Pierre Corneille

La place Royale





Texto utilizado para esta edición digital:
Corneille, Pierre. La Place Royale, ou l'Amoureux extravagant. Comédie [1637]. Edité par José Enrique López Martínez, pour la collection EMOTHE. Valence : ARTELOPE Universitat de València, 2017.
Adaptación digital para EMOTHE:
  • López Martínez, José Enrique (Artelope)

Note à cette édition numérique

Text de base : La place Royale, ou l’Amoureaux extravagant. Comédie. Paris, Augustin Courbé, 1637. Bibliothèque Nationale de France, Rés. Yf-717.


À Monsieur ***

Monsieur,
J'observe religieusement la loi que vous m'avez prescrite, et vous rend mes devoirs avec le même secret que je traiterais un amour si j'étais homme à bonne fortune. Il me suffit que vous sachiez que je m'acquitte, sans le faire connaître à tout le monde, et sans que par cette publication je vous mette en mauvaise odeur auprès d'un sexe dont vous conservez les bonnes grâces avec tant de soin. Le héros de cette pièce ne traite pas bien les dames, et tâche d'établir des maximes qui leur sont trop désavantageuses, pour nommer son protecteur ; elles s'imagineraient que vous ne pourriez l'approuver sans avoir grande part à ses sentiments, et que toute sa morale serait plutôt un portrait de votre conduite, qu'un effort de mon imagination. Et véritablement, Monsieur, cette possession de vous-même, que vous conservez si parfaite parmi tant d'intrigues ou vous semblez embarrassé, en approche beaucoup. C'est de vous que j'ai appris que l'amour d'un honnête homme doit être toujours volontaire, qu'on ne doit jamais aimer en un point qu'on ne puisse n'aimer pas ; que si on en vient jusque là, c'est une tyrannie dont il faut secouer le joug, et qu'enfin la personne aimée nous a beaucoup plus d'obligation de notre amour, alors qu'elle est toujours l'effet de notre choix, et de son mérite, que quand elle vient d'une inclination aveugle et forcée par quelque ascendant de naissance à qui nous ne pouvons résister. Nous ne sommes point redevables à celui de qui nous recevons un bienfait par contrainte, et on ne nous donne point ce qu'on ne saurait nous refuser. Mais je vais trop avant pour une épître ; il semblerait que j'entreprendrais la justification de mon Alidor, et ce n'est pas mon dessein de mériter par cette défense la haine de la plus belle moitié du monde, et qui domine si puissamment sur les volontés de l'autre. Un poète n'est jamais garant des fantaisies qu'il donne à ses acteurs, et si les dames trouvent ici quelque discours qui les blessent, je les supplie de se souvenir que j'appelle extravagant celui dont ils partent, et que par d'autres poèmes j'ai assez relevé leur gloire, et soutenu leur pouvoir pour effacer les mauvaises idées que celui-ci leur pourra faire concevoir de mon esprit. Trouvez bon que j'achève par là, et que je n'ajoute à cette prière que je leur fait que la protestation d'être éternellement, Monsieur, votre très humble, et très obéissant serviteur, Corneille.


LES ACTEURS

ALIDOR, amant d’Angélique
CLÉANDRE, ami d’Alidor
DORASTE, amoureaux d’Angélique
LYSIS, amoureux de Phylis
ANGÉLIQUE, maîtresse d’Alidor et de Doraste
PHYLIS, sœur de Doraste
POLYMAS, domestique d’Alidor
LYCANTE, domestique de Doraste

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

ANGÉLIQUE, PHYLIS

ANGÉLIQUE
Ton frère eût-il encore cent fois plus de mérite ;
tu reçois aujourd'hui ma dernière visite ;
si tu m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi.

PHYLIS
Vraiment tu me prescris une fâcheuse loi.
5
Je ne puis, sans forcer celles de la nature,
dénier mon secours aux tourments qu'il endure.
Tu m'aimes, il se meurt, et tu le peux guérir,
et sans t'importuner je le lairrais périr !
Me défendras-tu point à la fin de le plaindre ?

ANGÉLIQUE
10
Le mal est bien léger d'un feu qu'on peut éteindre.

PHYLIS
Il le devrait du moins, mais avec tant d'appas,
le moyen qu'il te voie et ne t'adore pas ?
Ses yeux ne souffrent point que son cœur soit de glace.
Aussi ne pourrait-on m'y résoudre, en sa place,
15
et tes regards sur moi plus forts que tes mépris,
te sauraient conserver ce que tu m'aurais pris.

ANGÉLIQUE
S'il vit dans une humeur tellement obstinée,
je puis bien m'empêcher d'en être importunée,
feindre un peu de migraine, ou me faire celer :
20
c'est un moyen bien court de ne lui plus parler.
mais ce qui me déplaît, et qui me désespère,
c'est de perdre la sœur pour éviter le frère,
rompre notre commerce et fuir ton entretien,
puisque te voir encore c'est m'exposer au sien.
25
Que s'il me faut quitter cette douce pratique,
ne mets point en oubli l'amitié d'Angélique,
seure que ses effets auront leur premier cours
aussitôt que ton frère éteindra ses amours.

PHYLIS
Tu vis d'un air étrange et presque insupportable.

ANGÉLIQUE
30
Que toi-même pourtant trouverais équitable ;
mais la raison sur toi ne saurait l'emporter :
dans l'intérêt d'un frère on ne peut l'écouter.

PHYLIS
Et par quelle raison négliger son martyre ?

ANGÉLIQUE
Vois-tu, j'aime Alidor, et cela c'est tout dire.
35
Le reste des mortels pourrait m'offrir des vœux :
je suis aveugle, sourde, insensible pour eux.
La pitié de leurs maux ne peut toucher mon âme
que par des sentiments dérobés à ma flamme.
On ne doit point avoir des amants par quartier ;
40
Alidor a mon cœur et l'aura tout entier :
en aimer deux, c'est être à tous deux infidèle.

PHYLIS
Qu'Alidor seul te rende à tout autre cruelle !
C'est avoir pour le reste un cœur trop endurci.

ANGÉLIQUE
Pour aimer comme il faut, il faut aimer ainsi.

PHYLIS
45
Dans l'obstination où je te vois réduite,
j'admire ton amour et ris de ta conduite.
Fasse état qui voudra de ta fidélité,
je ne me pique point de cette vanité ;
on a peu de plaisirs quand un seul les fait naître,
50
au lieu d'un serviteur c'est accepter un maître.
Dans les soins éternels de ne plaire qu'à lui
cent plus honnêtes gens nous donnent de l'ennui ;
il nous faut de tout point vivre à sa fantaisie,
souffrir de son humeur, craindre sa jalousie,
55
et de peur que le temps ne lâche ses ferveurs,
le combler chaque jour de nouvelles faveurs.
Notre âme, s'il s'éloigne, est de deuil abattue ;
sa mort nous désespère et son change nous tue,
et de quelque douceur que nos feux soient suivis
60
on dispose de nous sans prendre notre avis.
C'est rarement qu'un père à nos goûts s'accommode,
et lors juge quels fruits on a de ta méthode.
Pour moi, j'aime un chacun, et sans rien négliger,
le premier qui m'en conte a de quoi m'engager.
65
Ainsi tout contribue à ma bonne fortune :
tout le monde me plaît, et rien ne m'importune.
De mille que je rends l'un de l'autre jaloux,
mon cœur n'est à pas un, en se donnant à tous :
pas un d'eux ne me traite avecque tyrannie,
70
et mon humeur égale à mon gré les manie,
je ne fais à pas un tenir lieu de mignon
et c'est à qui l'aura dessus son compagnon ;
ainsi tous à l'envi s'efforcent à me plaire,
tous vivent d'espérance et briguent leur salaire ;
75
l'éloignement d'aucun ne saurait m'affliger,
mille encore présents m'empêchent d'y songer.
Je n'en crains point la mort, je n'en crains point le change ;
un monde m'en console aussitôt, ou m'en venge.
Le moyen que de tant et de si différents
80
quelqu'un n'ait assez d'heur pour plaire à mes parents ?
Et si leur choix fantasque un inconnu m'allie,
ne crois pas que pourtant j'entre en mélancolie :
il aura quelques traits de tant que je chéris
et je puis avec joie accepter tous maris.

ANGÉLIQUE
85
Voilà fort plaisamment tailler cette matière,
et donner à ta langue une longue carrière.
Ce grand flux de raisons dont tu viens m'attaquer
est bon à faire rire, et non à pratiquer.
Simple, tu ne sais pas ce que c'est que tu blâmes,
90
et ce qu'a de douceurs l'union de deux âmes ;
tu n'éprouvas jamais de quels contentements
se nourrissent les feux des fidèles amants.
Qui peut en avoir mille en est plus estimée,
mais qui les aime tous, de pas un n'est aimée ;
95
elle voit leur amour soudain se dissiper,
qui veut tout retenir laisse tout échapper.

PHYLIS
Défais-toi, défais-toi de ces fausses maximes ;
ou si pour leur défense, aveugle, tu t'animes,
si le seul Alidor te plaît dessous les cieux,
100
conserve-lui ton cœur, mais partage tes yeux :
de mon frère par là soulage un peu les plaies ;
accorde un faux remède à des douleurs si vraies ;
trompe-le, je t'en prie, et sinon par pitié
pour le moins par vengeance ou par inimitié.

ANGÉLIQUE
105
Le beau prix qu'il aurait de m'avoir tant chérie,
si je ne le payais que d'une tromperie !
Pour salaire des maux qu'il endure en m'aimant
il aura qu'avec lui je vivrai franchement.

PHYLIS
"Franchement", c'est-à-dire avec mille rudesses
110
le mépriser, le fuir, et par quelques adresses
qu'il tâche d'adoucir... Quoi ! me quitter ainsi !
Et sans me dire adieu ! Le sujet ?

SCÈNE SECONDE

DORASTE, PHYLIS

DORASTE
Le voici.
Ma sœur, ne cherche plus une chose trouvée :
sa fuite n'est l'effet que de mon arrivée ;
115
ma présence la chasse, et son muet départ
a presque devancé son dédaigneux regard.

PHYLIS
Juge par là quels fruits produit mon entremise.
Je m'acquitte des mieux de la charge commise,
je te fais plus parfait mille fois que tu n'es.
120
Ton feu ne peut aller au point où je le mets :
j'invente des raisons à combattre sa haine,
je blâme, flatte, prie, et n'y perds que ma peine,
en grand péril d'y perdre encor son amitié
et d'être en tes malheurs avec toi de moitié.

DORASTE
125
Ah ! Tu ris de mes maux !

PHYLIS
Que veux-tu que je fasse ?
Ris des miens, si jamais tu me vois en ta place.
Que serviraient mes pleurs ? Veux-tu qu'à tes tourments
j'ajoute la pitié de mes ressentiments ?
Après mille mépris reçus de ta maîtresse
130
tu n'es que trop chargé de ta seule tristesse ;
si j'y joignais la mienne, elle t'accablerait,
et de mon déplaisir le tien redoublerait ;
contraindre mon humeur me serait un supplice
qui me rendrait moins propre à te faire service.
135
Vois-tu ? Par tous moyens je te veux soulager,
mais j'ai bien plus d'esprit que de m'en affliger.
Il n'est point de douleur si forte en un courage
qui ne perde sa force auprès de mon visage ;
c'est toujours de tes maux autant de rabattu :
140
confesse, ont-ils encore le pouvoir qu'ils ont eu ?
Ne sens-tu point déjà ton âme un peu plus gaie?

DORASTE
Tu me forces à rire en dépit que j'en aie ;
je souffre tout de toi, mais à condition
d'employer tous tes soins à mon affection.

PHYLIS
145
Non pas tous, j'en retiens pour moi quelque partie.

DORASTE
Il était grand besoin de cette repartie ;
ne ris plus, et regarde après tant de discours
par où tu me pourras donner quelque secours,
dis-moi par quelle ruse il faut...

PHYLIS
Rentrons, mon frère :
150
un de mes amants vient, qui nous pourrait distraire.

