées et vous serez fouettés jusqu’au sang, jusqu’à ce que vous tombiez en pâmoison sous la main du bourreau. Puis, de peur que la force impérieuse du besoin ne vous incinte à retourner à votre vie première, vous serez soumis à des travaux pénibles dont les gains précaires vous donneront votre pitance, juste de quoi vivre, mortifier votre chair et vous préparer au repentir final.

Tous.
Oh ! mon bon seigneur !

Premier Juge.
Assez ! qu’on les emmène !

Cataplasma, Soquette et Fresco sortent.
Entre Languebeau Snuffe.

Deuxième Juge.
Eh quoi, monsieur Snuffe ! un homme de votre piété se trouver en un lieu si impie !

Languebeau.
Je vous l’accorde. Ce lieu est plein d’impureté. Il n’en a que plus besoin d’instruction morale et de redressement. Le dessein qui m’amena en ces lieux était, dans l’esprit de les convertir, le désir de purifier leurs souillures et j’espère que Votre Seigneurie déclarera que la loi ne saurait avoir prise sur moi de ce chef !

Premier Juge.
Non, monsieur, elle ne le saurait ; néanmoins permettez-moi de vous dire que je tiens votre réponse circonspecte pour excuse préméditée, plutôt que proférée dans un esprit religieux. Où avez-vous pris vos titres de clerc?

Languebeau.
Je ne le suis point clerc, monseigneur. À parler tout franc, je suis Snuffe, le marchand de chandelles.

Deuxième Juge.
Comment se fait-il que votre accoutrement soit ainsi transformé?

Languebeau.
Monseigneur Belforest se délectant à la pureté de mes entretiens, m’éloigna de cette vie impure et me revêtit de cet habit qui convenait mieux à sa societé et à mon ministère d’alors.

Premier Juge.
Sa Seigneurie ne fit que peindre un poteau pourri ou que couvrir de beauté la laideur. Monsieur Snuffe, retournez à votre fabrique de chandelles. Vous pourrez par la donner au monde plus de lumière que par les instructions ou exemples de votre vie.

Languebeau.
C’est ainsi que le lumignon est remouché...

(Il sort.)
D’Amville entre, égaré, avec les civières de ses deux fils qu’on porte derrière lui.

D’Amville.
Justice ! justice !

Deuxième Juge.
La justice, monseigneur, en quoi?

D’Amville.
Votre jugement doit m’ôter d’un doute en une affaire. Qu’on amène les corps qui plus est, je réclame le jugement. Voici le cas, monseigneur. Grâce à la Providence, rien qu’en un instant, par la seule perte d’un ou deux ou trois au plus et de ceux qui n’eurent pas longtemps à souffrir, suivez-moi bien, je fus assez sage pour édifier une fortune considérable en vue de ma postérité. Et n’y a-t-il pas en ceci plus de prévoyance et de charité que n’en eut Votre Seigneurie, ou votre père ou votre aïeul à prolonger de génération en génération le tourment et supplice des fermages pour vos pauvres fermiers besogneux et cela peut-être sans un sou de profit pour votre héritier? Cela n’est-il pas plus avisé? plus charitable? Parlez.

Premier Juge.
Il est égaré.

D’Amville.
Comment? égaré? Vous n’avez donc pas de jugement. Moi je peux expliquer par de solides raisons la moindre syllabe que j’articule. Puisque mon économie fut plus judicieuse que celle de vos aïeux, je voudrais bien savoir pourquoi vous êtes là, monseigneur, à constituer une seconde génération après votre père, alors que toute la nichée de ma postérité s’est éteinte en un instant. Il ne me reste pas un marmot pour me succéder. Je voudrais bien être éclairci.

Deuxième Juge.
La douleur d’avoir perdu ses enfants l’égare.

Premier Juge.
Monseigneur, nous vous ôterons de ce doute. Cependant, veuillez prendre place parmi nous.

D’Amville.
J’y consens, pourvu que vous m’élucidiez le point.

(Il monte s’asseoir au tribunal.)
Entrent Charlemont et Castabella.

Deuxième Juge.
Eh bien, monsieur Charlemont, vous êtes accusé d’avoir assassiné un certain Borachio, qui était attaché au service de monseigneur d’Amville. Comment pouvez-vous vous disculper? Coupable ou non coupable?