SCÈNE TROISIÈME

CLÉANDRE
Que je dois bien faire pitié,
de souffrir les rigueurs d'un sort si tyrannique !
J'aime Alidor, j'aime Angélique ;
mais l'amour cède à l'amitié,
155
et l'on n'a jamais vu sous les lois d'une belle
d'amant si malheureux, ni d'ami si fidèle.
Ma bouche ignore mes desirs,
et de peur de se voir trahi par imprudence,
mon cœur n'a point de confidence
160
avec mes yeux ni mes soupirs :
mes vœux pour sa beauté sont muets, et ma flamme
non plus que son objet ne sort point de mon âme.
Je feins d'aimer en d'autres lieux,
et pour en quelque sorte alléger mon supplice,
165
je porte du moins mon service
a celle qu'elle aime le mieux :
Phylis, à qui j'en conte a beau faire la fine
son plus charmant appas, c'est d'être sa voisine.
Esclave d'un œil si puissant,
170
jusque-là seulement me laisse aller ma chaîne,
trop récompensé, dans ma peine,
d'un de ses regards en passant.
Je n'en veux à Phylis que pour voir Angélique,
et mon feu, qui vient d'elle, auprès d'elle s'explique.
175
Ami, mieux aimé mille fois,
faut-il, pour m'accabler de douleurs infinies,
que nos volontés soient unies
jusqu'à faire un même choix ?
Viens quereller mon cœur, puisqu'en son peu d'espace
180
ta maîtresse après toi peut trouver quelque place.
Mais plutôt vois te préférer
a celle que le tien préfère à tout le monde,
et ton amitié sans seconde
n'aura plus de quoi murmurer.
185
Ainsi je veux punir ma flamme déloyale,
ainsi...

SCÈNE QUATRIÈME

ALIDOR, CLÉANDRE

ALIDOR
Te rencontrer dans la Place Royale,
solitaire, et si près de ta douce prison,
montre bien que Phylis n'est pas à la maison.

CLÉANDRE
Mais voir de ce côté ta démarche avancée
190
montre bien qu'Angélique est fort dans ta pensée.

ALIDOR
Hélas ! c'est mon malheur : son objet trop charmant,
quoi que je puisse faire, y règne absolument.

CLÉANDRE
De ce pouvoir peut-être elle use en inhumaine ?

ALIDOR
Rien moins, et c'est par là que redouble ma peine :
195
ce n'est qu'en m'aimant trop qu'elle me fait mourir,
un moment de froideur, et je pourrais guérir ;
une mauvaise œillade, un peu de jalousie,
et j'en aurais soudain passé ma fantaisie.
Mais las ! Elle est parfaite, et sa perfection
200
n'est pourtant rien auprès de son affection ;
point de refus pour moi, point d'heures inégales ;
accablé de faveurs à mon aise fatales,
partout où son honneur peut souffrir mes plaisirs,
je vois qu'elle devine et prévient mes desirs ;
205
et si j'ai des rivaux, sa dédaigneuse vue
les désespère autant que son ardeur me tue.

CLÉANDRE
Vit-on jamais amant de la sorte enflammé
qui se tint malheureux pour être trop aimé ?

ALIDOR
Comptes-tu mon esprit entre les ordinaires ?
210
Penses-tu qu'il s'arrête aux sentiments vulgaires ?
Les règles que je suis ont un air tout divers :
je veux que l'on soit libre au milieu de ses fers.
Il ne faut point servir d'objet qui nous possède ;
il ne faut point nourrir d'amour qui ne nous cède.
215
Je le hais, s'il me force ; et quand j'aime, je veux
que de ma volonté dépendent tous mes vœux,
que mon feu m'obéisse au lieu de me contraindre,
que je puisse à mon gré l'augmenter et l'éteindre.
Et toujours en état de disposer de moi,
220
donner quand il me plaît, et retirer, ma foi.
Pour vivre de la sorte Angélique est trop belle :
mes pensers n'oseraient m'entretenir que d'elle ;
je sens de ses regards mes plaisirs se borner ;
mes pas d'autre côté ne s'oseraient tourner ;
225
et de tous mes soucis la liberté bannie
fait trop voir ma foiblesse avec sa tyrannie.
J'ai honte de souffrir les maux dont je me plains
et d'éprouver ses yeux plus forts que mes desseins,
mais sans plus consentir à de si rudes gênes.
230
À tel prix que ce soit je veux rompre mes chaînes,
de crainte qu'un hymen m'en ôtant le pouvoir
fît d'un amour par force un amour par devoir.

CLÉANDRE
Crains-tu de posséder ce que ton cœur adore ?

ALIDOR
Ah ! Ne me parle point d'un lien que j'abhorre.
235
Angélique me charme : elle est belle aujourd'hui,
mais sa beauté peut-elle autant durer que lui ?
Et pour peu qu'elle dure, aucun me peut-il dire
si je pourrai l'aimer jusqu'à ce qu'elle empire ?
Du temps, qui change tout, les révolutions
240
ne changent-elles pas nos résolutions ?
Être une humeur égale et ferme que la nôtre ?
Un âge hait-il pas souvent ce qu'aimait l'autre ?
Juge alors le tourment que c'est d'être attaché,
et de ne pouvoir rompre un si fâcheux marché.
245
Cependant Angélique, à force de me plaire,
me flatte doucement de l'espoir du contraire ;
et si d'autre façon je ne me sais garder,
ses appas sont bientôt pour me persuader.
Mais puisque son amour me donne tant de peine,
250
je la veux offenser pour acquérir sa haine,
et pratiquer enfin un doux commandement
qui prononce l'arrêt de mon bannissement.
Ce remède est cruel, mais pourtant nécessaire,
puisqu'elle me plaît trop, il me lui faut déplaire.
255
Tant que j'aurai chez elle encore quelque accès,
mes desseins de guérir n'auront point de succès.

CLÉANDRE
Étrange humeur d'amant !

ALIDOR
Étrange, mais utile.
Je me procure un mal pour en éviter mille.

CLÉANDRE
Tu ne prévois donc pas ce qui t'attend de maux,
260
quand un rival aura le fruit de tes travaux ?
Pour se venger de toi, cette belle offensée
Sous les joug d'un mari sera bientôt passée ;
et lors que de soupirs et de pleurs épandus
ne te rendront aucun de tant de biens perdus !

ALIDOR
265
Mais dis que pour rentrer dans mon indifférence,
je perdrai mon amour avec mon espérance,
et qu'y trouvant alors sujet d'aversion
ma liberté naîtra de ma punition.

CLÉANDRE
Après cette assurance, ami, je me déclare.
270
Amoureux dès longtemps d'une beauté si rare,
toi seul de la servir me pouvais empêcher ;
et je n'aimais Phylis que pour m'en approcher.
Souffre donc maintenant que pour mon allégeance
je prenne, si je puis, le temps de sa vengeance ;
275
que des ressentiments qu'elle aura contre toi
je tire un avantage en lui portant ma foi,
et que dans la colère en son âme conçue
je puisse à mes amours faciliter l'issue.

ALIDOR
Si ce joug inhumain, ce passage trompeur,
280
ce supplice éternel, ne te fait point de peur,
a moi ne tiendra pas que la beauté que j'aime
ne me quitte bientôt pour un autre moi-même.
Tu portes en bon lieu tes desirs amoureux,
mais songe que l'hymen fait bien des malheureux.

CLÉANDRE
285
Pousson à cela près, mais aussi, quand j'y pense,
peut-être seulement le nom d'époux t'offense,
et tu voudrais qu'un autre eût cette qualité,
pour après…

ALIDOR
Je t'entends, sois seur de ce côté,
outre que ma maîtresse, aussi chaste que belle,
290
de la vertu parfaite est l'unique modèle,
et que le plus aimable et le plus effronté
entreprendrait en vain sur sa pudicité.
Les beautés d'une fille ont beau toucher mon âme,
je ne la connais plus dès l'heure qu'elle est femme.
295
De mille qu'autrefois tu m'as vu caresser,
en pas une un mari pouvait-il l'offenser ?
J'évite l'apparence autant comme le crime,
je fuis un compliment qui semble illégitime,
et le jeu m'en déplaît quand on fait à tous coups
300
causer un médisant et rêver un jaloux.
Encor que dans mon feu mon cœur ne s'intéresse,
je veux pouvoir prétendre où ma bouche l'adresse,
et garder, si je puis, parmi ces fictions,
un renom aussi pur que mes intentions.
305
Ami, soupçon à part, avant que le jour passe,
d'Angélique pour toi gagnons la bonne grâce,
et de ce pas allons ensemble consulter
des moyens qui pourront t'y mettre et m'en ôter,
et quelle invention sera la plus aisée.

CLÉANDRE
310
Allons. Ce que j'ai dit n'était que par risée.

[Fin du premier acte]

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

ANGÉLIQUE, POLYMAS

ANGÉLIQUE
Tenant une lettre déployée
De cette trahison ton maître est donc l'auteur ?

POLYMAS
Son choix, mal à propos, m'en a fait le porteur.
Mon humeur y répugne, et quoi qu'il en avienne,
j'en fais une, de peur de servir à la sienne ;
315
et mon devoir, mal propre à de si lâches coups,
manque aussitôt vers lui comme le sien vers vous.

ANGÉLIQUE
Contre ce que je vois mon fol amour s'obstine.
Qu'Alidor ait écrit cette lettre à Clarine,
et qu'ainsi d'Angélique il se voulût jouer !

POLYMAS
320
Il n'aura pas le front de le désavouer.
Opposez-lui ses traits, battez-le de ses armes.
Pour s'en pouvoir défendre il lui faudrait des charmes,
surtout cachez mon nom, et ne m'exposez pas
aux infaillibles coups d'un violent trépas,
325
que je vous puisse encore trahir son artifice
et pour mieux vous servir, rester à son service.

ANGÉLIQUE
Ne crains rien de ma part, je sais l'invention
de répondre aisément à ton intention.

POLYMAS
Feignez d'avoir reçu ce billet de Clarine,
330
et que...

ANGÉLIQUE
Ne m'instruis point, et va, qu'il ne devine.
S'il t'avait ici vu, toute la vérité
paraîtrait, en dépit de ma dextérité.

POLYMAS
C'est d'elle désormais que je tiendrai la vie.

ANGÉLIQUE
As-tu de la garder encore quelque envie ?
335
Ne réplique plus, et va-t'en.

POLYMAS
J'obéis.

ANGÉLIQUE
Seule
Mes feux, il est donc vrai que l'on vous a trahis !
Et ceux dont Alidor paraissait l'âme atteinte
ne sont plus que fumée, ou n'étaient qu'une feinte !
Que la foi des amants est un gage pipeur !
340
Que leurs serments sont vains, et notre espoir trompeur !
Qu'on est peu dans leur cœur pour être dans leur bouche !
Et que malaisément on sait ce qui les touche !
Mais voici l'infidèle. Ah ! Qu'il se contraint bien !

SCÈNE SECONDE

ALIDOR, ANGÉLIQUE

ALIDOR
Puis-je avoir un moment de ton cher entretien ?
345
Mais j'appelle un moment, de même qu'une année
passe entre deux amants pour moins qu'une journée.

ANGÉLIQUE
Traître, ingrat, est-ce à toi de m'aborder ainsi ?
Es peux-tu bien me voir sans me crier merci ?
As-tu cru que le ciel consentît à ma perte
350
jusqu'à souffrir encore ta lâcheté couverte ?
Apprends, perfide, apprends que je suis hors d'erreur :
tes yeux ne me sont plus que des objets d'horreur ;
je ne suis plus charmée, et mon âme plus saine
n'eut jamais tant d'amour qu'elle a pour toi de haine.

ALIDOR
355
Voilà me recevoir avec des compliments...

ANGÉLIQUE
Bien au-dessous encore de mes ressentiments.

ALIDOR
La cause ?

ANGÉLIQUE
En demander la cause ! Lis, parjure ,
et puis accuse-moi de te faire une injure !

Lit la lettre entre les mains d'Angélique
LETTRE SUPPOSÉE D'ALIDOR À CLARINE

ALIDOR
Clarine, je suis tout à vous :
360
ma liberté vous rend les armes.
Angélique n'a point de charmes
pour me défendre de vos coups ;
ce n'est qu'une idole mouvante :
ses yeux sont sans vigueur, sa bouche sans appas.
365
Quand je la crus d'esprit je ne la connus pas ,
et de quelques attraits que le monde vous vante,
vous devez mes affections
autant à ses défauts qu'à vos perfections.

ANGÉLIQUE
Eh bien ! Ta trahison est-elle en évidence ?

ALIDOR
370
Est-ce là tant de quoi ?

ANGÉLIQUE
Tant de quoi ! L'impudence !
Après mille serments il me manque de foi,
et me demande encore si c'est là tant de quoi ?
Change si tu le veux, je n'y perds qu'un volage,
mais en m'abandonnant laisse en paix mon visage.
375
Oublie avec ta foi ce que j'ai de défauts,
n'établis point tes feux sur le peu que je vaux.
Fais que, sans m'y mêler, ton compliment s'explique,
et ne le grossis point du mépris d'Angélique.

ALIDOR
Deux mots de vérité vous mettent bien aux champs !

ANGÉLIQUE
380
Ciel, tu ne punis point des hommes si méchants !
Ce traître vit encore, il me voit, il respire,
il m'affronte, il l'avoue, il rit quand je soupire !

ALIDOR
Vraiment le ciel a tort de ne vous pas donner,
lorsque vous tempêtez, son foudre à gouverner.
385
Il devrait avec vous être d'intelligence.
Angélique déchire la lettre et jette les morceaux
Le digne et grand objet d'une haute vengeance !
Vous traitez du papier avec trop de rigueur.

ANGÉLIQUE
Je voudrais en pouvoir faire autant de ton cœur !

ALIDOR
Qui ne vous flatte point puissamment vous irrite
390
pour dire franchement votre peu de mérite.
Commet-on envers vous des forfaits si nouveaux
qu'incontinent on doive être mis en morceaux ?
Si ce crime autrement ne saurait se remettre,
cassez, ceci vous dit encor pis que ma lettre.

Il lui présente aux yeux un miroir qu'elle porte pendu à sa ceinture

ANGÉLIQUE
395
S'il me dit mes défauts autant ou plus que toi,
déloyal, pour le moins il n'en dit rien qu'à moi.
C'est dedans son cristal que je les étudie,
mais après il s'en tait, et moi j'y remédie.
Il m'en donne un avis sans me les reprocher,
400
et me les découvrant, il m'aide à les cacher.

ALIDOR
Vous êtes en colère, et vous dites des pointes.
Ne présumiez-vous point que j'irais à mains jointes.
Les yeux enflés de pleurs, et le cœur de soupirs,
vous faire offre à genoux de mille repentirs ?
405
Que vous êtes à plaindre étant si fort déçue !

ANGÉLIQUE
Insolent ! Ôte-toi pour jamais de ma vue.

ALIDOR
Me défendre vos yeux après mon changement,
appelez-vous cela du nom de châtiment ?
Ce n'est que me bannir du lieu de mon supplice,
410
et ce commandement est si plein de justice
qu'encore qu'Alidor ne soit plus sous vos lois
il vais vous obéir pour la dernière fois.

SCÈNE TROISIÈME

ANGÉLIQUE
Commandement honteux, où ton obéissance
n'est qu'un signe trop clair de mon peu de puissance,
415
où ton banissement a pour toi des appas
et me devient cruel de ne te l'être pas.
À quoi se résoudra désormais ma colère
si ta punition te tient lieu de salaire ?
Que mon pouvoir me nuit ! Et qu'il m'est cher vendu !
420
Voilà, voilà que c'est d'avoir trop attendu,
je devais dès longtemps te bannir par caprice.
Mon bonheur dépendait d'une telle injustice ;
je chasse un fugitif avec trop de raison,
et lui donne les champs quand il rompt sa prison.
425
Ah ! Que n'ai-je eu des bras à suivre mon courage !
Qu'il m'eût bien autrement réparé cet outrage !
Que j'eusse retranché de ses propos railleurs !
Le traître n'eût jamais porté son cœur ailleurs,
puisqu'il m'était donné, je m'en fusse saisie,
430
et sans prendre conseil que de ma jalousie,
puisqu'un autre portrait en efface le mien,
cent coups auraient chassé ce voleur de mon bien.
Vains projets, vains discours, vaine et fausse allégeance,
et mes bras et son cœur manquent à ma vengeance !
435
Ciel, qui m'en vois donner de si justes sujets,
donne-m'en des moyens, donne-m'en des objets.
Où me dois-je adresser ? Qui doit porter sa peine ?
Qui doit à son défaut m'éprouver inhumaine ?
De mille désespoirs mon cœur est assailli,
440
je suis seule punie, et je n'ai point failli.
Mais, aveugle, je prends une injuste querelle :
je n'ai que trop failli d'aimer un infidèle,
de recevoir un traître, un ingrat, sous ma loi,
et trouver du mérite en qui manquait de foi.
445
Ciel, encore une fois, écoute mon envie :
ôte-m'en la mémoire ou le prive de vie,
fais que de mon esprit je le puisse bannir,
ou ne l'avoir que mort dedans mon souvenir.
Que je m'anime en vain contre un objet aimable !
450
Tout criminel qu'il est, il me semble adorable,
et mes souhaits qu'étouffe un soudain repentir,
en demandant sa mort n'y sauraient consentir.
Restes impertinents d'une flamme insensée,
ennemis de mon heur, sortez de ma pensée,
455
ou si vous m'en peignez encore quelques traits,
laissez là ses vertus, peignez-moi ses forfaits.

SCÈNE QUATRIÈME

ANGÉLIQUE, PHYLIS

ANGÉLIQUE
Le croirais-tu, Phylis ? Alidor m'abandonne.

PHYLIS
Pourquoi non ? je n'y vois rien du tout qui m'étonne,
rien qui ne soit possible, et de plus fort commun.
460
La constance est un bien qu'on ne voit en pas un :
tout se change ici-bas, mais partout bon remède.

ANGÉLIQUE
Le ciel n'en a point fait au mal qui me possède.

PHYLIS
Choisis de mes amants, sans t'affliger si fort,
et n'appréhende pas de me faire grand tort.
465
J'en pourrais, au besoin, fournir toute la ville,
qu'il m'en demeurerait encore plus de mille.

ANGÉLIQUE
Tu me ferais mourir avec de tels propos !
Ah ! Laisse-moi plutôt soupirer en repos,
ma sœur.

PHYLIS
Plût au bon Dieu que tu voulusses l'être !

ANGÉLIQUE
470
Eh quoi, tu ris encore ! C'est bien faire paraître...

PHYLIS
Que je ne saurais voir d'un visage affligé
ta cruauté punie, et mon frère vengé.
Après tout, je connais quelle est ta maladie :
tu vois comme Alidor est plein de perfidie,
475
mais je mets dans deux jours ma tête à l'abandon
au cas qu'un repentir n'obtienne son pardon.

ANGÉLIQUE
Après que cet ingrat me quitte pour Clarine ?

PHYLIS
De le garder longtemps elle n'a pas la mine,
et j'estime si peu ces nouvelles amours,
480
que je te plége encore son retour dans deux jours.
Et lors ne pense pas, quoi que tu te proposes,
que de tes volontés devant lui tu disposes.
Prépare tes dédains, arme-toi de rigueur,
une larme, un soupir te perceront le cœur,
485
et je serai ravie alors de voir vos flammes
brûler mieux que devant, et rejoindre vos âmes.
Mais j'en crains un progrés à ta confusion :
qui change une fois, change à toute occasion,
et nous verrons toujours, si Dieu le laisse vivre,
490
un change, un repentir, un pardon s'entresuivre.
Ce dernier est souvent l'amorce d'un forfait,
et l'on cesse de craindre un courroux sans effet.

ANGÉLIQUE
Sa faute a trop d'excès pour être rémissible,
ma sœur ; je ne suis pas de la sorte insensible,
495
et si je présumais que mon trop de bonté
pût jamais se résoudre à cette lâcheté,
qu'un si honteux pardon pût suivre cette offense,
j'en préviendrais le coup m'en ôtant la puissance.
Adieu ! Dans la colère où je suis aujourd'hui
500
j'accepterais plutôt un barbare que lui.

SCÈNE CINQUIÈME

PHYLIS, DORASTE

PHYLIS
Il faut donc se hâter qu'elle ne refroidisse.
Elle frappe à sa porte et Doraste sort
Frère, quelque inconnu t'a fait un bon service :
il ne tiendra qu'à toi d'être un second Médor ;
on a fait qu'Angélique...

DORASTE
Eh bien ?

PHYLIS
Hait Alidor.

DORASTE
505
Elle hait Alidor ? Angélique ?

PHYLIS
Angélique.

DORASTE
D'où lui vient cette humeur ? Qui les a mis en pique ?

PHYLIS
Si tu prends bien ton temps, il y fait bon pour toi.
Va, ne t'amuse point à savoir le pourquoi,
parle au père d'abord, tu sais qu'il te souhaite.
510
Et, s'il ne s'en dédit, tiens l'affaire pour faite.

DORASTE
Bien qu'un si bon avis ne soit à mépriser.
Je crains...

PHYLIS
Lysis m'aborde, et tu me veux causer !
Entre chez Angélique, et pousse ta fortune.
Quand je vois un amant, un frère m'importune.

SCÈNE SIXIÈME

LYSIS, PHYLIS

LYSIS
515
Comme vous le chassez !

PHYLIS
Qu'eût-il fait avec nous ?
Mon entretien sans lui te semblera plus doux :
tu pourras t'expliquer avec moins de contrainte,
me conter de quels feux tu te sens l'âme atteinte,
et ce que tu croiras propre à te soulager.
520
Regarde maintenant si je sais t'obliger.

LYSIS
Cette obligation serait bien plus extrême
si vous vouliez traiter tous mes rivaux de même ;
et vous feriez bien plus pour mon contentement
de souffrir avec vous vingt frères qu'un amant.

PHYLIS
525
Nous sommes donc, Lysis, d'une humeur bien contraire :
je souffrirais plutôt cinquante amants qu'un frère,
et puisque nos esprits ont si peu de rapport,
je m'étonne comment nous nous aimons si fort.

LYSIS
Vous êtes ma maîtresse, et moi sous votre empire
530
je dois suivre vos lois et non y contredire,
et pour vous obéir mes sentiments domptés
se règlent seulement dessus vos volontés.

PHYLIS
J'aime des serviteurs avec cette souplesse
et qui peuvent aimer en moi ce qui les blesse.
535
Si tu vois quelque jour tes feux récompensés,
souviens-toi... Qu'est ceci, Cléandre, vous passez ?

Cléandre va pour entrer chez Angélique

SCÈNE SEPTIÈME

CLÉANDRE, PHYLIS, LYSIS

CLÉANDRE
Il me faut bien passer, puisque la place est prise.

PHYLIS
Venez, cette raison est de mauvaise mise.
D'un million d'amants je puis nourrir les feux,
540
et n'aurais pas l'esprit d'en entretenir deux ?
Sortez de cette erreur, et souffrant ce partage,
ne faites pas ici l'entendu davantage.

CLÉANDRE
Le moyen que je sois insensible à ce point ?

PHYLIS
Quoi ? Pour l'entretenir, ne vous aimé-je point ?

CLÉANDRE
545
Encor que votre ardeur à la mienne réponde,
je ne veux plus d'un bien commun à tout le monde.

PHYLIS
Si vous nommez ma flamme un bien commun à tous,
je n'aime, pour le moins, personne plus que vous :
cela vous doit suffire.

CLÉANDRE
Oui bien, à des volages
550
qui peuvent en un jour adorer cent visages ;
mais ceux dont un objet possède tous les soins
se donnant tous entiers n'en méritent pas moins.

PHYLIS
De vrai, si vous valiez beaucoup plus que les autres,
je devrais rejeter leurs vœux auprès des vôtres ;
555
mais mille aussi bien faits ne sont pas mieux traités
et ne murmurent point contre mes volontés.
Est-ce à moi, s'il vous plaît, de vivre à votre mode ?
Votre amour, en ce cas, serait fort incommode.
Loin de la recevoir, vous me feriez la loi :
560
qui m'aime de la sorte, il s'aime et non pas moi.

LYSIS
À Cléandre
Persiste en ton humeur, je te prie, et conseille
à tous nos concurrents d'en prendre une pareille.

CLÉANDRE
Tu seras bientôt seul s'ils veulent m'imiter.

PHYLIS
Quoi donc ? C'est tout de bon que tu me veux quitter ?
565
Tu ne dis mot, rêveur, et pour toute réplique
tu tournes tes regards du côté d'Angélique ?
Est-ce la donc l'objet de tes légèretés ?
Veux-tu faire d'un coup deux infidélités,
et que dans mon offense Alidor s'intéresse ?
570
Cléandre, c'est assez de trahir ta maîtresse.
Dans ta nouvelle flamme épargne tes amis,
et ne l'adresse point en lieu qui soit promis.

CLÉANDRE
De la part d'Alidor je vais voir cette belle :
laisse-m'en avec lui démêler la querelle,
575
et ne t'informe point de mes intentions.