Charlemont.
Coupable de l’avoir tué, mais non d’assassinat. Messeigneurs, je n’ai point dessein de réclamer rémission de ma faute.

D’Amville descend du tribunal vers Charlemont.

D’Amville.
Insolent ! Tu n’as pas d’humanité, toi qui souris du chagrin. Pourquoi jeter un regard si serein à l’objet de ma douleur, mes fils morts?

Premier Juge.
Ô mon bon seigneur, gardez-vous par charité de tourmenter l’âme d’un qui va mourir. Contempler d’un oeil serein le visage de la mort est l’attitude vraie d’une âme noble. Au nom de l’honneur, ne la tourmentez point.

D’Amville.
Vous êtes tous discourtois. Oh ! n’est-ce pas assez qu’il ait injustement conspiré avec le Destin pour retrancher ma postérité et devenir l’héritier de mes biens, faut-il encore qu’il me harcèle de sa présence et que dans l’ostentation de sa joie il vienne rire à ma face et tirer gloire de ma douleur?

Charlemont.
D’Amville, pour te montrer le peu de cas que je fais de la vie et de ton insultant orgueil, tel une flotte de guerre sur l’océan, cinglant à la conquête de quelque terre opulente, ayant franchi les tourments orageux de cette vie, parvenu enfin devant les rivages fortifiés, dans l’attente de la victoire dont l’honneur est là, derrière cette épreuve suprême et ce mortel danger, tel avec un ardent courage j’aspire à subir l’épreuve de la mort.

(D’un bond il est sur l’échafaud, Castabella l’y suit.)

Castabella.
Et c’est ainsi que je seconde ta courageuse entreprise. Aie confiance, Charlemont. Notre vie retranchée dans la prime jeunesse de nos ans est pareille aux herbes vertes au prix où je l’estime, les trésors des Indes ne sauraient me l’acheter ni me l’ôter des mains.

Charlemont.
Donnez-moi un verre d’eau.

D’Amville.
À moi un verre de vin. Cette discussion sur la mort me fige le sang. La peur froide, avec l’appréhension de ta mort, a glacé les ruisseaux de mes veines. (Un serviteur lui apporte un verre de vin.) Il me faut boire du vin pour me réchauffer et fondre la glace qui obstrue mon sang, ou bien l’apoplexie va m’étreindre. Eh quoi ! faquin sans coeur, m’apportes-tu du sang à boire? La verre lui-même en pâlit et en tremble.

Le serviteur.
C’est votre main, monseigneur.

D’Amville.
Peux-tu me blâmer d’avoir crainte, alors que j’ai à supporter près de moi la présence d’un meurtrier?

(Le serviteur donne à Charlemont un verre d’eau.)

Charlemont.
Est-ce bien de l’eau?

Le serviteur.
De l’eau, messire.

Charlemont.
Viens, clair symbole de la fraîche tempérance, sois-moi témoin que je n’use d’aucun artifice pour contraindre mon courage et n’ai nul besoin d’aide pour me hausser le coeur, comme il en faut à ces couards qui unissent à leur sang du vin et qui de cet union adultère engendrent une vaillance bâtarde. Mon courage naturel, je te dis merci ; tu m’incites à entreprendre sans vile ivresse ce grand oeuvre pénible de magnanimité.

D’Amville.
Brave Charlemont, au reflet de ton courage, mon sang glacé d’effroi prend feu et je tente déjà d’être ton émule en bravoure dans la mort. (Le bourreau s’avance.) Est-ce là ton bourreau? Messeigneus, vous lésez l’honneur d’un sang si noble en confiant son châtiment à une main si vile.

Les Juges.
Il expie selon les formes de la justice, monseigneur.

D’Amville.
Je les réformerai. (Au bourreau.) Va coucher, toi chien à poil hérissé ! L’instrument qui versera le sang de mon neveu doit être aussi noble que son sang même. C’est moi qui serai ton bourreau.

Premier Juge.
Contenez sa fureur. Mon bon seigneur, arrêtez !

D’Amville.
Je taillerai à la hache une issue pour son âme à qui osera s’interposer devant le coup.

Deuxième Juge.
Monseigneur, ce rôle imprimera à votre nom une marque d’opprobre et d’infamie.