PHYLIS
Puisqu'il me faut résoudre en mes afflictions,
et que pour te garder j'ai trop peu de mérite,
du moins, avant l'adieu, demeurons quitte à quitte,
que ce que j'ai du tien je te le rende ici :
580
tu m'as offert des vœux, que je t'en rende aussi,
et faisons entre nous toutes choses égales.

LYSIS
Et moi, durant ce temps, je garderai les balles ?

PHYLIS
Je te donne congé d'une heure, si tu veux.

LYSIS
Je l'accepte, au hasard de le prendre pour deux.

PHYLIS
585
Pour deux, pour quatre, soit, ne crains pas qu'il m'ennuie.
Lysis rentre, et Cléandre tâche de s'echapper et d'entrer chez Angélique
Mais je ne consens pas cependant qu'on me fuie,
on ne sort d'avec moi qu'avecque mon congé.
Inhumain ! est-ce ainsi que je t'ai négligé ?
Quand tu m'offrais des vœux prenais-je ainsi la fuite ?
590
Et rends-tu la pareille à ma juste poursuite ?
Avec tant de douceur tu te vis écouter,
et tu tournes le dos quand je t'en veux conter.

CLÉANDRE
Va te jouer d'un autre avec tes railleries ;
je ne puis plus souffrir de ces badinerires
595
ne m'aime point du tout, ou n'aime plus que moi.

PHYLIS
Je ne t'impose pas une si dure loi :
avec moi, si tu veux, aime toute la terre,
sans craindre que jamais je t'en fasse la guerre.
Je reconnais assez mes imperfections,
600
et quelque part que j'aie en tes affections,
c'est encor trop pour moi ; seulement ne rejette
la parfaite amitié d'une fille imparfaite.

CLÉANDRE
Qui te rend obstinée à me persécuter ?

PHYLIS
Qui te rend si cruel que de me rejeter ?

CLÉANDRE
605
Il faut que de tes mains un adieu me délivre.

PHYLIS
Si tu sais t'en aller, je saurai bien te suivre,
et quelque occasion qui t'amène en ces lieux
tu ne lui diras pas grand secret à mes yeux.
Je suis plus incommode encor qu'il ne te semble,
610
parlons plutôt d'accord et composons ensemble.
Hier un peintre excellent m'apporta mon portrait :
tandis qu'il t'en demeure encore quelque trait,
qu'encor tu me connais, et que de ta pensée
mon image n'est pas tout à fait effacée,
615
ne m'en refuse point ton petit jugement.

CLÉANDRE
Je le tiens pour bien fait.

PHYLIS
Plains-tu tant un moment ?
Et m'attachant à toi, si je te désespère,
à ce prix trouves-tu ta liberté trop chère ?

CLÉANDRE
Allons, puisque autrement je ne te puis quitter,
620
à tel prix que ce soit il me faut racheter.

Fin du second acte

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE

PHYLIS, CLÉANDRE

CLÉANDRE
En ce point il ressemble à ton humeur volage
qu'il reçoit tout le monde avec même visage,
mais d'ailleurs ce portrait ne te ressemble pas,
vu qu'il ne me dit mot, et ne suit point mes pas.

PHYLIS
625
En quoi que désormais ma présence te nuise,
la civilité veut que je te reconduise.

CLÉANDRE
Mets enfin quelque borne à ta civilité,
et suivant notre accord me laisse en liberté.

SCÈNE SECONDE

DORASTE, PHYLIS, CLÉANDRE

DORASTE
Sortant de chez Angélique
Tout est gagné, ma sœur ! La belle m'est acquise ;
630
jamais occasion ne se trouva mieux prise :
je possède Angélique !

CLÉANDRE
Angélique ?

DORASTE
Oui, tu peux
avertir Alidor du succès de mes vœux,
et qu'au sortir du bal, que je donne chez elle
demain, un sacré nœud me joint à cette belle ;
635
dis-lui qu'il se console. Adieu, je vais pourvoir
à tout ce qu'il faudra préparer pour ce soir.

PHYLIS
Nous voilà donc de bal ! Dieu nous fera la grâce
d'en trouver là cinquante à qui donner la place.
Va-t'en, si bon te semble, ou demeure en ces lieux,
640
je ne t'arrêtais pas ici pour tes beaux yeux ;
mais jusqu'à maintenant j'ai voulu te distraire
de peur que ton abord interrompît mon frère.
Quelque fin que tu sois, tiens-toi pour affiné.

SCÈNE TROISIÈME

CLÉANDRE
Ciel, à tant de malheurs m'aviez-vous destiné ?
645
Faut-il que d'un dessein si juste que le nôtre
la peine soit pour nous et les fruits pour un autre ?
Et que notre artifice ait si mal succédé
qu'il me dérobe un bien qu'Alidor m'a cédé ?
Officieux ami d'un amant déplorable,
650
que tu m'offres en vain cet objet adorable !
Qu'en vain de m'en saisir ton adresse entreprend !
Ce que tu m'as donné, Doraste le surprend ;
tandis qu'il me supplante, une sœur me cajole :
elle me tient les mains cependant qu'il me vole.
655
On me joue, on me brave, on me tue, on s'en rit :
l'un me vante son heur, l'autre son trait d'esprit ;
l'un et l'autre à la fois me perd, me désespère,
et je puis épargner ou la sœur ou le frère,
être sans Angélique, et sans ressentiment
660
avec si peu de cœur aimer si puissamment !
Que faisiez-vous mes bras ? Que faisiez-vous ma lame ?
N'osiez-vous mettre au jour les secrets de mon âme ?
N'osiez-vous leur montrer ce qu'ils m'ont fait de mal ?
N'osiez-vous découvrir à Doraste un rival ?
665
Cléandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse ?
Craignais-tu de rougir d'une telle maîtresse, 
et cachais-tu l'excès de ton affection,
par honte, par respect, ou par discrétion ?
Avec quelque raison, ou quelque violence ?,
670
que l'un de ces motifs t'obligeât au silence.
Pour faire à ce rival sentir quel est ton bras,
l'intérêt d'un ami ne suffisait-il pas ?
Pouvais-tu désirer d'occasion plus belle
que le nom d'Alidor à venger ta querelle ?
675
Si pour tes feux cachés tu n'oses t'émouvoir,
laisse leurs intérêts, suis ceux de ton devoir.
On supplante Alidor, du moins en apparence,
et sans ressentiment tu souffres cette offense !
Ton courage est muet, et ton bras endormi !
680
Pour être amant discret, tu parais lâche ami !
C'est trop abandonner ta renommée au blâme :
Il faut sauver d'un coup ton honneur et ta flamme,
et l'un et l'autre ici marchent d'un pas égal.
Soutenant un ami, tu t'ôtes un rival.
685
Ne diffère donc plus ce que l'honneur commande,
et lui gagne Angélique, afin qu'il te la rende.
Veux-tu pour le défendre une plus douce loi ?
Si tu combats pour lui les fruits en sont pour toi.
J'y suis tout résolu, Doraste, il la faut rendre,
690
tu sauras ce que c'est de supplanter Cléandre.
Tout l'univers armé pour te la conserver
de mes jaloux efforts ne te pourrait sauver.
Qu'est ceci, ma fureur ? Est-il temps de paroître ?
Quand tu manques d'objets tu commences à naître.
695
C'était, c'était tantôt qu'il fallait t'exciter ;
c'était, c'était tantôt qu'il fallait m'emporter,
puisqu'un rival présent trop foible tu recules,
tes mouvements tardifs deviennent ridicules,
et quoi qu'à ces transports promette ma valeur,
700
À peine les effets préviendront mon malheur.
Pour rompre en honnête homme un hymen si funeste,
je n'ai plus désormais qu'un peu de jour qui reste ;
autrement il me faut affronter ce rival
au péril de cent morts, au milieu de son bal.
705
Aucune occasion ailleurs ne m'est offerte :
il lui faut tout quitter, ou me perdre en sa perte.
Il faut...

SCÈNE QUATRIÈME

ALIDOR, CLÉANDRE

ALIDOR
Eh bien, Cléandre, ai-je su t'obliger ?

CLÉANDRE
Pour m'avoir obligé, que je vais t'affliger !
Doraste a pris le temps des dépits d'Angélique.

ALIDOR
710
Après ?

CLÉANDRE
Après cela veux-tu que je m'explique ?

ALIDOR
Qu'en a-t-il obtenu ?

CLÉANDRE
Par-delà son espoir,
si bien qu'après le bal qu'il lui donne ce soir
leur hymen accompli rend mon malheur extrême.

ALIDOR
En es-tu bien certain ?

CLÉANDRE
J'ai tout su de lui-même.

ALIDOR
715
Que je serais heureux si je ne t'aimais point !
Cet hymen aurait mis mon bonheur à son point ;
la prison d'Angélique aurait rompu la mienne,
quelque empire sur moi que son visage obtienne ;
ma passion fût morte avec sa liberté,
720
et trop vain pour souffrir qu'en sa captivité.
Les restes d'un rival eussent fait mon servage ;
elle eût perdu mon cœur avec son pucelage.
Pour forcer sa colère à de si doux effets,
quels efforts, cher ami, ne me suis-je point faits ?
725
Me feindre tout de glace, et n'être que de flamme !
La mépriser de bouche, et l'adorer dans l'âme !
J'ai souffert ce supplice, et me suis feint léger
de honte et de dépit de ne pouvoir changer.
Et je vois, près du but où je voulais prétendre,
730
les fruits de mon travail n'être pas pour Cléandre !
A ces conditions mon bonheur me déplaît :
je ne puis être heureux si Cléandre ne l'est.
Ce que je t'ai promis ne peut être à personne :
il faut que je périsse ou que je te le donne.
735
J'aurai trop de moyens à te garder ma foi,
et malgré les destins, Angélique est à toi.

CLÉANDRE
Ne trouble point, ami, ton repos pour mon aise.
Crois-tu qu'à tes dépens aucun bonheur me plaise ?
Sans que ton amitié fasse un second effort,
740
voici de qui j'aurai ma maîtresse ou la mort.
Si Doraste a du cœur, il faut qu'il la défende,
et que, l'épée au poing, il la gagne ou la rende.

ALIDOR
Simple : par le chemin que tu penses tenir,
tu la lui peux ôter, mais non pas l'obtenir.
745
La suite des duels ne fut jamais plaisante ;
c'était ces jours passés ce que disait Théante.
Il faut prendre un chemin, et plus court et plus seur ;
je veux sans coup férir t'en rendre possesseur.
Va-t'en donc, et me laisse auprès de cette belle
750
employer le pouvoir qui me reste sur elle.

CLÉANDRE
Cher ami...

ALIDOR
Va-t'en, dis-je, et par tes compliments
cesse de t'opposer à tes contentements ;
désormais en ces lieux tu ne fais que me nuire.

CLÉANDRE
Je te vais donc laisser ma fortune à conduire.
755
Adieu ! Puisse-je avoir les moyens à mon tour
de faire autant pour toi que toi pour mon amour !

ALIDOR
Seul
Que pour ton amitié je vais souffrir de peine !
Déjà presque échappé, je rentre dans ma chaîne.
Il faut encore un coup, m'exposant à ses yeux,
760
reprendre de l'amour afin d'en donner mieux.
Mais reprendre un amour dont je me veux défaire,
qu'est-ce qu'à mes desseins un chemin tout contraire ?
Allons-y toutefois, puisque je l'ai promis :
toute peine est fort douce à qui sert ses amis.

SCÈNE CINQUIÈME

ANGÉLIQUE
765
Dans son cabinet
Quel malheur partout m'accompagne !
Qu'un indiscret hymen me venge à mes dépens !
Que de pleurs en vain je répands,
Moins pour ce que je perds que pour ce que je gagne !
L'un m'est plus doux que l'autre, et j'ai moins de tourment
770
du forfait d'Alidor que de son châtiment.
Ce traître alluma donc ma flamme !
Je puis donc consentir à ces tristes accords !
Et par quelques puissants efforts
que de tous sens je tourne et retourne mon âme,
775
j'y trouve seulement, afin de me punir,
le dépit du passé, l'horreur de l'avenir.

SCÈNE SIXIÈME

ANGÉLIQUE, ALIDOR

ANGÉLIQUE
Voyant Alidor entrer en son cabinet
Où viens-tu, déloyal ? Avec quelle impudence
oses-tu redoubler mes maux par ta présence ?
Ton plaisir dépend-il d'avoir vu mes douleurs ?
780
Qui te fait si hardi de surprendre mes pleurs ?
Est-il, dit, que tes yeux te mettront hors de doute,
et t'apprendront combien ta trahison me coûte ?
Après qu'effrontément ton aveu m'a fait voir
qu'Angélique sur toi n'eut jamais de pouvoir ;
785
tu te mets à genoux, et tu veux, misérable,
que ton feint repentir m'en donne un véritable ?
Va, va, n'espère rien de ces submissions ;
porte-les à l'objet de tes affections ;
ne me présente plus les traits qui m'ont déçue ;
790
n'attaque point mon cœur en me blessant la vue.
Penses-tu que je sois, après ton changement,
ou sans ressouvenir, ou sans ressentiment ?
S'il te souvient encore de ton brutal caprice,
dis-moi, que viens-tu faire au lieu de ton supplice ?
795
Garde un exil si cher à tes légèretés ;
je ne veux plus savoir de toi mes vérités.
Quoi ? Tu ne me dis mot ! Crois-tu que ton silence
Puisse de tes discours réparer l'insolence ?
Des pleurs effacent-ils un mépris si cuisant,
800
et ne t'en dédis-tu, traître, qu'en te taisant ?
Pour triompher de moi veux-tu, pour toutes armes,
employer des soupirs et de muettes larmes ?
Sur notre amour passé c'est à trop te fier.
Du moins dis quelque chose à te justifier,
805
demande le pardon que tes regards m'arrachent,
explique leurs discours, dis-moi ce qu'ils me cachent.
Que mon courroux est foible, et que leurs traits puissants
rendent des criminels aisément innocents !
Je n'y puis résister, quelque effort que je fasse,
810
comme vaincue il faut que je quitte la place.

Elle veut sortir du cabinet, mais Alidor la retient

ALIDOR
Ma chère âme, mon tout, quoi ? Vous m'abandonnez !
C'est bien là me punir quand vous me pardonnez.
Je sais ce que j'ai fait, et qu'après tant d'audace
je ne mérite pas de jouir de ma grâce ;
815
mais demeurez du moins tant que vous ayez su
que par un feint mépris votre amour fut déçu,
que je vous fus fidèle en dépit de ma lettre,
qu'en vos mains seulement on la devait remettre,
que mon dessein n'allait qu'à voir vos mouvements
820
et juger de vos feux par vos ressentiments.
Dites, quand je la vis entre vos mains remise,
changeai-je de couleur ? Eus-je quelque surprise ?
Ma parole plus ferme et mon port asseuré
ne vous montraient-ils pas un esprit préparé ?
825
Que Clarine vous die, à la première vue,
si jamais de mon change elle s'est aperçue.
Aussi mon compliment flattait mal ses appas,
il vous offensait bien, mais ne l'obligeait pas,
et ses termes piquants, mal conçus pour lui plaire,
830
au lieu de son amour, cherchaient votre colère.

ANGÉLIQUE
Cesse de m'éclaircir dessus un tel secret ;
en te montrant fidèle, il accroît mon regret.
Je perds moins si je crois ne perdre qu'un volage,
et je ne puis sortir d'erreur qu'à mon dommage.
835
Que me sert de savoir si tes vœux sont constants ?
Que te sert d'être aimé quand il n'en est plus temps ?

ALIDOR
Aussi ne viens-je pas pour regagner votre âme :
préférez-moi Doraste et devenez sa femme.
Je vous viens, par ma mort, en donner le pouvoir ;
840
moi vivant, votre foi ne le peut recevoir.
Elle m'est engagée, et quoi que l'on vous die,
sans crime elle ne peut durer moins que ma vie.
Mais voici qui vous rend l'une et l'autre à la fois.

ANGÉLIQUE
Ah ! Ce cruel discours me réduit aux abois !
845
Dans ma prompte vengeance à jamais misérable
que je déteste en vain ma faute irréparable.

ALIDOR
Si vous avez du cœur, on la peut réparer.

ANGÉLIQUE
C'est demain qu'on nous doit pour jamais séparer.
En ce piteux état que veux-tu que je fasse ?

ALIDOR
850
Ah ! Ce discours ne part que d'un cœur tout de glace.
Non, non, résolvez-vous, il vous faut à ce soir
montrer votre courage, ou moi mon désespoir.
Quittez avec le bal vos malheurs pour me suivre
ou soudain à vos yeux je vais cesser de vivre.
855
Mettrez-vous en ma mort votre contentement ?

ANGÉLIQUE
Non, mais que dira-t-on d'un tel enlèvement ?

ALIDOR
Est-ce là donc le prix de vous avoir servie ?
Il y va de votre heur, il y va de ma vie,
et vous vous arrêtez à ce qu'on en dira ?
860
Mais faites désormais tout ce qu'il vous plaira,
puisque vous consentez plutôt à vos supplices
qu'à l'unique moyen de payer mes services.
Ma mort va me venger de votre peu d'amour :
si vous n'êtes à moi, je ne veux plus du jour.

ANGÉLIQUE
865
Retiens ce coup fatal ; me voilà résolue :
dessus mes volontés ta puissance absolue
peut disposer de moi, peut tout me commander.
Mon honneur en tes mains prêt à se hasarder
par un trait si hardi, quelque tort qu'il se fasse,
870
y consent toutefois et ne veut qu'une grâce :
accorde à ma pudeur que deux mots de ta main
justifient aux miens ma fuite et ton dessein ;
qu'ils puissent, me cherchant, trouver ici ce gage
qui les rende assurés de notre mariage ;
875
que la sincérité de ton intention
conserve, mise au jour, ma réputation.
Ma faute en sera moindre, et hors de l'impudence
paraîtra seulement fuir une violence.

ALIDOR
Ma reine, enfin par là, vous me ressuscitez ;
880
agissez pleinement dessus mes volontés.
J'avais pour votre honneur la même inquiétude,
et ne pourrais d'ailleurs qu'avec ingratitude,
voyant ce que pour moi votre flamme résout,
dénier quelque chose à qui m'accorde tout.
885
Donnez-moi, sur-le-champ je vous veux satisfaire.

ANGÉLIQUE
Il vaut mieux que l'effet à tantôt se diffère.
Je manque ici de tout, et j'ai peur, mon souci,
que quelqu'un par malheur ne te surprenne ici.
Mon dessein généreux fait naître cette crainte ;
890
depuis qu'il est formé, j'en ai senti l'atteinte.
Va, quitte-moi, ma vie, et te coule sans bruit.

ALIDOR
Adieu donc, ma chère âme.

ANGÉLIQUE
Adieu, jusqu'à minuit.
Seule en son cabinet
Que promets-tu, pauvre aveuglée ?
À quoi t'engage ici ta folle passion ?
895
Et de quelle indiscrétion
ne s'accompagne point ton ardeur déréglée ?
Tu cours à ta ruine, et vas tout hasarder
sur la foi de celui qui n'en saurait garder.
Je me trompe, il n'est point volage :
900
j'ai vu sa fermeté, j'en ai cru ses soupirs,
et si je flatte mes desirs
une si douce erreur n'est qu'à mon avantage.
Me manquât-il de foi, je la lui dois garder,
et pour perdre Doraste il faut tout hasarder.

ALIDOR
905
Sortant de la porte d'Angélique et repassant sur le théâtre
Cléandre, elle est à toi, j'ai fléchi son courage.
Que ne peut l'artifice et le fard du langage ?
Et si pour un ami ces effets je produis,
lorsque j'agis pour moi, qu'est-ce que je ne puis ?

SCÈNE SEPTIÈME

PHYLIS
D'où provient qu'Alidor sort de chez Angélique ?
910
Aurait-il avec elle encor quelque pratique ?
Son visage n'a rien que d'un homme content ;
aurait-il regagné cet esprit inconstant ?
Oh, qu'il ferait bon voir que cette humeur volage
deux fois en moins d'une heure eût changé de courage !
915
Que mon frère en tiendrait, s'ils s'étaient mis d'accord !
Il faut qu'à le savoir je fasse mon effort.
Ce soir je sonderai les secrets de son âme,
et si son entretien ne me trahit sa flamme,
j'aurai l'œil de si près dessus ses actions
920
que je m'éclaircirai de ses intentions.

SCÈNE HUITIÈME

PHYLIS, LYSIS

PHYLIS
Quoi ? Lysis, ta retraite est de peu de durée !

LYSIS
L'heure de mon congé n'est qu'à peine expirée,
mais vous voyant ici, sans frère et sans amant...

PHYLIS
N'en présume pas mieux pour ton contentement.

LYSIS
925
Et d'où vient à Phylis une humeur si nouvelle ?

PHYLIS
Vois-tu, je ne sais quoi me brouille la cervelle.
Va, ne me conte rien de ton affection,
elle en aurait fort peu de satisfaction.

LYSIS
Puisque vous le voulez, adieu, je me retire.

PHYLIS
930
Réserve pour le bal ce que tu me veux dire.

LYSIS
Le bal, où le tient-on ?

PHYLIS
Là-dedans.

LYSIS
Il suffit;
de votre bon avis je ferai mon profit.

Fin du troisième acte

ACTE IV

L'acte est dans la nuit

SCÈNE PREMIÈRE

ALIDOR, CLÉANDRE, TROUPE D'ARMÉS

ALIDOR
Attends là de pied quoi que je t'en avertisse.
Il dit ce vers à Cléandre, et l'ayant fait retirer avec sa troupe il continue seul
Enfin la nuit s'avance, et son voile propice
935
me va faciliter le succès que j'attends
pour rendre heureux Cléandre, et mes desirs contents.
Mon cœur las de porter un joug si tyrannique,
ne sera plus qu'une heure esclave d'Angélique.
Je vais faire un ami possesseur de mon bien,
940
aussi dans son bonheur je rencontre le mien.
C'est moins pour l'obliger que pour me satisfaire,
moins pour le lui donner qu'afin de m'en défaire.
Ce trait est un peu lâche, et sent sa trahison,
mais cette lâcheté m'ouvrira ma prison.
945
Je veux bien à ce prix avoir l'âme traîtresse,
et que ma liberté me coûte une maîtresse.
Que lui fais-je, après tout, qu'elle n'ait mérité,
pour avoir malgré moi fait ma captivité ?
Qu'on ne m'accuse point d'aucune ingratitude :
950
ce n'est que me venger d'un an de servitude ;
que rompre son dessein, comme elle a fait le mien ;
qu'user de mon pouvoir, comme elle a fait du sien ;
et ne lui pas laisser un si grand avantage
de suivre son humeur, et forcer mon courage.
955
Le forcer ! Mais, hélas, que mon consentement
par un si doux effort fut surpris aisément !
Quel excès de plaisirs goûta mon imprudence
avant que s'aviser de cette violence !
Examinant mon feu, qu'est-ce que je ne perds !
960
Et qu'il m'est cher vendu de connaître mes fers !
Je soupçonne déjà mon dessein d'injustice,
et je doute s'il est ou raison ou caprice.
Je crains un pire mal après ma guérison,
et d'aller au supplice en rompant ma prison.
965
Alidor, tu consens qu'un autre la possède !
Peux-tu bien t'exposer à des maux sans remède,
à de vains repentirs, d'inutiles regrets,
de stériles remords, et de bourreaux secrets,
cependant qu'un ami par tes lâches menées
970
cueillira les faveurs qu'elle t'a destinées ?
Ne frustre point l'effet de son intention,
et laisse un libre cours à ton affection ;
fais ce beau coup pour toi, suis l'ardeur qui te presse.
Mais trahir ton ami ! Mais trahir ta maîtresse !
975
Jamais fut-il mortel si malheureux que toi ?
De tous les deux côtés il y va de ta foi.
À qui la tiendras-tu ? Mon esprit en déroute
sur le plus fort des deux ne peut sortir de doute.
Je n'en veux obliger pas un à me haïr,
980
et ne sais qui des deux, ou servir ou trahir.
Mais que mon jugement s'enveloppe de nues !
Mes résolutions, qu'êtes-vous devenues ?
Revenez, mes desseins, et ne permettez pas
qu'on triomphe de vous avec un peu d'appas.
985
Cléandre, elle est à toi, dedans cette querelle ;
Angélique le perd, nous sommes deux contre elle.
Ma liberté conspire avecque tes ardeurs,
les miennes désormais vont tourner en froideurs,
et lassé de souffrir un si rude servage
990
j'ai l'esprit assez fort pour combattre un visage.
Ce coup n'est qu'un effet de générosité,
et je ne suis honteux que d'en avoir douté.
Amour, que ton pouvoir tâche en vain de paraître !
Fuis, petit insolent, je veux être le maître :
995
il ne sera pas dit qu'un homme tel que moi,
en dépit qu'il en ait, obéisse à ta loi.
Je ne me résoudrai jamais à l'hyménée
que d'une volonté franche et déterminée,
et celle qu'en ce cas je nommerai mon mieux
1000
m'en sera redevable, et non pas à ses yeux,
et ma flamme...