Charlemont.
Ce rôle lui convient ; n’arrêtez point son bras, mais laissez-le couronner mon dessein par la dignité sans exemple de ma mort. Frappe bien et fort. C’est ainsi que je tends le cou.

(On l’appréhende pour l’exécution.)

Castabella.
Moi de même. Dans le mépris de la mort, c’est ainsi que la main dans la main nous mourrons.

D’Amville.
J’ai le coup de main, mon neveu. Vous allez voir avec quelle aisance je vais vous expédier de vie à trépas ; vous ne souffrirez pas longtemps.

(En brandissant la hache, le coup lui fait sauter la cervelle et il retombe en chancelant de l’échafaud avec un cri.)

Le bourreau.
En soulevant la hache, je crois qu’il s’est fendu le crâne.

D’Amville.
Quel assassin a haussé ma main jusqu’à ma tête?

Premier Juge.
Nul autre que vous, monseigneur.

D’Amville.
J’ai cru que c’était un assassin.

Premier Juge.
Dieu nous en garde !

D’Amville.
Nous en garde? Tu mens, juge. C’est Lui qui l’a ordonné. Pour te dire que la sagesse de l’homme est folie. Je suis venu à toi pour ce jugement et tu te crois grand clerc. C’est moi qui ai circonvenu ton esprit et fait de ta justice l’instrument de l’assassinat, par la mort de Castabella et celle de Charlemont, pour couronner mon meurtre de Montferrers par la sûre possession de ses domaines et trésors.

Charlemont.
Je réclame le juste bénéfice de ses paroles.

Deuxième Juge.
Descendez de l’échafaud et attendez la suite.

D’Amville.
J’ai connu la puissance de l’entendement naturel ; mais la Nature est imbécile. Il est une puissance au-dessus d’elle qui a renversé l’orgueil de tous mes desseins et de ma postérité ; pour la survivance de mon sang j’avais érigé un fier monument ; elle a frappé de mort mes fils pour le trépas desquels j’en appelai à toi en jugement. Tu as manqué de discernement pour la sentence. Mais cette puissance là qui m’a frappé connaissait le jugement par moi mérité et me juge. Oh ! la luxure de la mort commet sur moi le viol que j’aurais commis sur Castabella.

(Il meurt.)

Premier Juge.
Étranges sont et sa mort et son châtiment. (À Charlemont et Castabella.) Avec joie et au nom de la justice je vous rends ainsi la liberté. Le pouvoir de cette éternelle Providence qui renversa ses projets dans leur superbe, a fait de vos souffrances des instruments pour hausser votre félicité à un plus haut degré que jamais.

Charlemont.
C’est seulement au Ciel que j’attribue cette oeuvre, lui dont la grâce m’a toujours empêché de devenir l’artisan de ma propre vengeance. Je vois maintenant que la patience est la revanche de l’homme d’honneur.

Premier Juge.
Au lieu et place du Charlemont qui à l’instant même était là, dans l’attente d’être dépossédé de tout, je vous salue à présent de plus de titres de richesses et de dignités que vous n’en aviez héritées en naissant. Et vous, gente dame, baronne de Belforest, vous héritiez ce titre par la mort de votre père.

Castabella.
De tous ces titres qui me reviennent, augmentez la fortune et les honneurs de mon Charlemont. – Seigneur de Montferrers, seigneur d’Amville, Belforest – et pour parfaire ou compenser tout le reste, seigneur de Castabella ! Jouis enfin maintenant de l’entière possession de mon amour, aussi clair et pur que mon corps virginal.

Charlemont.
Couronnement de toutes mes félicités ! Je ne veux plus davantage tenter ma bonne étoile, ni différer l’heure du mariage. C’est quand ce rite nuptial sera accompli que je célébrerai les funérailles de mes parents.

Premier Juge.
Roulez tambours, sonnez trompettes ! Alternez les marches funèbres et les actions de grâce pour ces êtres dignes d’honneur qui succèdent à ces tragédies méritées.

Charlemont.
C’est ainsi que par l’oeuvre du Ciel, ceux-là qui pensaient escorter notre cadavre sans une larme, sont morts eux-mêmes, et maintenant c’est nous qui escortons le leur !

FIN