SCÈNE SECONDE

ALIDOR, CLÉANDRE

CLÉANDRE
Alidor!

ALIDOR
Qui m'appelle?

CLÉANDRE
Cléandre.

ALIDOR
Qui te fait avancer ?

CLÉANDRE
Je me lasse d'attendre.

ALIDOR
Laisse-moi, cher ami, le soin de t'avertir :
en quel temps de ce coin il te faudra sortir.

CLÉANDRE
1005
Minuit vient de sonner, et par expérience
tu sais comme l'amour est plein d'impatience.

ALIDOR
Va donc tenir tout prêt à faire un si beau coup ;
ce que nous attendons ne peut tarder beaucoup.
Je livre entre tes mains cette belle maîtresse,
1010
sitôt que j'aurai pu lui rendre ta promesse ;
sans lumière, et d'ailleurs s'assurant en ma foi,
rien ne l'empêchera de la croire de moi.
Après achève seul, je ne puis sans supplice
forcer ici men bras à te faire service ;
1015
et mon reste d'amour, en cet enlèvement,
ne peut contribuer que mon consentement.

CLÉANDRE
Ami, ce m'est assez.

ALIDOR
Va donc là-bas attendre
que je te donne avis du temps qu'il faudra prendre.
Encore un mot, Cléandre, et qui t'importe fort :
1020
ta taille avec la mienne a si peu de rapport
qu'Angélique soudain te pourra reconnaître ;
regarde après ses cris si tu serais le maître.

CLÉANDRE
Ma main dessus sa bouche y saura trop pourvoir.

ALIDOR
Ami, séparons-nous, je pense l'entrevoir.

CLÉANDRE
1025
Adieu. Fais promptement.

SCÈNE TROISIÈME

ALIDOR, ANGÉLIQUE

ANGÉLIQUE
St !

ALIDOR
Je l'entends, c'est elle.

ANGÉLIQUE
Alidor, es-tu là ?

ALIDOR
Je suis à vous, ma belle.
De peur d'être connu, je défends à mes gens
de paraître en ces lieux avant qu'il en soit temps.
Tenez.

Il lui donne la promesse de Cléandre

ANGÉLIQUE
Je prends sans lire, et ta foi m'est si claire,
1030
que je la prends bien moins pour moi que pour mon père ;
je la porte à ma chambre : épargnons les discours,
fais avancer tes gens, et dépêche.

[Angélique se retire]

ALIDOR
J'y cours.
Lorsque de son honneur je lui rends l'assurance,
c'est quand je trompe mieux sa crédule espérance,
1035
mais puisqu'au lieu de moi je lui donne un ami,
à tout prendre, ce n'est la tromper qu'à demi.

SCÈNE QUATRIÈME

PHYLIS
Angélique ! C'est fait, mon frère en a dans l'aile.
La voyant échapper, je courais après elle;
mais un maudit galant m'est venu brusquement
1040
servir à la traverse un mauvais compliment,
et par ses vains discours m'embarrasser de sorte
qu'Angélique à son aise a su gagner la porte.
Sa perte est assurée, et ce traître Alidor
la posséda jadis, et la possède encor.
1045
Mais jusques à ce point serait-elle imprudente ?
Il n'en faut point douter, sa perte est évidente :
le cœur me le disait le voyant en sortir,
et mon frère dès lors se devait avertir.
Je te trahis, mon frère, et par ma négligence,
1050
étant sans y penser de leur intelligence...

Alidor paraît avec Cléandre accompagné d'une troupe, et après lui avoir montré Phylis, qu'il croit être Angélique, il se retire en un coin du théâtre, et Cléandre enlève Phylis, et lui met d'abord la main sur la bouche

SCÈNE CINQUIÈME

ALIDOR
On l'enlève, et mon cœur, surpris d'un vain regret,
fait à ma perfidie un reproche secret ;
il tient pour Angélique, il la suit, le rebelle,
parmi mes trahisons il veut être fidèle ;
1055
je le sens refuser sa franchise à ce prix,
je le sens, malgré moi, de nouveaux feux épris,
désavouer mon crime, et pour mieux s'en défendre
me demander son bien, que je cède à Cléandre.
Hélas ! Qui me prescrit cette brutale loi
1060
de payer tant d'amour avec si peu de foi ?
Qu'envers cette beauté ma flamme est inhumaine !
Si mon feu la trahit, que lui ferait ma haine ?
Juge, juge, Alidor, en quelle extrémité
ne la va point jeter ton infidélité.
1065
Écoute ses soupirs, considère ses larmes,
et laisse-toi gagner à de si fortes armes,
cours après elle, et vois si Cléandre aujourd'hui
pourra faire pour toi ce que tu fais pour lui.
Mais mon esprit s'égare, et quoi qu'il se figure,
1070
faut-il que je me rende à des pleurs en peinture,
et qu'Alidor, de nuit plus foible que de jour,
redonne à la pitié ce qu'il ôte à l'amour ?
Ainsi donc mes desseins se tournent en fumée !
J'ai d'autres repentirs que de l'avoir aimée !
1075
Suis-je encore Alidor après ces sentiments?
Et ne pourrai-je enfin régler mes mouvements ?
Vaine compassion des douleurs d'Angélique,
qui penses triompher d'un cœur mélancolique ;
téméraire avorton d'un impuissant remords,
1080
va, va porter ailleurs tes débiles efforts.
Après de tels appas, qui ne m'ont pu séduire,
qui te fait espérer ce qu'ils n'ont su produire ?
Pour un méchant soupir que tu m'as dérobé,
ne me présume pas encore succombé.
1085
Je sais trop maintenir ce que je me propose,
et souverain sur moi, rien que moi n'en dispose.
En vain un peu d'amour me déguise en forfait
du bien que je me veux le généreux effet.
De nouveau j'y consens, et prêt à l'entreprendre...

SCÈNE SIXIÈME

ANGÉLIQUE, ALIDOR

ANGÉLIQUE
1090
Je demande pardon de t'avoir fait attendre.
D'autant qu'en l'escalier on faisait quelque bruit,
et qu'un peu de lumière en effaçait la nuit,
je n'osais avancer de peur d'être aperçue.
Allons, tout est-il prêt, personne ne m'a vue :
1095
de grâce dépêchons, c'est trop perdre de temps,
et les moments ici nous sont trop importants.
Fuyons vite, et craignons les yeux d'un domestique.
Quoi ! Tu ne réponds point à la voix d'Angélique ?

ALIDOR
Angélique ! Mes gens vous viennent d'enlever ;
1100
qui vous a fait si tôt de leurs mains vous sauver ?
Quel soudain repentir, quelle crainte de blâme,
et quelle ruse enfin vous dérobe à ma flamme ?
Ne vous suffit-il point de me manquer de foi,
sans prendre encor plaisir à vous jouer de moi ?

ANGÉLIQUE
1105
Que tes gens cette nuit m'ayent vue ou saisie ?
N'ouvre point ton esprit à cette fantaisie.

ALIDOR
Autant que m'ont permis les ombres de la nuit,
je l'ai vu de mes yeux.

ANGÉLIQUE
Tes yeux t'ont donc séduit,
et quelque autre, sans doute, après moi descendue
1110
se trouve entre les mains dont j'étais attendue.
Mais, ingrat, pour toi seul j'abandonne ces lieux,
et tu n'accompagnais ma fuite que des yeux !
La belle preuve, hélas, de ton amour extrême !
De remettre de coup à d'autres qu'à toi-même !
1115
J'etais donc un larcin indigne de tes mains ?

ALIDOR
Quand vous aurez appris le fond de mes desseins,
vous n'attribuerez plus, voyant mon innocence,
à peu d'affection l'effet de ma prudence.

ANGÉLIQUE
Pour ôter tout soupçon et tromper ton rival,
1120
tu diras qu'il fallait te montrer dans le bal ?
Foible ruse !

ALIDOR
Ajoutez « et vaine et sans adresse »,
puisque je ne pouvais démentir ma promesse.

ANGÉLIQUE
Quel était donc le but de ton intention ?

ALIDOR
D'attendre ici le coup de leur émotion,
1125
et d'un autre côté me jetant à la fuite,
divertir de vos pas leur plus chaude poursuite.

ANGÉLIQUE
En pleurant
Mais enfin, Alidor, tes gens se sont mépris ?

ALIDOR
Dans ce coup de malheur, et confus et surpris,
je vois tous mes desseins succéder à ma honte ;
1130
permettez-moi d'aller mettre ordre à ce mécompte.

ANGÉLIQUE
Cependant, misérable, à qui me laisses-tu ?
Tu frustres donc mes vœux de l'espoir qu'ils ont eu,
et ton manque d'amour, de mes malheurs complice,
m'abandonnant ici me livre à mon supplice ?
1135
L'hymen - ah, ce penser déjà me fait mourir ! -
me va joindre à Doraste, et tu le peux souffir ?
Tu me peux exposer à cette tyrannie ?
De l'erreur de tes gens je me verrai punie !

ALIDOR
Jugez mieux de ma flamme, et songez, mon espoir,
1140
qu'un tel enlèvement n'est plus en mon pouvoir.
J'en ai manqué le coup, et ce que je regrette.
Mon carrosse est parti, mes gens ont fait retraite.
À Paris, et de nuit, une telle beauté
suivant un homme seul est mal en seureté.
1145
Doraste, ou par malheur quelque pire surprise,
de ces coureurs de nuit me ferait lâcher prise.
De grâce, mon souci, passons encore un jour.

ANGÉLIQUE
Tu manques de courage aussi bien que d'amour,
et tu me fais trop voir par cette rêverie
1150
le chimérique effet de ta poltronnerie.
Alidor - quel amant ! - n'ose me posséder.

ALIDOR
Un bien si précieux se doit-il hasarder ?
Et ne pouvez-vous point d'une seule journée
differer le malheur de ce triste hyménée ?
1155
Peut-être le désordre et la confusion
qui naîtront dans le bal de cette occasion
le remettront pour vous, et l'autre nuit, je jure...

ANGÉLIQUE
Que tu seras encore ou timide ou parjure ?
Quand tu m'as résolue à tes intentions,
1160
ingrat, t'ai-je opposé tant de précautions ?
Tu m'aimes, ce dis-tu? Tu le fais bien paraître,
remettant mon bonheur ainsi sur un « peut-être. »

ALIDOR
Encor que mon amour appréhende pour vous,
puisque vous le voulez, eh bien, je m'y résous :
1165
fuyons, hasardons tout. Mais on ouvre la porte :
c'est Doraste qui sort, et nous suit à main-forte.

Alidor s'échappe, et Angélique le veut suivre, mais Doraste l'arrête

SCÈNE SEPTIÈME

ANGÉLIQUE, DORASTE, LYCANTE, TROUPE D'AMIS

DORASTE
Quoi ! Ne m'attendre pas ! C'est trop me dédaigner.
Je ne viens qu'à dessein de vous accompagner,
car vous n'entreprenez si matin ce voyage
1170
que pour vous préparer à notre mariage.
Encor que vous partiez beaucoup devant le jour,
vous ne serez jamais assez tôt de retour ;
vous vous éloignez trop, vu que l'heure nous presse.
Infidèle ! Est-ce là me tenir ta promesse ?

ANGÉLIQUE
1175
Eh bien, c'est te trahir ; penses-tu que mon feu
d'un généreux dessein te fasse un désaveu ?
Je t'acquis par dépit et perdrais avec joie,
mon désespoir à tous m'abandonnait en proie,
et lorsque d'Alidor je me vis outrager
1180
je fis armes de tout afin de me venger.
Tu t'offris par hasard, je t'acceptai de rage ;
je te donnai son bien, et non pas mon courage.
Ce change à mon dépit jetait un faux appas,
je le nommais sa peine, et c'était mon trépas ;
1185
je prenais pour vengeance une telle injustice,
et dessous ses couleurs j'adorais mon supplice.
Aveugle que j'étais ! Mon peu de jugement
ne se laissait guider qu'à mon ressentiment.
Mais depuis Alidor m'a fait voir que son âme
1190
en feignant un mépris, n'avait pas moins de flamme.
Il a repris mon cœur en me rendant les yeux,
et soudain mon amour m'a fait haïr ces lieux.

DORASTE
Tu suivais Alidor !

ANGÉLIQUE
Ta funeste arrivée,
en arrêtant mes pas, de ce bien m'a privée,
1195
mais si...

DORASTE
Tu le suivais !

ANGÉLIQUE
Oui, fais tous tes efforts :
lui seul aura mon cœur, tu n'auras que le corps.

DORASTE
Impudente, effrontée autant comme traîtresse,
de ce cher Alidor tiens-tu cette promesse ?
Est-elle de sa main, parjure ? De bon cœur
1200
j'aurais cédé ma place à ce premier vainqueur.
Mais suivre un inconnu ! Me quitter pour Cléandre !

ANGÉLIQUE
Pour Cléandre ?

DORASTE
J'ai tort, je tâche à te surprendre.
Vois ce qu'en te cherchant m'a donné le hasard.
C'est ce que dans ta chambre a laissé ton départ,
1205
c'est là qu'au lieu de toi j'ai trouvé sur ta table
de ta fidélité la preuve indubitable.
Lis, mais ne rougis point, et me soutiens encor
que tu ne fuis ces lieux que pour suivre Alidor.

Lit
Billet de Cléandre à Angélique

ANGELIQUE
Angélique, reçois ce gage
1210
de la foi que je te promets,
qu'un prompt et sacré mariage
unira nos jours désormais.
Quittons ces lieux, chère maîtresse ;
rien ne peut que ta fuite assurer mon bonheur ;
1215
mais laisse aux tiens cette promesse
pour seureté de ton honneur,
afin qu'ils en puissent apprendre
que tu suis ton mari lorsque tu suis Cléandre.
Cléandre

ANGÉLIQUE
1220
Que je suis mon mari lorsque je suis Cléandre ?
Alidor est perfide, ou Doraste imposteur ;
je vois la trahison, et doute de l'auteur.
Toutefois ce papier suffit pour m'en instruire,
je le pris d'Alidor, mais je le pris sans lire ;
1225
et puisqu'à m'enlever son bras se refusait,
il ne prétendait rien au larcin qu'il faisait.
Le traître ! J'étais donc destinée à Cléandre !
Hélas ! Mais qu'à propos le ciel l'a fait méprendre,
et ne consentant point à ses lâches desseins,
1230
met au lieu d'Angélique une autre entre ses mains !

DORASTE
Que parles-tu d'une autre en ta place ravie ?

ANGÉLIQUE
J'en ignore le nom, mais elle m'a suivie,
et quelle qu'elle soit…

DORASTE
Il suffit, n'en dis plus,
après ce que j'ai vu j'en sais trop là-dessus ;
1235
autre n'est que Phylis entre leur mains tombée,
après toi de las salle elle s'est dérobée.
J'arrête une maîtresse, et je perds une sœur,
mais allons promptement après le ravisseur.

SCÈNE HUITIÈME

ANGÉLIQUE
Dure condition de mon malheur extrême !
1240
Si j'aime, on me trahit ; je trahis, si l'on m'aime.
Qu'accuserai-je ici d'Alidor ou de moi ?
Nous manquons l'un et l'autre également de foi.
Si j'ose l'appeler lâche, traître, parjure,
ma rougeur aussitôt prendra part à l'injure,
1245
et les mêmes couleurs qui peindront ses forfaits
des miens en même temps exprimeront les traits.
Mais quel aveuglement nos deux crimes égale,
puisque c'est pour lui seul que je suis déloyale ?
L'amour m'a fait trahir - qui n'en trahirait pas ? -
1250
et la trahison seule a pour lui des appas.
Son crime est sans excuse, et le mien pardonnable.
Il est deux fois - que dis-je ? - il est le seul coupable :
il m'a prescrit la loi, je n'ai fait qu'obéir ;
il me trahit lui-même, et me force à trahir.
1255
Déplorable Angélique, en malheurs sans seconde,
que veux-tu désormais, que peux-tu faire au monde,
si ton amour fidèle et ton peu de beauté
n'ont pu te garantir d'une déloyauté ?
Doraste tient ta foi, mais si ta perfidie
1260
a jusqu'à te quitter son âme refroidie,
suis, suis dorénavant de plus saines raisons,
et ne t'expose plus à tant de trahisons ;
et tant qu'on ait pu voir la fin de ce mécompte
va cacher dans ta chambre et tes pleurs et ta honte.

Fin du quatrième acte

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE

CLÉANDRE, PHYLIS

CLÉANDRE
1265
Accordez-moi ma grâce avant qu'entrer chez vous.

PHYLIS
Vous voulez donc enfin d'un bien commun à tous ?
Craignez-vous qu'à vos feux ma flamme ne réponde ?
Et vous puis-je haïr si j'aime tout le monde ?

CLÉANDRE
Votre bel esprit raille, et pour moi seul cruel,
1270
du rang de vos amants sépare un criminel :
toutefois mon amour n'est pas moins légitime,
et mon erreur du moins me rend vers vous sans crime.
Soyez, quoi qu'il en soit, d'un naturel plus doux :
l'amour a pris le soin de me punir pour vous,
1275
les traits que cette nuit il trempait dans vos larmes
ont triomphé d'un cœur invincible à vos charmes.

PHYLIS
Puisque vous ne m'aimez que par punition,
vous m'obligez fort peu de cette affection.

CLÉANDRE
Après votre beauté sans raison négligée
1280
il me punit bien moins qu'il ne vous a vengée.
Avez-vous jamais vu dessein plus renversé ?
Quand j'ai la force en main, je me trouve forcé ;
je crois prendre une fille, et suis pris par un autre ;
j'ai tout pouvoir sur vous, et me remets au vôtre ;
1285
Angélique me perd quand je crois l'acquérir ;
je gagne un nouveau mal quand je pense guérir.
Dans un enlèvement je hais la violence ;
je suis respectueux après cette insolence ;
je commets un forfait et n'en saurais user ;
1290
je ne suis criminel que pour m'en accuser ;
je m'expose à ma peine, et négligeant ma fuite
je m'offre à des perils que tout le monde évite.
Ce que j'ai pu ravir je viens le demander,
et pour vous devoir tout, je veux tout hasarder.

PHYLIS
1295
Vous ne me devrez rien, du moins si j'en suis crue.

CLÉANDRE
Mais après le danger où vous vous êtes vue,
malgré tous vos mépris, les soins de votre honneur
vous doivent désormais résoudre à mon bonheur.
La moitié d'une nuit passée en ma puissance
1300
à d'étranges soupçons porte la médisance.
Cela su, présumez comme on pourra causer.

PHYLIS
Pour étouffer ce bruit if vous faut épouser,
non pas ? Mais au contraire, après ce mariage
on présumerait tout à mon désavantage,
1305
et vous voir refusé fera mieux croire à tous
qu'il ne s'est rien passé qu'à propos entre nous.
Toutefois, après tout, mon humeur est si bonne
que je ne puis jamais désespérer personne.
Sachez que mes desirs, toujours indifférents,
1310
iront sans résistance au gré de mes parents :
leur choix sera le mien, c'est vous parler sans feinte.

CLÉANDRE
Je vois de leur côté mêmes sujets de crainte.
Si vous me refusez, m'écouteraient-ils mieux ?

PHYLIS
Le monde vous croit riche, et mes parents sont vieux.

CLÉANDRE
1315
Puis-je sur cet espoir...

PHYLIS
Il vous faudrait tout dire.

SCÈNE SECONDE

ALIDOR, CLÉANDRE, PHYLIS

ALIDOR
Cléandre a-t-il enfin ce que son cœur desire ?
Et ses amours, changés par un heureux hasard,
de celui de Phylis ont-ils pris quelque part ?

CLÉANDRE
Cette nuit tu l'as vue en un mépris extrême,
1320
et maintenant, ami, c'est encore elle-même :
son orgueil se redouble étant en liberté,
et devient plus hardi d'agir en seureté.
J'espère toutefois, à quelque point qu'il monte,
qu'à la fin...

PHYLIS
Cependant que vous lui rendrez compte,
1325
je vais voir mes parents, que ce coup de malheur
à mon occasion accable de douleur.
Je n'ai tardé que trop à les tirer de peine.

Elle rentre et Cléandre la voulant suivre, Alidor l'arrête

ALIDOR
Est-ce donc tout de bon qu'elle t'est inhumaine ?

CLÉANDRE
Il la faut suivre. Adieu. Je te puis assurer
1330
que je n'ai pas sujet de me désespérer.
Va voir ton Angélique, et la compte pour tienne,
pourvu que son humeur soit pareille à la sienne.

ALIDOR
Tu me la rends enfin ?

CLÉANDRE
Doraste tient sa foi,
tu possèdes son cœur : qu'aurait-elle pour moi ?
1335
Quelques charmants appas qui soient sur son visage,
je n'y saurais avoir qu'un fort mauvais partage.
Peut-être elle croirait qu'il lui serait permis
de ne me rien garder, ne m'ayant rien promis.
Je m'exposerais trop à des maux sans remède.
1340
Mais derechef, adieu.

SCÈNE TROISIÈME

ALIDOR
Qu'ainsi tout me succède !
Comme si ses désirs se règlaient sur mes vœux !
Il accepte Angélique, et la rend quand je veux ;
quand je tâche à la perdre, il meurt de m'en défaire,
quand je l'aime, elle cesse aussitôt de lui plaire.
1345
Mon cœur prêt à guérir, le sien se trouve atteint,
et mon feu rallumé, le sien se trouve éteint.
Il aime quand je quitte, il quitte alors que j'aime,
et sans être rivaux, nous aimons en lieu même.
C'en est fait Angélique, et je ne saurais plus
1350
rendre contre tes yeux des combats superflus.
De ton affection cette preuve dernière
reprend sur tous mes sens une puissance entière.
Aveugle, cette nuit m'a redonné le jour
que j'eus de perfidie, et que je vis d'amour !
1355
Quand je sus que Cléandre avait manqué sa proie,
que j'en eus de regret, et que j'en ai de joie !
Plus je t'étais ingrat, plus tu me chérissais,
et ton ardeur croissait plus je te trahissais.
Aussi j'en fus honteux, et confus dans mon âme,
1360
la honte et le remords rallumèrent ma flamme.
Que l'amour pour nous vaincre a de chemins divers,
et que malaisément on rompt de si beaux fers.
C'est en vain qu'on résiste aux traits d'un beau visage ;
en vain à son pouvoir, refusant son courage,
1365
on veut éteindre un feu par ses yeux allumé,
et ne le point aimer quand on s'en voit aimé.
Sous ce dernier appas l'amour a trop de force,
il jette dans nos cœurs une trop douce amorce,
et ce tyran secret de nos affections
1370
saisit trop puissamment nos inclinations.
Aussi ma liberté n'a plus rien qui me flatte ;
le grand soin que j'en eus partait d'une âme ingrate,
et mes desseins, d'accord avecque mes desirs,
à servir Angélique ont mis tous mes plaisirs.
1375
Je ne m'obstine plus à mériter sa haine,
je me sens trop heureux d'une si belle chaîne.
Ce sont traits d'esprit fort que d'en vouloir sortir,
et c'est où ma raison ne peut plus consentir.
Mais, hélas ! Ma raison est-elle assez hardie
1380
pour me dire qu'on m'aime après ma perfidie ?
Quelque secret instinct, à mon bonheur fatal,
porte-t-il point ma belle à me vouloir du mal ?
Que de mes trahisons elle serait vengée
si, comme mon humeur, la sienne était changée.
1385
Mais qui la changerait, puisqu'elle ignore encor
tous les lâches complots du rebelle Alidor ?
Que dis-je, misérable ? Ah ! c'est trop me méprendre,
Elle en a trop appris du billet de Cléandre :
son nom au lieu du mien en ce papier souscrit
1390
ne lui montre que trop le fond de mon esprit.
Sur ma foi toutefois elle le prit sans lire,
et si le ciel vengeur comme moi ne conspire
elle s'y fie assez pour n'en avoir rien lu.
Entrons à tous hasards d'un esprit résolu ;
1395
dérobons à ses yeux le témoin de mon crime,
que si pour l'avoir lu sa colère s'anime,
et qu'elle veuille user d'une juste rigueur,
nous savons les chemins de regagner son cœur.

SCÈNE QUATRIÈME

DORASTE, LYCANTE

DORASTE
Ne sollicite plus mon âme refroidie !
1400
Je méprise Angélique après sa perfidie ;
mon cœur s'est révolté contre ses lâches traits,
et qui n'a point de foi n'a point pour moi d'attraits.
Veux-tu qu'on me trahisse et que mon amour dure ?
J'ai souffert sa rigueur, mais je hais son parjure,
1405
et tiens sa trahison indigne à l'avenir
d'occuper aucun lieu dedans mon souvenir.
Qu'Alidor la possède, il est traître comme elle,
jamais pour ce sujet nous n'aurons de querelle.
J'aurais peu de raison de lui vouloir du mal
1410
pour m'avoir délivré d'un esprit déloyal.
Ma colère l'épargne, et n'en veut qu'à Cléandre ;
il verra que son pire était de se méprendre,
et si je puis jamais trouver ce ravisseur
il me rendra soudain et la vie et ma sœur.

LYCANTE
1415
Écoutez un peu moins votre âme généreuse :
que feriez-vous par là qu'une sœur malhereuse ?
Les soins de son honneur que vous devez avoir
pour d'autres intérêts vous doivent émouvoir.
Après que par hasard Cléandre l'a ravie
1420
elle perdrait l'honneur, s'il en perdait la vie ;
on la croirait son reste, et pour la posséder
peu d'amants sur ce bruit se voudraient hasarder.
Faites mieux : votre sœur à peine peut prétendre
une fortune égale à celle de Cléandre ;
1425
que l'exces de ses biens vous le rendent chéri
et de son ravisseur faites-en son mari,
encor que son dessein ne fût pour sa personne,
faites-lui retenir ce qu'un hasard lui donne.
Je crois que cet hymen pour satisfaction
1430
plaira mieux à Phylis que sa punition.

DORASTE
Nous consultons en vain, ma poursuite étant vaine.

LYCANTE
Nous le rencontrerons, n'en soyez point en peine.
Où que soit sa retraite, il n'est pas toujours nuit,
et ce qu'un jour nous cache un autre le produit.
1435
Mais, Dieux ! Voilà Phylis qu'il a déjà rendue.

SCÈNE CINQUIÈME

PHYLIS,DORASTE, LYCANTE

DORASTE
Ma sœur, je te retiens après t'avoir perdue !
Eh de grâce, quel lieu recèle le voleur
qui pour s'être mépris a causé ton malheur ?
Que son trépas...

PHYLIS
Tout beau, peut-être ta colère,
1440
au lieu de ton rival, attaque ton beau-frère.
En un mot, tu sauras qu'en cet enlèvement
mes larmes m'ont acquis Cléandre pour amant :
son cœur m'est demeuré pour peine de son crime,
et veut faire d'un rapt un amour légitime.
1445
Il fait tous ses efforts pour gagner mes parents,
et s'il les peut fléchir, quant à moi, je me rends.
Non pas, à dire vrai, que son objet me tente,
mais mon père content, je suis assez contente.
Tandis, par la fenêtre ayant vu ton retour
1450
je t'ai voulu sur l'heure apprendre cet amour
pour te tirer de peine et rompre ta colère.

DORASTE
Crois-tu que cet hymen puisse me satisfaire ?

PHYLIS
Si tu n'es ennemi de mes contentements,
ne prends mes intérêts que dans mes sentiments,
1455
ne fais point le mauvais, si je ne suis mauvaise.
Et quoi, ce qui me plaît faut-il qu'il te déplaise ?
En cette occasion, si tu me veux du bien,
règle, plus modéré, ton esprit sur le mien.
Je respecte mon père, et le tiens assez sage
1460
pour ne résoudre rien à mon désavantage.
Si Cléandre le gagne, et m'en peut obtenir,
je crois de mon devoir...

LYCANTE
Je l'aperçois venir.
Résolvez-vous, monsieur, à ce qu'elle désire.

SCÈNE SIXIÈME

DORASTE, CLÉANDRE, PHYLIS, LYCANTE

CLÉANDRE
Si tu n'es, mon souci, d'humeur à te dédire,
1465
tout me rit désormais, j'ai leur consentement.
Mais excusez, monsieur, le transport d'un amant,
et souffrez qu'un rival, confus de son offense,
pour en perdre le nom entre en votre alliance.
Ne me refusez point un oubli du passé,
1470
et son ressouvenir à jamais effacé ;
bannissant toute aigreur, recevez un beau-frère
que votre sœur accepte après l'aveu d'un père.

DORASTE
Quand j'aurais sur ce point des avis différents
je ne puis contredire au choix de mes parents ;
1475
mais outre leur pouvoir, votre âme généreuse
et ce franc procédé qui rend ma sœur heureuse
vous acquièrent les biens qu'ils vous ont accordés,
et me font souhaiter ce que vous demandez.
Vous m'avez obligé de m'ôter Angélique ;
1480
rien de ce qui la touche à présent ne me pique.
Je n'y prends plus de part après sa trahison,
je l'aimai par malheur, et la hais par raison.
Mais la voici qui vient, de son amant suivie.

SCÈNE SEPTIÈME

ALIDOR, ANGÉLIQUE, DORASTE, CLÉANDRE, PHYLIS, LYCANTE

ALIDOR
Finissez vos mépris, ou m'arrachez la vie.

ANGÉLIQUE
1485
Ne m'importune plus, infidèle. Ah ! Ma sœur !
Comme as-tu pu si tôt tromper ton ravisseur ?

PHYLIS
À Angélique
Il n'en a plus le nom, et son feu légitime,
autorisé des miens, en efface le crime.
Le hasard me le donne, et changeant ses desseins
1490
il m'a mise en son cœur aussi bien qu'en ses mains.
Son erreur fut soudain de son amour suivie,
et je ne l'ai ravi qu'après qu'il m'a ravie.
Jusque-là tes beautés ont possédé ses vœux,
mais l'amour d'Alidor faisait taire ses feux.
1495
De peur de l'offenser te cachant son martyre
il me venait conter ce qu'il ne t'osait dire,
mais la chance est tournée en cet enlèvement :
tu perds un serviteur, et je gagne un amant.

DORASTE
À Phylis
Dis-lui qu'elle en perd deux, mais qu'elle s'en console,
1500
puisque avec Alidor je lui rends sa parole.
À Angélique
Satisfaites sans crainte à vos intentions,
je ne mets plus d'obstacle à vos affections.
Si vous faussez déjà la parole donnée,
que ne feriez-vous point après notre hyménée ?
1505
Pour moi, malaisément on me trompe deux fois.
Vous l'aimiez, aimez-le, je lui cède mes droits.

ALIDOR
Puisque vous me pouvez accepter sans parjure,
mon âme, se peut-il que votre rigueur dure ?
Suis-je plus Alidor ? Vos feux sont-ils éteints ?
1510
Et quand mon amour croît, produit-il vos dédains ?
Voulez-vous...

ANGÉLIQUE
Déloyal, cesse de me poursuivre:
Si je t'aime jamais, je veux cesser de vivre.
Quel espoir mal conçu te rapproche de moi ?
Aurais-je de l'amour pour qui n'a point de foi ?

DORASTE
1515
Quoi ? Le bannissez-vous parce qu'il vous ressemble ?
Cette union d'humeurs vous doit unir ensemble.
Pour ce manque de foi c'est trop le rejeter,
il ne l'a pratiqué que pour vous imiter.

ANGÉLIQUE
Cessez de reprocher à mon âme troublée
1520
la faute où la porta son ardeur aveuglée.
Vous seul avez ma foi, vous seul à l'avenir
pouvez à votre gré me la faire tenir.
Si toutefois après ce que j'ai pu commettre
vous me pouvez haïr jusqu'à me la remettre,
1525
un cloître désormais bornera mes desseins :
c'est là que je prendrai des mouvements plus saints,
c'est là que, loin du monde et de sa vaine pompe,
je n'aurai qui tromper, non plus que qui me trompe.

ALIDOR
Mon souci !

ANGÉLIQUE
Tes soucis doivent tourner ailleurs.

PHYLIS
1530
À Angélique
De grâce, prends pour lui des sentiments meilleurs.

DORASTE
À Phylis
Nous leur nuisons, ma sœur ; hors de notre présence
elle se porterait à plus de complaisance.
L'amour seul, assez fort pour la persuader,
ne veut point d'autre tiers à les raccommoder.

CLÉANDRE
1535
À Doraste
Mon amour, ennuyé des yeux de tant de monde,
adore la raison où votre avis se fonde.
Adieu, belle Angélique, adieu : c'est justement
que votre ravisseur vous cède à votre amant.

DORASTE
À Angélique
Je vous eus par dépit, lui seul il vous mérite :
1540
ne lui refusez point ma part que je lui quitte.

PHYLIS
Si tu t'aimes, ma sœur, fais-en autant que moi,
et laisse à tes parents à disposer de toi.
Ce sont des jugements imparfaits que les nôtres.
Le cloître a ses douceurs, mais le monde en a d'autres
1545
qui, pour avoir un peu moins de solidité,
n'accommodent que mieux notre fragilité.
Je crois qu'un bon dessein dans le cloître te porte,
mais un dépit d'amour n'en est pas bien la porte,
et l'on court grand hasard d'un cuisant repentir
1550
de se voir en prison sans espoir d'en sortir.

CLÉANDRE
À Phylis
N'achèverez-vous point ?

PHYLIS
J'ai fait, et vous vais suivre.
Adieu ! Par mon exemple apprends comme il faut vivre,
et prends pour Alidor un naturel plus doux.

Cléandre, Doraste, Phylis et Lycante rentrent

ANGÉLIQUE
Rien ne rompra le coup à quoi je me résous.
1555
Je me veux exempter de ce honteux commerce
où la déloyauté si pleinement s'exerce.
Un cloître est désormais l'objet de mes desirs ;
l'âme ne goûte point ailleurs de vrais plaisirs.
Ma foi qu'avait Doraste engageait ma franchise
1560
et je ne vois plus rien puisqu'il me l'a remise
qui me retienne au monde, ou m'arrête en ce lieu ?
Cherche un autre à trahir, et pour jamais, adieu !

SCÈNE [HUITIÈME]

Stances en forme d'Epilogue

ALIDOR
Que par cette retraite elle me favorise !
Alors que mes desseins cèdent à mes amours,
1565
et qu'ils ne sauraient plus défendre ma franchise,
sa haine et ses refus viennent à leur secours.
J'avais beau la trahir, une secrète amorce
rallumait dans mon cœur l'amour par la pitié,
mes feux en recevaient une nouvelle force,
1570
et toujours leur ardeur en croissait de moitié.
Ce que cherchait par là mon âme peu rusée,
de contraires moyens me l'ont fait obtenir.
Je suis libre à présent qu'elle est désabusée,
et je ne l'abusais que pour le devenir.
1575
Impuissant ennemi de mon indifférence,
je brave, vain amour, ton débile pouvoir :
ta force ne venait que de mon espérance,
et c'est ce qu'aujourd'hui m'ôte son désespoir.
Je cesse d'espérer et commence de vivre :
1580
je vis dorénavant, puisque je vis à moi ;
et quelques doux assauts qu'un autre objet me livre
c'est de moi seulement que je prendrai la loi.
Beautés, ne pensez point à réveiller ma flamme :
vos regards ne sauraient asservir ma raison,
1585
et ce sera beaucoup emporté sur mon âme
s'ils me font curieux d'apprendre votre nom.
Nous feindrons toutefois, pour nous donner carrière,
et pour mieux déguiser nous en prendrons un peu,
mais nous saurons toujours rebrousser en arrière,
1590
et quand il nous plaira nous retirer du jeu.
Cependant Angélique enfermant dans un cloître
ses yeux dont nous craignions la fatale clarté ;
les murs qui garderont ces tyrans de paraître
serviront de remparts à notre liberté.
1595
Je suis hors du péril, qu'après son mariage
le bonheur d'un jaloux augmente mon ennui,
et ne serai jamais sujet à cette rage
qui naît de voir son bien entre les mains d'autrui.
Ravi qu'aucun n'en ait ce que j'ai pu prétendre,
1600
puisqu'elle dit au monde un éternel adieu ;
comme je la donnais sans regret à Cléandre,
je verrai sans regret qu'elle se donne à Dieu.

FIN